Jour J d’un scrutin imprévisible

Stephen Harper
Photo: Sean Kilpatrick La Presse canadienne Stephen Harper

C’était la dernière ligne droite avant le jour fatidique, dimanche, et les leaders des trois principaux partis ont livré leur ultime plaidoyer tandis que leur itinéraire a trahi leur niveau de confiance respectif. Alors que Stephen Harper s’est replié vers l’Ouest et Thomas Mulcair, sur ses terres torontoises et montréalaises, Justin Trudeau a poussé l’audace jusqu’à se rendre en territoire hostile albertain.

Le chef libéral a tendu une perche aux Québécois depuis Calgary, où il se trouvait. « Je le dis d’ici, de Calgary, que les Albertains comme tous les Canadiens ont besoin de nous, les Québécois. Le Canada a besoin que nous, les Québécois, se ré-engagions parce que, pour avoir un meilleur gouvernement, on doit choisir un meilleur gouvernement. Il est temps de s’unir, Québécois, Albertains, Canadiens, pour défaire Stephen Harper », a-t-il lancé. En point de presse, M. Trudeau a expliqué avoir lancé cet appel en Alberta parce que trop souvent, à son avis, les politiciens ont exacerbé les différences entre Albertains et Québécois. « Je trouve que c’est important qu’un premier ministre commence à rassembler les Canadiens et trouver ce qu’on a en commun », a-t-il dit.

M. Trudeau se trouvait dans la circonscription du député conservateur sortant, Devinder Shory, où les libéraux croient bien avoir des chances. Leur candidat, Darshan Kang, est un ancien député provincial bien connu dans sa communauté. Ils étaient des milliers — 4000 selon le Parti libéral — à attendre le chef qui a eu du mal à se frayer un chemin vers la scène, attaqué de toutes parts de téléphones cellulaires voulant croquer son portrait. À l’extérieur, la file entourait l’édifice bondé, où tous n’ont d’ailleurs pas pu entrer. Un des plus importants rallyes de la campagne, selon le camp libéral, qui espère aussi emporter Calgary-Centre, où Kent Hehr aurait aussi des chances de gagner ce lundi.

Pendant la journée, le chef libéral s’est aussi rendu dans la seule circonscription albertaine détenue par le NPD, à Edmonton, ainsi que dans une circonscription néodémocrate de Colombie-Britannique. Il devait rentrer tard en soirée à Montréal, ratant « de peu » l’anniversaire de son fils Xavier, huit ans, a-t-il pris la peine de souligner avec beaucoup d’émotion.

L’homme à abattre

De son côté, Thomas Mulcair a fait preuve d’un dynamisme contagieux, qu’on ne lui avait pas beaucoup vu pendant la campagne, lors d’un important rallye à Toronto. Et si la démonstration n’en avait pas encore été faite, son allocution a bien montré que Justin Trudeau était désormais l’homme à battre.

Dans son discours d’une vingtaine de minutes, Thomas Mulcair a consacré une minute à noircir le bilan de Stephen Harper. « Est-ce que Stephen Harper mérite un autre quatre ans au pouvoir ? », a-t-il demandé à la foule. Mais il a pris huit minutes pour s’attaquer à Justin Trudeau, la démission de son coprésident de campagne Dan Gagnier lui fournissant la poignée nécessaire pour faire valoir que le Parti libéral du Canada n’avait pas changé.

« Le coprésident de campagne de M. Trudeau conseille TransCanada pipelines sur à qui il faut faire du lobbying, quand et comment pour influencer M. Trudeau sur des choses telles que les pipelines et les gaz à effet de serre », a lancé M. Mulcair. Selon lui, c’est la raison pour laquelle le Parti libéral n’a pas adopté de cibles de réduction de gaz à effet de serre.

M. Gagnier a démissionné parce qu’il a envoyé un courriel à TransCanada, avec qui il a un contrat de conseiller en communication et non de lobbying, leur rappelant que si un gouvernement libéral ou néodémocrate devait être élu lundi, l’entreprise devrait rapidement recenser les nouveaux titulaires de charges publiques à contacter pour s’assurer que le pipeline Énergie Est ne prenne pas de retard. Le message n’indiquait pas qui, au sein d’un éventuel gouvernement libéral, occuperait ces fonctions ni n’offrait d’établir de contacts privilégiés avec cette personne.

M. Mulcair a aussi rappelé que les libéraux de Justin Trudeau avaient appuyé la loi antiterroriste C-51 et voté avec les conservateurs 71 fois. À chaque salve d’attaques, la foule scandait « Pas de retour en arrière ! », « Les libéraux n’ont pas changé. Ce sont toujours les mêmes vieux libéraux corrompus de l’ère des commandites », a conclu M. Mulcair.

En compagnie des Ford

Pour sa part, Stephen Harper s’est présenté brièvement sur le tarmac de Regina pour rappeler les enjeux de l’élection. « Le choix de demain [lundi] est très simple : des augmentations de taxes avec les libéraux ou des réductions de taxes avec nous, les conservateurs. » Il a fouetté les troupes en leur rappelant que « chaque minute, chaque vote compte ». « Nous avons construit un Canada qu’ils n’aiment pas », a-t-il dit de ses adversaires pour bien souligner que les changements apportés par les conservateurs seraient abolis sous un autre régime.

Samedi soir, M. Harper avait assisté à un immense rallye à Toronto organisé notamment par les frères Ford, Doug et l’ancien maire Rob, tombé en disgrâce. Selon le réseau CBC, c’était le plus important rassemblement conservateur de la campagne, avec environ 2000 personnes présentes, mais la salle attenante prévue pour les surplus d’assistance est restée vide. M. Harper n’avait pas voulu prononcer le nom des Ford la semaine dernière quand leur présence aux événements conservateurs a été connue, mais il a fait une exception samedi soir. Lorsqu’il a invité la foule à remercier les organisateurs de l’événement, il a dit « y compris les Ford ».

M. Harper n’a pas été vu à l’événement avec le controversé duo, mais Rob Ford a par la suite affiché sur Twitter une photo de lui, son frère et six autres membres de sa famille en compagnie du chef conservateur. « Merci @pmharper c’était bien de vous voir ce soir et merci aux milliers de personnes qui sont venues », a-t-il écrit sur son compte. M. Ford a dû démissionner de son poste de maire de Toronto lorsqu’il a admis qu’il consommait du crack et entretenait des liens avec le milieu interlope.

Confiance bloquiste

Quant à Gilles Duceppe, il a invité les Québécois tentés de voter de manière stratégique pour se débarrasser de Stephen Harper à appuyer le Bloc et ainsi se donner la balance du pouvoir. « Je mène un combat pour que le Québec ait des gens pour défendre nos droits et valeurs à Ottawa », a-t-il dit à Trois-Rivières au moment de faire son bilan de campagne. Dans les coulisses bloquistes, l’optimisme est de mise. On chuchote recueillir des appuis oscillant autour de 30 % chez les francophones, ce qui pourrait envoyer jusqu’à 20 députés aux Communes. À la dissolution du Parlement, le Bloc québécois n’en comptait que 2.

Avec Marie Vastel à Calgary et La Presse canadienne

May lance un ultime appel au vote vert

Victoria — La chef du Parti vert, Elizabeth May, encourage les Canadiens à voter tant avec leur tête qu’avec leur coeur en élisant plus de députés verts. Mme May a terminé sa dernière journée de campagne, dimanche, par un rassemblement à Victoria. Cet événement marque la fin d’une tournée de trois jours à travers l’île de Vancouver, durant laquelle elle a visité les sept circonscriptions de la région. Selon les sondages, Mme May devrait être facilement réélue dans Saanich–Gulf Islands. Elle possède toutefois le seul siège vert au Parlement. Les verts espèrent faire élire au moins un autre député à Ottawa. Une ancienne animatrice de radio de CBC bien connue, Jo-Ann Roberts, espère battre le député sortant néodémocrate, Murray Rankin, à Victoria, un siège qu’il a gagné par une mince majorité en 2011. La Presse canadienne
4 commentaires
  • Pierre Schneider - Abonné 19 octobre 2015 07 h 29

    Alea jacta est

    Tandis que les intérêts canadiens anglais vont vraisemblement choisir Trudeau et son désir de remettre le Québec à sa place, c'est-à-dire sans reconnaissance comme peuple distinct, j'espère que tous les Québécois vont lui opposer le seul autre parti qui s'engage à défendre nos droits et libertés, notre laïcité et notre opposition au pétrole de l'ouest.

    Opposons à la machine pétro-canadienne un Bloc Québécois fort en prévision du grand rendez-vous du 2018 quand on va sortir Couillard et sa bande de destructeurs de Québec pour enfin devenir maîtres chez-nous.

  • François Dugal - Inscrit 19 octobre 2015 07 h 36

    Prévisible

    Monsieur Justin Trudeau sera notre premier ministre et le PLC régnera sur le "plusse meilleur" pays du monde. Ne sommes-nous pas collectivement heureux de cette expression de la volonté divine?
    Chantons en chœur le deuxième couplet de notre hymne national :
    "Sous l'œil de Dieu, près du fleuve géant,
    Le Canadien grandit en espèrant.
    Il est né d'une race fière,
    Béni soit son berceau".

  • Francois Cossette - Inscrit 19 octobre 2015 10 h 29

    Pourquoi je ne vote plus.

    En cette journée de parodie de démocratie moi je vais rester chez moi. Pourquoi élire des députés, qui doivent suivre une ligne de partie, quand tout se joue dans le bureau du pm, derrière des portes clauses, avec une majorité de gens qui n'ont eux pas été elus.

    Je refuse de participer ni d'entérienr cette parodie ou on demande a 25 millions de personnes de faire un cheque en blanc pour des gens sans éthique et sans scrupule.

    Je refuse de participer quand on voit a quel point les gens sont peux ou pas informés et qu'ils votent, pour la majorité, comme une gang de poule pas de tête.

    Nos institutions sont malades mais personne ne changera le systeme car il profite toujours a celui qui a le pouvoir. Dans notre systeme le citoyen sera toujours de derniere servi dans cette chaine alimentaire qui n'a d'autres buts que d'enrichir les gens au pouvoir ainsi que toute la racaille qui gravite autour de ceux-ci.

  • Raymond Labelle - Abonné 19 octobre 2015 11 h 15

    La balance au pouvoir pour le Bloc aiderait les Conservateurs.

    Gilles Duceppe, selon cet article, "a invité les Québécois tentés de voter de manière stratégique pour se débarrasser de Stephen Harper à appuyer le Bloc et ainsi se donner la balance du pouvoir."

    Vraiment?

    Supposons une pluralité de sièges aux Conservateurs. C'est possible: il suffit que les sondages se trompent de deux ou trois points en Ontario, et hop! Aux dernières élections, presque tous les sondages ont sous-estimé les Conservateurs au moins d'autant.

    S’il y a trop de députés du Bloc, le NPD et le PLC n’auront pas, à eux deux, une majorité de sièges. Le Bloc serait donc nécessaire pour former une majorité contre les Conservateurs. Or, il est difficile politiquement pour le NPD et le PLC de s’associer avec le Bloc, honni dans le ROC (on ne soupçonne pas toujours à quel point au Québec). Le Bloc ne voudrait peut-être pas non plus garantir un appui.

    Le gouverneur-général n’aurait donc pas suffisamment d’assurance de stabilité d’un gouvernement du premier parti d’opposition et devrait obtempérer à la demande des conservateurs de déclencher de nouvelles élections. Et qui sait ce qui adviendrait alors.

    Par contre, si le NPD et le PLC, à eux deux, avaient la majorité des sièges, le gouverneur-général devrait demander au premier parti d'opposition de former le gouvernement.

    Il nous reste donc à souhaiter que le Bloc n'atteigne pas son objectif d'avoir la balance du pouvoir, pour bien s'assurer que les Conservateurs ne gouvernent pas, ou que nous ne soyons précipitamment lancés encore en élection.

    Vous avez des explications plus détaillées au soutien de ces affirmations, dans les articles suivants de Louis Massicotte, publiés récemment dans le Devoir:

    http://www.ledevoir.com/politique/canada/452627/le

    http://www.ledevoir.com/politique/canada/452819/le

    Ceci, M. Duceppe ne l’explique pas lorsqu’il parle des supposés bénéfices de la balance du pouvoir au Bloc.