Les organismes se taisaient par crainte de Harper

Simon Brault, directeur du Conseil des arts du Canada, reconnaît aujourd’hui que le climat de crainte était assez largement installé dans le milieu culturel.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Simon Brault, directeur du Conseil des arts du Canada, reconnaît aujourd’hui que le climat de crainte était assez largement installé dans le milieu culturel.

Des organismes qui choisissent de se taire pour ne pas perdre de financement, d’autres qui paient le prix pour avoir émis des critiques : les méthodes du gouvernement Harper ont incité le milieu culturel à ne pas soulever de vagues par crainte de représailles, disent des intervenants. Aujourd’hui, les langues se délient.

Tant la Conférence internationale des arts de la scène (CINARS) que la Conférence canadienne des arts (CCA) ont soutenu mardi au Devoir avoir été punies directement pour s’être opposées à des décisions des conservateurs.

« Chaque fois qu’on critiquait le gouvernement, on subissait une coupe par rapport à des projets qu’on soutenait à ce moment, indique Alain Paré, président-directeur général de CINARS, un des plus importants organismes culturels canadiens. On ouvrait la bouche et on en subissait les conséquences, même si c’était toujours expliqué par une augmentation des demandes. On a donc arrêté de le faire. »

L’organisme que dirige M. Paré a notamment été aux avant-postes du mouvement de protestation contre la disparition de deux programmes qui aidaient à l’organisation de tournées à l’étranger, PromArt et Routes commerciales. C’était en 2008. Deux ans plus tard, CINARS réalisait une étude mesurant les impacts de l’abolition de ces programmes.

Et depuis ? « On n’a plus fait autre chose là-dessus, parce que le gouvernement est devenu majoritaire et qu’on a compris qu’on frappait un mur [si des critiques étaient émises], soutient M. Paré. On a choisi de se taire quand on a vu qu’on pénalisait les organismes avec qui on travaillait. Le message était clairement : arrêtez de vous plaindre publiquement et on va vous soutenir après. C’était une façon de nous clouer le bec. »

Ne pas emmerder

Ancien directeur général de la CCA, Alain Pineau partage le constat. La CCA a fermé ses portes à l’automne 2012, après 67 ans d’existence, parce que le fédéral s’est « retiré brutalement » du financement qu’il accordait à l’organisme, dit aujourd’hui M. Pineau [qui a agi comme conseiller en matière de culture pour le député libéral Stéphane Dion dans les deux dernières années].

« C’était directement lié au fait qu’on a organisé et soutenu la coalition qui s’est battue pour que le projet de loi sur le droit d’auteur [C-11] soit amendé en 2012 »,affirme-t-il en entretien.

« Notre action a été saluée comme étant la preuve de l’utilité d’un organisme comme la CCA [voir encadré], rappelle M. Pineau. Mais au gouvernement, c’était : hey, arrêtez de nous emmerder. Alors, ils ont coupé nos vivres, sans même vouloir donner le temps au conseil d’administration de fermer les livres correctement. » Il avait fallu une intervention d’un membre du cabinet du ministre James Moore pour que la CCA puisse « finaliser ses opérations dans les règles ». « Ce genre de menaces, on les entendait un peu partout dans le milieu. »

Directeur du Conseil des arts du Canada — organisme dont le budget n’a jamais été touché par le gouvernement Harper —, Simon Brault reconnaît aujourd’hui que le climat de crainte était assez largement installé dans le milieu culturel.

« C’est l’ancien maire Jean-Paul L’Allier qui disait que les politiciens ne créent pas la culture, mais qu’ils installent un ton, une atmosphère qui peuvent être plus ou moins favorables au développement des arts et de la culture,dit-il. Et c’est sûr que le régime qui prend fin était définitivement moins invitant au débat, disons. »

M. Brault soutient qu’il y a toujours eu un espace critique ouvert, mais il reconnaît avoir entendu les critiques de CINARS et la CCA chez plusieurs autres intervenants du milieu. « Le changement de gouvernement, pour nous, c’est un grand soulagement, voire un bonheur,dit Alain Paré. Et je pense que c’est généralisé comme impression en culture, d’autant qu’il y a des réinvestissements qui sont promis. »

Dans un rapport publié il y a deux semaines, l’organisme PEN International soutenait que le gouvernement Harper « a pris certaines mesures qui mettent à mal » la liberté d’expression au Canada. « Il devient difficile pour la société civile et les employés du secteur public de critiquer publiquement l’action du gouvernement », notait PEN.

La CCA de retour?

La Conférence canadienne des arts (CCA) a officiellement fermé ses portes en novembre 2012… mais l’organisme pourrait bien ressurgir dans les prochains mois. Selon son ancien directeur général, Alain Pineau, la CCA s’est dans les faits « mise en dormance » : le conseil d’administration existe encore, l’organisme est toujours reconnu par l’Agence du revenu du Canada, le site Web est actif.

« Nous avions décidé de maintenir la structure jusqu’après les élections de 2015, dit M. Pineau. Nous avons des signes que le milieu serait heureux de voir la CCA revivre, et il y a de l’espoir avec le changement de gouvernement. On verra. »

Organisme non partisan, la CCA agissait comme porte-parole du milieu culturel canadien auprès d’Ottawa, réalisant notamment des analyses budgétaires détaillées.


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