Les durs lendemains conservateurs

Ainsi la décennie Harper aura-t-elle duré neuf ans et neuf mois : et ce fut bien suffisant, ont soupiré plusieurs chroniqueurs du Canada anglais cette semaine. Quant à savoir ce qu’il adviendra du Parti conservateur — et du conservatisme canadien — dans les prochaines années, les paris sont ouverts.

Les sujets d’analyse n’ont évidemment pas manqué dans la presse du ROC en cette semaine électorale. L’élection d’un gouvernement libéral majoritaire — avec les nombreux défis qui attendent maintenant Justin Trudeau, l’avenir incertain de Thomas Mulcair au NPD ou le nouveau recul du Bloc québécois (largement interprété comme le reflet de ce qui se passe avec le mouvement souverainiste) ont tous noirci bien du papier.

À travers cela, la question de la déconfiture des conservateurs de Stephen Harper fut l’une des plus discutées. Ancienne éditrice au Calgary Herald, Gillian Steward écrivait mardi dans le Globe and Mail que le mouvement conservateur a essuyé un fort recul dans cette élection.

Stephen Harper a fait son succès en créant une véritable coalition de la droite canadienne, permettant à l’ancien Parti réformiste de faire des gains dans les milieux urbains. Mais Steward remarque que la base de ces appuis — l’Alberta — a tourné en partie le dos aux conservateurs cette fois-ci. Dans la foulée de l’élection de néodémocrates à l’échelle provinciale, les Albertains de Calgary et Edmonton n’ont pas voté en bloc pour les conservateurs fédéraux, loin de là. Et Steward observe que le Parti conservateur du Canada est revenu à son point de départ réformiste, avec un soutien essentiellement rural et âgé.

Tim Harper dresse un bilan semblable dans le Toronto Star. Les conservateurs sont revenus à leur niveau d’appuis enregistré en 2004, tant en pourcentage de vote qu’en nombre de députés. Ils ont reculé là où se jouent les élections (en milieu urbain et en Ontario, notamment), et se retrouvent aujourd’hui cantonnés dans l’Ouest, auprès d’un électorat plus vieux et plus blanc que la moyenne canadienne, dit-il.

Dans le National Post, Andrew Coyne a consacré une longue chronique à la culture du Parti conservateur, symbolisée selon lui par le trio de secrétaires parlementaires de Stephen Harper (Del Mastro, Calandra et Poilievre), qualifiés de gens « fourbes, caustiques, vieux avant l’heure ».

C’est cette culture, cette approche générale de la politique et de la gouvernance, ce « cynisme profond et tenace, presque toxique », qui a causé la perte des conservateurs, pense-t-il. Rien à voir avec l’économie ou l’usure du pouvoir. Ils ont perdu parce qu’ils ont été arrogants et paranoïaques, parce qu’ils ont fait une obsession de tout contrôler, dit Coyne.

Le chroniqueur fait valoir que les conservateurs ne représentent pas ce qu’est le conservatisme : ni dans l’attitude ni dans le contenu. Le parti de Stephen Harper a fini par stériliser toute conviction idéologique pour se faire élire, écrit-il. Aucun conservateur fiscal ou social ne pouvait être vraiment à l’aise dans ce parti adepte des déficits ou incapable d’agir sur des questions morales délicates (avortement, mariage gai).

Les seuls qui étaient bien étaient les « toxic tories », poursuit Coyne. Ces députés prêts à dire le contraire de ce qu’ils pensent ou de ce que les faits disent, et qui étaient récompensés par le premier ministre. Autour de Stephen Harper, les gens sont devenus ivres de cynisme, dit-il, incapables de tracer une ligne éthique, politique ou personnelle à respecter.

Selon Coyne, les dommages créés par ces façons de faire excèdent les limites du Parti conservateur pour toucher le conservatisme canadien. Les conservateurs devront redécouvrir ce en quoi ils croient, et se tenir debout pour ça ; rompre avec la culture d’intimidation et de mépris propre à l’ère Harper ; comprendre qu’un opposant mérite le respect ; que la science et le savoir doivent être valorisés ; et que la politique doit rassembler plutôt que diviser. Autant de choses mises de l’avant par Justin Trudeau, conclut-il.

Mais dans le Toronto Star, Thomas Walkom écrit que le « harperisme » n’est pas parti avec Stephen Harper. Encore un tiers des électeurs canadiens a voté conservateur, ce qui n’est pas si mal, relève-t-il. Les messages centraux de Harper — sur les impôts bas et le petit gouvernement, notamment — ont de la résonance auprès de plusieurs électeurs.

Le conservatisme canadien ne reviendra pas à la version progressiste-conservatrice que le pays a longtemps connue, pense Walkom. Car Harper a réussi à imposer sa vision même aux autres partis : les libéraux sont pour les pipelines, le libre-échange, un impôt bas pour les entreprises, etc. L’empreinte laissée par Harper est profonde, dit-il.

Trop prudent

Ancien conseiller de Stephen Harper, Tom Flanagan (Globe and Mail) a critiqué cette semaine la prudence et le manque d’inspiration de la campagne conservatrice : trop négative, trop axée sur le leadership de Harper — d’autant que l’image de marque du premier ministre sortant a été très écorchée par le scandale Duffy, souligne-t-il.

Les conservateurs pensaient qu’une longue campagne les aiderait à cause de la profondeur de leur caisse électorale. Mais l’argent ne peut se substituer entièrement au message, affirme Flanagan : si vous n’avez rien à dire, il ne sert à rien de le répéter partout.