Les grands perdants

Les partis de Stephen Harper et de Thomas Mulcair devront procéder à un examen approfondi des résultats de l’élection.
Photo: Adrian Wyld La Presse canadienne Les partis de Stephen Harper et de Thomas Mulcair devront procéder à un examen approfondi des résultats de l’élection.
Les deux aspiraient à faire l’Histoire : le premier en remportant un quatrième mandat consécutif, le second en formant le premier gouvernement néodémocrate fédéral depuis la Confédération. Finalement, ni le Parti conservateur ni le NPD n’aura atteint son objectif lundi dernier. Que s’est-il passé ? Et surtout, comment faut-il changer la recette pour que le résultat soit meilleur en 2019 ?
 

Au Parti conservateur comme au NPD, on estime avoir été victime de ce désir de changement de l’électorat. Les Canadiens n’ont pas tant appuyé Justin Trudeau qu’ils ont voulu montrer la porte à Stephen Harper et n’ont pas su voir dans le NPD le véhicule fédérateur nécessaire pour y parvenir.

Le défi était de taille pour le parti de Stephen Harper : gagner une quatrième élection de suite avec le même chef à sa tête. Et le constat est unanime chez les conservateurs interrogés cette semaine : ils faisaient face à un mur. Les électeurs en avaient marre du parti, du gouvernement, mais surtout du premier ministre sortant. « Le désir de ne pas nous avoir au pouvoir était plus fort que quoi que ce soit qu’on pouvait offrir en matière d’économie ou autre », a admis le porte-parole de la campagne conservatrice Kory Teneycke, lors d’un panel rétrospectif sur l’élection organisé par le magazine Maclean’s à Ottawa mercredi.

Personne n’en conclut pour autant que cette défaite était un désaveu du mouvement conservateur canadien. Au contraire, avec 32 % d’appuis populaires et 99 élus, le Parti conservateur demeure en bonne santé, insistent tant des parlementaires que des stratèges. « Si on regarde les partis conservateurs du passé, lorsqu’ils quittaient le pouvoir, c’était une implosion, comme en 1993 [lorsque les progressistes-conservateurs sont passés de 169 sièges au gouvernement à 2 comme dernier parti de l’opposition], a noté M. Teneycke. Nous avons maintenant une base électorale et une coalition viable qui va d’un océan à l’autre — incluant le Québec —, qui se rallie autour d’un ensemble d’idées. Je pense qu’il n’y a aucune honte dans les résultats que nous avons atteints, et ce sera un héritage positif pour Stephen Harper. »

 

Un parti rural

Reste que parmi cette centaine d’élus, le PC n’en compte aucun dans les Maritimes ou les territoires nordiques. Il a réussi à faire élire un nombre record de conservateurs au Québec (12), mais ne détient plus que 33 sièges en Ontario. Plus de la moitié du caucus se retrouve dans les Prairies (45) ou en Colombie-Britannique (10). En outre, il a été expulsé de presque toutes les grandes villes pour ne conserver que des sièges dans les régions rurales du pays. Un retour, semble-t-il, au parti de l’Ouest rural d’antan.

Stephen Harper parti — en catimini, sans l’annoncer à ses militants ou même à son caucus parlementaire —, les conservateurs devront maintenant se trouver un nouveau chef. Un choix d’une importance capitale. « La clé pour retrouver le pouvoir, c’est de choisir le bon chef. La politique aujourd’hui est plus que jamais orientée autour du chef », a tranché un autre stratège de la campagne conservatrice, Ken Boessenkool, dans un texte publié chez Maclean’s.

 

Le PC devra oser

Plusieurs estiment que le parti devrait prendre son temps. Profiter des quatre années qu’offre la majorité libérale pour tenir une course au leadership de plusieurs mois, dans un an ou deux, qui accueillerait plusieurs candidats de divers horizons avec un réel débat d’idées. Car s’il veut renouer avec le pouvoir, le Parti conservateur devra prendre des risques, selon Tim Powers, un stratège de longue date qui est aujourd’hui lobbyiste.

Le PC doit, comme Justin Trudeau l’a fait au Parti libéral, se rebâtir en consultant les Canadiens d’un bout à l’autre du pays, y compris dans l’Est et les grandes villes. « Vous devez vous engager à rebâtir. Vous n’allez pas être un parti qui peut prétendre gouverner en étant uniquement dans une ou deux régions du pays », tranche M. Powers.

Les conservateurs doivent donc renouer avec l’électorat. Car causer économie et baisses d’impôts ne suffit plus, martèle un autre conservateur en coulisse. Le PC doit inspirer les électeurs et les faire rêver, comme l’a fait Brian Mulroney. Et retrouver un autre pan de sa base, les progressistes-conservateurs. D’autres conviennent qu’il faudra en effet un renouveau, mais insistent sur le fait qu’il ne faut pas pour autant renier les valeurs conservatrices — un petit État qui réduit les impôts et qui ne s’ingère pas dans les champs des provinces.

Quant aux politiques sociales, si certains conservateurs s’opposent encore à l’avortement et au mariage gai, par exemple, d’autres arguent qu’en 2015 ces deux sujets ne devraient plus faire l’objet de débats. Même au sein du Parti conservateur.

Ce débat d’idées espéré par les troupes risque-t-il de créer des tensions au sein de la famille conservatrice ? La fusion entre l’Alliance canadienne et le Parti progressiste-conservateur ne date que de 2003 et cette course à la chefferie n’en sera que la deuxième. « Absolument », il y a un risque, consent M. Powers. « Vous n’allez pas gagner et vous n’allez pas élargir votre base si vous ne prenez pas de risques. » Mais l’implosion des forces conservatrices pourrait aussi mener à une nouvelle union. « Des fois, c’est plus facile si tout s’effondre de le rebâtir. »

Le dilemme de la marge

Du côté du NPD, on lèche encore ses plaies. Le chef Thomas Mulcair ne s’est toujours pas adressé aux médias depuis son discours de lundi soir. Un communiqué de presse envoyé vendredi et faisant état d’une première rencontre téléphonique entre le chef et son caucus laisse croire qu’il reste en poste. Du moins jusqu’au congrès en avril, où les militants devront se prononcer sur la nécessité de tenir ou non une course à la chefferie, comme l’exige la nouvelle constitution du parti. Si la moitié des militants en réclame une, elle aura lieu, bien que le chef sortant pourra y prendre part.

Toutes les personnes interrogées pour cet article ont indiqué que si M. Mulcair veut rester, personne ne le poussera vers la sortie. Lors du panel de Maclean’s, la directrice nationale de la campagne du NPD, Anne McGrath, a donné une idée de l’état d’esprit qui prévaut dans les rangs.

« Notre plus grand actif dans cette campagne a été Tom Mulcair. Toutes nos recherches indiquent qu’il est très respecté, qu’il est perçu comme un bon leader, qu’il a l’appui des membres. Nous n’avons pas d’histoire dans notre parti de poignarder nos chefs après une élection, quel qu’ait été le résultat de l’élection. Il a beaucoup d’appuis et je ne vois pas de changement de ce côté. […] Et pour la prochaine élection, il aura seulement encore plus d’expérience. »

Même ceux qui en coulisse chuchotent que le recentrage du NPD n’était pas une bonne idée refusent d’en imputer l’erreur au chef seul. C’est le parti tout entier qui a pris ce virage — d’ailleurs amorcé sous Jack Layton — et il revient donc au parti d’en porter la responsabilité, dit-on.

Ce recentrage fait l’objet, d’ailleurs, de beaucoup de débats dans les rangs orange. Certains estiment que le NPD aurait dû, sans se poser en parti de gauche radicale, offrir une plateforme plus audacieuse et se montrer plus visionnaire. Un stratège qui refuse d’être nommé rejette cette critique. À son avis, le « pragmatisme » était de mise. « Le NPD a déjà été plus à gauche et on n’a pas plus gagné l’élection. Quand Audrey McLaughlin [la chef du NPD de 1989 à 1994] a proposé de sortir le Canada de l’OTAN, on a eu neuf sièges. »

En outre, on rejette cette notion même que le programme du NPD en 2015 était de centre. « Les libéraux ont eu beaucoup de succès à présenter notre plateforme comme n’étant pas progressiste. Même si ce n’était pas vrai », a déploré Anne McGrath. L’augmentation de l’impôt des grandes entreprises, la création de places en garderie, la hausse du salaire minimum ne sont pas, souligne-t-on, des mesures propres à la droite… « Tout ça vient de l’impression — fausse — que les déficits, c’est un programme de gauche », indique le stratège.

Certains font valoir que si le Parti libéral remplit sa promesse de modifier le mode de scrutin, cela éviterait au NPD de devoir choisir entre une gauche marginalisante et un centre déjà occupé. En introduisant une forme de proportionnelle, les gouvernements minoritaires seraient plus fréquents et le NPD pourrait rester fidèle à ses racines et espérer détenir la balance du pouvoir. D’autres refusent de se cantonner dans ce rôle de bonne conscience du Parlement. La façon la plus rapide d’obtenir du changement est de former le gouvernement, pas d’essayer de l’influencer depuis les gradins.

Retour à l’alternance ?

La campagne de 2015 consistait, pour le NPD, à convaincre les électeurs qu’ils ne sont pas obligés d’alterner entre le Parti conservateur et le Parti libéral, que le NPD constitue un choix « valable » et « viable ». Cette pédagogie ne sera-t-elle pas à recommencer maintenant que la formation est redevenue troisième à la Chambre des communes avec 44 députés ? Aucune des personnes interrogées ne le pense. Les sondages montrent que les gens ont considéré sérieusement voter pour le NPD pendant cette élection, fait-on remarquer. La barrière psychologique est tombée.

« On a le second plus gros caucus de notre histoire, nous sommes maintenant un joueur permanent et important de l’horizon politique canadien. On a seize nouveaux députés, nous avons manifestement des racines au Québec et nous sommes de retour en Saskatchewan, où nous avons trois députés », a fait valoir Anne McGrath.

6 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 24 octobre 2015 04 h 15

    Des discourts qui ne veulent absolument rien dire

    Que s'est-il donc passé d'ou viennent ces gens qui ont démis les deux autres partis, peut etre qu'avec une campagne très longue est apparu un phénomène nouveau, qu'un grand nombre de gens decidèrent de nettoyer la maison des âneries et de nommer un jeune individu empathique, c'est quand meme pas mauvais comme décision, un individu de deux grandes familles anglaise et francaise avec un discourt que tout le monde comprends, il semble qu'il y a beaucoup de gens qui nous envient, peut etre que les gens en ont mare de tous ces discourts qui ne veulent absolument rien dire

  • Guy Lafond - Inscrit 24 octobre 2015 06 h 47

    Un grand Parti


    Le NPD est un grand Parti. Il mérite un jour de prendre les rênes de ce pays. Il y gagnerait en prenant des positions plus claires à propos des énergies propres. Et il y gagnerait à se rallier les Verts.

  • Marc Lacroix - Abonné 24 octobre 2015 08 h 42

    Sortir des visions simplistes !

    Le problème n'est pas le même chez les conservateurs ou chez les néo-démocrates.

    Parlons des valeurs dites conservatrices "[...] — un petit État qui réduit les impôts et qui ne s’ingère pas dans les champs des provinces": ce sont des valeurs, pardonnez-moi de le dire si directement, à la "Ebenezer Scrooge" (Dickens, "Une histoire de fantôme de Noël"). De telles valeurs — n'inspirent pas —, surtout si elles sont appliquées par des gens qui visiblement font preuve d'une éthique douteuse dans leurs actions. Les projets de loi mammouth, le contrôle total des conférences de presse, le dossier Duffy, le musèlement des fonctionnaires en général et des scientifiques en particulier, l'opacité comme façon de gérer les communications avec la population...

    Il semble y avoir une certaine clientèle pour les conservateurs, mais je n'oserais pas dire que j'en fais partie; il va y avoir beaucoup de travail à faire pour véritablement s'adresser au cœur des électeurs.

    C'est différent pour le NPD, car au départ, ce parti est sympathique. Le recentrage fut par contre un élément qui ne l'a pas fait apprécier. D'une part, la maladie de "il-ne-faut-pas-faire-de-déficit" ne tient pas compte de l'effet multiplicateur économique des investissements de l'État, cette maladie fut un handicap majeur pour le parti. Tenir pour acquis qu'une bonne gestion consiste à ne pas faire de déficit, c'est sombrer dans l'univers de M. Scrooge, (voir ci-dessus), en plus d'être une vision discutable au point de vue économique. D'autre part, l'approche mulcairienne du multiculturalisme présentée comme — la seule avenue possible — fut une magistrale erreur. En effet, en disant aux Canadiens que la question des "Droits et Libertés" ne peut même pas être examinée de façon à s'assurer que la vision actuelle est adéquate, M. Mulcair tirait la langue à la majorité de la population canadienne.

    Pour le NPD, certains choix du chef ont été très coûteux!

  • Gilles Théberge - Abonné 24 octobre 2015 11 h 45

    Pas certain...

    En entrevue à "Bazzo TV" Jean Marc Léger a dit que les sondages au Québec pouvaient varier considérablement, le Québec est considéré comme un pays latin.

    Dans cet esprit les racines du npd ici demeurent légères et je suis d'avis que pour les Québécois c'est sans véritable états d'âmes que les gens votent libéral ou NPD. Je serais bien surpris si les comportements politiques des Québécois étaient différents.

  • Christine Rychlik - Inscrite 24 octobre 2015 11 h 56

    Pourquoi la règle qui est applicable à un homme ne le serait-elle pas également à tous les autres ? • Alexis de Tocqueville

    Cela aura pris près d'une semaine pour que l'on parle des grands perdants, les médias s'étant concentrée sur un supposément recul du Bloc Québéçois qui a quand même doublé sa représentation. Finalement c'est la droite représenté par PCC et la gauche représentée par le NPD qui sont les grands perdants dans cette élection. Ce qui n'augure pas très bien pour PLQ et son petit frère CAQ pour la droite quebécoise et QS notre gauche à nous.