Reprendre ses lettres de noblesse

L’épisode du recensement a illustré aux yeux de plusieurs un manque de respect généralisé des conservateurs pour la science.
Photo: Jacques Grenier Le Devoir L’épisode du recensement a illustré aux yeux de plusieurs un manque de respect généralisé des conservateurs pour la science.
Justin Trudeau a été élu sur la promesse de défaire une série de décisions tombées sous le règne conservateur. Justice, règles parlementaires, programmes sociaux: les libéraux peuvent-ils réellement renverser la vapeur? Y a-t-il des retours en arrière impossibles? Zoom sur un changement de culture à Ottawa.


C’est l’histoire qui a fait les manchettes d’un mois de juillet 2010 autrement sans histoire. Le gouvernement de Stephen Harper allait rendre facultatif le questionnaire long du recensement. Les hauts cris des démographes, des planificateurs urbains et même du statisticien en chef du Canada n’y ont rien fait et, en 2011, c’est plutôt l’Enquête nationale auprès des ménages (ENM) qui a été instaurée.

Cet épisode est devenu le symbole de ce que plusieurs ont considéré comme le mépris des troupes conservatrices pour la science et les politiques appuyées sur les faits. Une attitude que Justin Trudeau a promis de changer. Possible ?

De l’avis des deux derniers statisticiens en chef de Statistique Canada, il est encore temps pour le nouveau gouvernement libéral de donner les instructions nécessaires pour que le recensement de 2016 redevienne obligatoire dans toutes ses déclinaisons.

« Cela ne relève que d’une décision du cabinet », rappelle Ivan Fellegi, qui a dirigé Statistique Canada de 1985 à 2008. « C’est très facile à faire, et rapide. Cela ne nécessite pas de changement législatif. Mais tout est une question de temps. La logistique d’un recensement est énorme, il faut imprimer les questionnaires et les instructions. Cela doit être fait bientôt. »

Munir Sheikh, qui a remplacé M. Fellegi mais a démissionné en 2010 pour contester la décision conservatrice, est du même avis. « Lorsque le gouvernement a justifié sa décision par le souci de respecter la vie privée, nous n’avions pour ainsi dire aucune plainte. […] Ce n’était pas un enjeu à l’époque. […] Maintenant que nous sommes passés à un sondage volontaire, est-ce que cela pourrait devenir un enjeu plus significatif ? Mon expérience à Statistique Canada m’a montré que lorsqu’on dit aux Canadiens que c’est la loi et que c’est obligatoire, ils fournissent les informations. Nous sommes un pays qui respecte beaucoup les lois. Alors si, en 2006, deux personnes se sont plaintes, peut-être qu’en 2016 il y en aura 10 ou 15 ! »

Le président de l’Association des démographes du Québec, Benoît Laplante, rappelle cependant que s’il est possible de corriger à l’avenir, les dommages causés en 2011 sont, eux, irrémédiables. « On ne peut pas refaire le recensement de 2011, alors reconstruire le passé ne sera pas possible », indique M. Laplante.

L’ingérence politique

L’épisode du recensement a illustré aux yeux de plusieurs un manque de respect généralisé des conservateurs pour la science. L’institut professionnel de la fonction publique (IPFP), un syndicat qui regroupe environ 15 000 scientifiques fédéraux, en a fait l’objet d’une campagne. Des sondages ont démontré qu’un scientifique sur deux s’est dit au courant d’un cas où la santé et la sécurité des gens ou l’environnement avaient été compromis à cause de l’ingérence politique dans les travaux scientifiques.

Aujourd’hui, le responsable de cette campagne et le conseiller à la présidence de l’IPFP, Peter Bleyer, soutient que « le volet science a certainement été l’élément le plus néfaste du gouvernement conservateur ». L’interdiction de participer à des conférences internationales pour partager les travaux canadiens et pour se ressourcer auprès de collègues étrangers a particulièrement fait mal, selon lui. Sera-t-il possible de revenir au statu quo ante ?

« Je suis encore assez optimiste, mais il faudra un réinvestissement et un message soutenu », dit-il. M. Bleyer parle de réinvestissement, car plusieurs des décisions, comme la fermeture de centres tels que le Laboratoire de recherche atmosphérique en environnement polaire, ou la disparition d’une vingtaine de bibliothèques (dont les 13 de Pêches et Océans et de Ressources naturelles), ont été motivées par des restrictions budgétaires.

Il parle aussi de message, car il faudra apprendre aux plus jeunes fonctionnaires qui n’ont pas connu autre chose que le régime de Stephen Harper ce qu’un scientifique gouvernemental peut être. M. Bleyer espère que les libéraux respecteront leur promesse de créer un poste de « directeur scientifique » qui aura pour mandat de rendre la recherche scientifique d’Ottawa accessible au public.

Pendant le règne conservateur, l’organisme non partisan Bad Science Watch (BSW) a vu le jour pour demander que l’État appuie ses décisions politiques sur les meilleures connaissances possibles. S’il reconnaît que la science a été particulièrement mise à mal par les conservateurs, le président de son conseil d’administration, Michael Kruse, met en garde contre la tentation de croire que tout rentrera dans l’ordre avec les libéraux. « Les politiciens ont un programme dicté par leur idéologie. Les députés prennent des décisions émotives, et ce n’est pas le propre d’un seul parti. »

Une politique plus ouverte, vraiment?

Le Parti libéral a promis dans sa plateforme électorale de rendre les données et renseignements du gouvernement «accessibles par défaut», et ce, «en formats modernes et conviviaux». Cela signifie-t-il que toutes ces informations seront désormais placées sur les sites Internet du gouvernement fédéral? Rien n'est moins certain.

Comme le confirme le Secrétariat du Conseil du trésor, tous les documents mis en ligne doivent respecter la «Politique de communication du gouvernement du Canada», c'est-à-dire qu'ils doivent être offerts en anglais et en français dans une «qualité égale» et «simultanément». Or, plusieurs documents de travail produits à l'interne par les fonctionnaires ne sont pas traduits.

Mais ce n'est pas tout. Le gouvernement fédéral doit se préoccuper, outre du bilinguisme, de l'accessibilité pour les personnes handicapées, notamment les personnes aveugles ou malvoyantes. Ainsi, les publications en ligne d'Ottawa doivent respecter les règles internationales sur l'accessibilité (connues dans le milieu comme le WCAG 2.0). Celles-ci établissent des standards de présentation et de programmation de l'information afin qu'elle soit facilement déchiffrable par les appareils utilisés par les personnes malvoyantes ou malentendantes. Encore une fois, les documents de travail générés par l'appareil gouvernemental ne sont pas tous disponibles sous cette forme.
1 commentaire
  • Mario Jodoin - Abonné 31 octobre 2015 19 h 16

    Pas que le recensement...

    Plein d'autres enquêtes, produits et analyses de Statistique Canada ont aussi été attaquées par ce gouvernement. Les grands utilisateurs des produits de Statistique Canada voient encore régulièrement des séries de données accompagnées de l'ajout *terminé*. Parfois, d'autres séries les remplacent (mais sans historique), mais pas toujours.

    Cela sera impossible à corriger entièrement, mais il est urgent que ce gouvernement redonne un élan à Statistique Canada, le rétablissement de l'obligation de remplir le formulaire long (ou l'Enquête nationale auprès des ménages) n'étant qu'un élément parmi tant d'autres. Un élément nécessaire, mais pas suffisant.