La GRC avait été prévenue de la menace

Déploiement policier près du parlement le 22 octobre 2014
Photo: Adrian Wyld La Presse canadienne Déploiement policier près du parlement le 22 octobre 2014

Un an après l’attentat qui a coûté la vie au soldat Nathan Cirillo devant le parlement à Ottawa, des documents obtenus par la CBC révèlent que la Gendarmerie royale du Canada (GRC) avait été prévenue à trois reprises d’une potentielle attaque terroriste dans les jours précédant le drame. Les autorités ne sont cependant pas à blâmer, jugent des experts qui rappellent à quel point il est difficile de contrer une menace provenant d’individus isolés.

Le réseau anglais de Radio-Canada a dévoilé mercredi des informations contenues dans près de 1000 pages de documentation obtenues en vertu de la Loi sur l’accès à l’information.

On y apprend d’abord que le 17 octobre 2014, le Centre intégré d’évaluation du terrorisme a mis en garde la GRC contre un possible « acte terroriste violent ». Il a du même coup fait passer l’indice de la menace terroriste au pays de « basse » à « moyenne », alors que cet indicateur était demeuré inchangé pendant quatre ans.

Le 18 octobre, le Groupe des renseignements criminels a quant à lui fait parvenir un rappel de sécurité. Le document d’une page prévient les autorités que le groupe État islamique (EI) « encourage activement les djihadistes de l’Occident et les nouveaux militants à lancer des attaques contre des membres des forces de l’ordre dans les pays qui combattent ses troupes ».

Finalement, un troisième avis a été transmis le 21 octobre, soit le lendemain de l’attaque terroriste survenue à Saint-Jean-sur-Richelieu. Ce jour-là, Martin Couture-Rouleau a foncé avec sa voiture sur trois militaires, tuant l’adjudant Patrice Vincent et blessant un de ses collègues.

Ce dernier avis produit par le Centre national de coordination du renseignement de la GRC rappelle aux policiers l’importance d’appliquer les mesures de sécurité et de prévention en lien avec les récentes menaces du groupe EI à l’endroit des forces de l’ordre.

Un autre rapport qui détaille les ressources humaines déployées par la GRC en octobre 2014 indique par ailleurs que sur les 177 postes autorisés sur la colline du parlement, au moins 29 étaient vacants pendant cette période.

Ce manque de ressources s’explique vraisemblablement par les coupes budgétaires imposées par le gouvernement Harper en 2012. Un rapport réalisé par la police provinciale de l’Ontario notait également en juin dernier que les compressions nuisent au dispositif de sécurité de la GRC sur la colline parlementaire.

Pas de blâme

Les avis reçus par la GRC quelques jours à peine avant que Michael Zehaf-Bibeau ne fasse irruption dans l’édifice du parlement après avoir tué le caporal Nathan Cirillo méritaient-ils une réponse immédiate ? Les autorités ont-elles ignoré des avertissements importants, et surtout, la tragédie du 22 octobre aurait-elle pu être évitée ?

De l’avis de deux experts interrogés, la réponse est on ne peut plus claire : selon les informations révélées par la CBC, rien n’indique que la GRC a erré.

« Ce sont des avis généraux qui indiquent que la menace existe, qu’elle est réelle, mais ça, on le savait, affirme Thomas Juneau, un professeur d’affaires publiques et internationales de l’Université d’Ottawa qui a travaillé pendant plus de dix ans au ministère de la Défense nationale. Ce n’est pas que ces documents sont inutiles, mais il s’en produit littéralement tous les jours à la GRC, au SCRS [Service canadien du renseignement de sécurité], et ailleurs dans le gouvernement, donc on ne peut pas demander de l’État qu’il réagisse de façon précise avec des menaces comme ça. »

Les avis en question ne mentionnent ni une date ni une cible précise, précise-t-il. « Avec l’information qui est disponible, il n’y a selon moi aucun blâme à mettre sur le dos de la GRC ou d’une autre agence du gouvernement. »

Stéphane Berthomet, analyste en affaires policières et codirecteur de l’Observatoire sur la radicalisation et l’extrémisme violent, est du même avis. « Ce n’est pas comme si c’était trois sources distinctes qui faisaient part de la préparation d’un acte de terrorisme. Ce sont différentes analyses génériques qui disent à peu près la même chose. »

« Bien sûr que c’est inquiétant, bien sûr qu’on doit augmenter le niveau de sécurité si on en a les moyens, poursuit-il. Mais c’est tellement vague qu’on ne peut pas s’attendre à une réaction le lendemain matin avec des mesures très précises. »

La question des ressources humaines et financières est cependant plus inquiétante. M. Berthomet observe que les corps policiers ajustent leurs pratiques et obtiennent plus de financement lorsque des événements tragiques surviennent, mais il déplore le manque de vision à plus long terme des gouvernements.

On doit analyser le travail des policiers, concède Stéphane Berthomet, mais il faut aussi s’attarder à la nature de la menace à laquelle le Canada est exposé. « Je pense que nous faisons face à une forme de terrorisme qui devient de plus en plus complexe à appréhender et qui pose de plus en plus de problèmes aux policiers. »

On parle ici de « loups solitaires » qui, à l’image de Michael Zehaf-Bibeau ou de Martin Couture-Rouleau, agissent de manière isolée. « Le défi du terrorisme par des acteurs qui se sont radicalisés par eux-mêmes […], c’est qu’il s’agit d’une menace extrêmement floue. Ce sont des gens qui communiquent et qui planifient très peu, donc c’est très difficile à intercepter », explique Thomas Juneau.

Même si chaque incident tragique marque les esprits, il faut également relativiser l’ampleur de la menace terroriste, dit le professeur. La « surréaction » peut être aussi néfaste que la « sous-réaction », dit-il.

Le premier anniversaire de l’attentat du parlement sera souligné ce jeudi par une cérémonie commémorative devant le Monument commémoratif de guerre du Canada, en présence du gouverneur général, David Johnston. On y rendra hommage au caporal Cirillo, à l’adjudant Vincent et aux premiers répondants qui sont intervenus lors des deux attentats.


 
3 commentaires
  • Jean-Pierre Martel - Abonné 22 octobre 2015 02 h 56

    L'incapacité à prévenir

    Les services de renseignements ne peuvent prévenir les attentats terroristes; ils servent à accélérer le temps de réponse des forces policières une fois l’attentat commis (puisque déjà sur un pied d’alerte).

    À ma connaissance, les seuls attentats terroristes qui ont été prévenus l’ont été à la suite de la dénonciation d’un proche ou de la vigilance d’un garde-frontière.

    Les couches et les couches de protections qu’on ajoute après chaque nouvel attentat ne servent qu’à rassurer la population.

    Ils servent aux politiciens à dire : « Ils ont échoué encore cette fois-ci, mais les nouveaux pouvoirs que nous allons donner aux forces de l’ordre feront toute la différence. »

    On ne nait pas terroriste. On le devient. La seule manière de prévenir les attentats terroristes est de corriger les causes qui donnent naissance à ce terrorisme.

    Si on devait enquêter auprès de chaque terroriste afin de savoir quel a été, dans son cas, cet élément déclencheur qui l’a bouleversé et rendu réceptif à une idéologie extrémiste violente, on obtiendrait sans doute autant de réponses qu’il aura de répondants.

    Mais dans le cas précis du terrorisme sunnite — le mieux financé et seul dont nos dirigeants semblent se soucier — il fait partie du contentieux déjà connu entre Musulmans et pays occidentaux.

    Ce contentieux s’articule autour de deux pôles : le conflit israélo-palestinien et la multiplication des guerres suscitées par les pays occidentaux dans des pays musulmans.

    Tant que nos pays ne modifieront pas leurs politiques extérieures, ils devront apprendre à vivre avec le terrorisme. D’ici là, les mesures antiterroristes ne sont qu’un écran de fumée.

  • Yvon Bureau - Abonné 22 octobre 2015 07 h 02

    Si pas prévus, peut-être espérés,

    facilités même, ces évènements violents et tristes. Hélas.

    Faut lire le livre de Jean-Jacques Pelletier, La fabrique de l'extrême/Les pratiques ordinaires de l'excès.

  • Jean-Marc Simard - Abonné 22 octobre 2015 09 h 12

    Chercher les causes dans les écrits islamistes...

    «La seule manière de prévenir les attentats terroristes est de corriger les causes qui donnent naissance à ce terrorisme.»

    Alors il faudrait interdire le Coran et détruire ce livre, car l'appel au terrorisme et au djihadisme est inscrit dans ce livre dit «saint»...Il faudrait combattre l'idéologie fasciste que cet écrit propose, car ce livre lance un appel au combat contre les mécréants que nous, occidentaux et nord-américains sommes...Contrairement à ce que certains pensent, ce ne sont pas la pauvreté, ni les actions intempestives des USA en Orient qui sont la principale cause du terrorisme islamique, mais le message même véhiculé par le Coran, qui exacerbe et excite l'animalité en l'homme...Chercher d'abord les causes dans les écrits islamiques et ensuite dans la mentalité totalitaire des dirigeants des pays islamiques...