Le grand bluff

Le grand jeu électoral fédéral arrive à terme aujourd’hui, lundi. Et l’intrigante question se pose encore avec la même acuité : pourquoi les indépendantistes québécois votent-ils aux élections canadiennes ? Pourquoi les souverainistes jouent-ils ce jeu en votant bien sûr, mais aussi avec leur propre équipe réputée telle, celle du Bloc, qui va ensuite à Ottawa y respecter toutes les règles du tournoi politique ?

L’ancien-nouveau capitaine sécessionniste, Gilles Duceppe, a passé deux décennies aux Communes, condamné à l’opposition à perpétuité. Il veut y retourner avec sa pension annuelle du gouvernement canadien de 150 000 $. Pourquoi ?

« Le souverainisme québécois a clairement opté pour la légitimation de l’État canadien, et ce, même si, pendant plusieurs élections fédérales, une partie du vote indépendantiste s’est portée sur un parti souverainiste », écrit le professeur de théorie politique de l’UQAM Marc Chevrier dans un article diffusé depuis quelques jours sur le site de l’encyclopédie l’agora.qc.ca. « Car même si un électeur indépendantiste croit agir conformément à ses convictions en donnant son suffrage à un tel parti, il n’empêche que, par sa participation au scrutin fédéral, il en reconnaît la pertinence, l’importance et la valeur. Il donne à l’État fédéral canadien ce qu’il a de plus précieux : la légitimité. »

Le texte s’intitule La double allégeance de l’électeur souverainiste ou l’hypothèse du bluff électoral québécois. Son auteur explique que son sujet le taraudait depuis un certain temps.

« Je ne m’étais jamais exprimé publiquement sur ce sujet, qui me semble comme un angle mort, explique le professeur en entrevue. Mon point de vue est compréhensif. Ce n’est pas un texte militant. Les gens pourront l’interpréter ainsi, mais ce n’est pas son but. Je me place du point de vue d’un politologue qui essaie de comprendre un comportement électoral qui s’est finalement institutionnalisé ici. »

Ici comme ailleurs, en fait. Le texte comparativiste s’intéresse à des stratégies étrangères, en Catalogne, en Écosse, en Irlande. L’ancêtre irlandais du bloquisme parlementaire jouait autrement plus vilainement. À la fin du XIXe siècle, le parti parlementaire irlandais remportait la grande majorité des sièges de l’Eire au point d’empêcher la formation de gouvernements majoritaires à Londres. Ses députés usaient et abusaient de l’obstruction parlementaire en prononçant des discours-fleuves sans rapport, en lisant des livres de la Bible par exemple.

Le souverainiste et son double

Ailleurs comme ici, le dilemme de l’électeur indépendantiste revient toujours à se demander où se porte son allégeance, vers quels idéaux. Doit-il voter selon ses convictions profondes et choisir un parti souverainiste ? Doit-il mettre de côté cette option constitutionnelle au profit d’opinions sur d’autres problèmes sociaux, économiques, écologiques... ?

Doit-il même voter ? L’article ouvre sur le « fait étrange » du comportement électoral lui-même. Le politologue note qu’on pourrait s’attendre à un faible taux de participation des électeurs québécois aux scrutins fédéraux. Or, le Québec ne vote pas moins que les autres provinces, et les électeurs plus ou moins séparatistes ne semblent pas s’abstenir.

« L’électeur aux convictions souverainistes est un “client” électoral comme les autres, dont les partis politiques, peu importe leur orientation canadianiste ou souverainiste, peuvent se disputer le suffrage à l’envi, note M. Chevrier. […] Il ne semble même pas que la présence du Bloc y change grand-chose. Ce qui m’amène à poser la question : pourquoi les électeurs souverainistes vont-ils voter à des élections qui servent à légitimer l’État dont ils veulent par ailleurs sortir ? Pourquoi voter pour un parti qui se consacre à l’indépendance du Québec mais à Ottawa et qui joue parfaitement le jeu du parlementarisme fédéral canadien, qui se comporte en loyal sujet de Sa Majesté, sans cause d’obstruction ou de ralentissement des affaires, qui joue même un rôle constructif en disant sans cesse comment améliorer les politiques fédérales. C’est ce qui s’appelle faire de l’intégration. »

Le politologue revient alors sur la signification du vote en démocratie. Le passage à l’urne exprime une préférence subjective, mais a aussi et surtout pour fonction de légitimer le pouvoir, de lui conférer la légitimité nécessaire pour gouverner, selon une position chère à l’historien italien Guglielmo Ferrero (1871-1942).

En entrevue, le théoricien ajoute un lien vers la pensée d’Hegel (1770-1831). « Pour lui, l’État est une sorte de totalité où la liberté humaine trouve sa plus grande expression en la conciliant avec des institutions objectives. Dans notre cas, le principe de l’État canadien a cette force et cette profondeur prodigieuses de laisser s’accomplir le principe de la liberté politique personnelle des Québécois jusqu’à son extrême le plus abouti. Dans ce sens qu’il permet d’exprimer leur préférence pour l’indépendance dans le cadre des institutions canadiennes. Cette pratique donne à ces préférences une réalité objective qui se concilie avec le fonctionnement de l’État canadien. »

La grande mystification

Toutes ces réflexions débouchent finalement sur l’hypothèse la plus forte et la plus dérangeante de l’analyse concernant ce qui se joue là, dans cette schizophrène double fidélité. Cette hypothèse se ramène à une dernière question exprimée simplement dans le texte : l’indépendantisme québécois tient-il du bluff ?

« Beaucoup pensent que les souverainistes à Québec comme à Ottawa bluffent, explique Marc Chevrier. Que des canadianistes et des fédéralistes le disent, ce n’est pas une surprise. Je cite Trudeau à la fin de mon article et Brian Lee Crawley, proche des conservateurs. Mais certains indépendantistes commencent à le penser aussi, dont le philosophe Christian Saint-Germain. »

Voici l’extrait : « Le discours nationaliste québécois carbure à la mystification », écrit M. Saint-Germain dans L’avenir du bluff québécois (Liber) paru cette année. « Une classe politique issue de la Révolution tranquille ergote et vitupère depuis cinquante ans contre le fédéralisme canadien. Elle a su dévoyer l’impulsion nationaliste et la faire servir à chacun de ses intérêts ponctuels. L’exercice de cette domination de classe apparemment tourné vers l’émancipation du peuple n’a pas conduit à l’exaltation du patriotisme ni à une meilleure connaissance du Québec ou de la langue française. »

Marc Chevrier donne l’exemple du débat autour du niqab. Il a été frappé par la réaction de plusieurs souverainistes « chroniqueurs dans les journaux, dit-il, on les connaît », qui se sont scandalisés du multiculturalisme et d’autres travers réputés canadian.

« Ce qui me frappe, c’est que leur réaction témoigne du fait que pour eux, finalement, l’arène fédérale est celle où doit se réaliser leur conception de la citoyenneté, de la liberté politique conciliée avec la liberté religieuse. Au fond, c’est comme si le Canada leur importait encore beaucoup au point d’exiger que les élections fédérales se déroulent conformément à leur vision de la citoyenneté. Au fond, peu importe ce qu’ils pensent, c’est comme s’ils étaient encore attachés éthiquement et politiquement à l’arène fédérale parce que, justement, elle est l’arène où s’exprime encore la démocratie. C’est comme si, finalement, la démocratie était plus à Ottawa qu’à Québec. »

Reprenons la question une dernière fois : pourquoi les indépendantistes québécois votent-ils aux élections canadiennes ?

Marc Chevrier en cinq dates

2001 Doctorat de l’Institut politique de Paris avec une thèse sur le pouvoir « législatif » des juges au Canada

2002 Professeur de science politique à l’UQAM

2005 Le temps de l’homme fini (Boréal)

2012 La République québécoise (Boréal)

2014 Des femmes et des hommes singuliers (avec Camille Froidevaux-Metterie, aux éditions Armand Colin)

Photo: Jacques Grenier Le Devoir
72 commentaires
  • Gilles St-Pierre - Abonné 19 octobre 2015 01 h 26

    Au lieu d'enseigner...

    Marc Chevrier devrait retourner aux études. Quel dommage d'avoir au rang d'enseignant un tel démagogue et de le publier est des plus douteux.

    Finalement le mieux serait de l'ignorer mais je ne peux passer outre cette remarque:
    "Au fond, peu importe ce qu’ils pensent, c’est comme s’ils étaient encore attachés éthiquement et politiquement à l’arène fédérale parce que, justement, elle est l’arène où s’exprime encore la démocratie."
    C'est donc là à l'évidence que Chevrier est complètement déconnecté de la réalité et qu'il n'a pas pris connaissance de la politique fédérale, en particulier des dernières années pour parler ainsi de leur démocratie; probablement nous ne vivons pas sur la même planète ou tout au moins dans la même réalité.

    Récupérons au plus vite nos pouvoirs ici au Québec et cessons d'y dilapider l'argent de nos taxes et ils verront bien l'intérêt qu'il nous reste pour participer à leurs pseudo fédération et à leurs élections avec lesquelles il faut faire avec, et ce n'est même plus une mince consolation mais devenu plutôt un long calvaire.

    • Jacques Patenaude - Abonné 19 octobre 2015 09 h 46

      Dans les années '70 beaucoup d'indépendentistes refusaient de voter au fédéral: le résultat fut que Trudeau faisait élire facilement ses députés au Québec. Lors du rapatriement de la constitution il avait 74 députés sur 75. Il a prétendu avoir toute la légitimité requise pour imposer sa constitution au Québec et le Canada s'est sentit la conscience tranquille lors de ce coup de force malgré l'unanimité à l'assemblée national. L'abstentionisme ne peut être une stratégie efficace car on peut interpréter comme bon nous semble l'opinion de ceux qui n'ont rien exprimé.

    • Jacques Boulanger - Inscrit 19 octobre 2015 12 h 11

      Très juste, M. Patenaude, On ne peut être plus clair et plus brillant.

    • Jacques Boulanger - Inscrit 19 octobre 2015 12 h 24

      Effectivement, M. St-Pierre, c'est à n'en pas douter, un choix éditorial qui étonne, le jour même du scrutin. D'autant que ce qui est dit à de quoi nous dresser les cheveux comme cette conclusion ahurisante :

      « Ce qui me frappe, c’est que leur réaction témoigne du fait que pour eux, finalement, l’arène fédérale est celle où doit se réaliser leur conception de la citoyenneté, de la liberté politique conciliée avec la liberté religieuse. Au fond, c’est comme si le Canada leur importait encore beaucoup au point d’exiger que les élections fédérales se déroulent conformément à leur vision de la citoyenneté. Au fond, peu importe ce qu’ils pensent, c’est comme s’ils étaient encore attachés éthiquement et politiquement à l’arène fédérale parce que, justement, elle est l’arène où s’exprime encore la démocratie. C’est comme si, finalement, la démocratie était plus à Ottawa qu’à Québec. »

      J'ai beau la relire, je n'en reviens pas ! À la question « pourquoi les indépendantistes québécois votent-ils aux élections canadiennes ? », M. Chevrier comme M. Baillargeon n'ont qu'à lire les commentaires de nos abonnés.

    • Sylvain Rivest - Inscrit 19 octobre 2015 14 h 12

      peut-être devriez-vous lire l'article, au complet, de Marc Chevrier.
      ici, dans Le Devoir, on ne fait qu'un survol. L'analyse de Chevier est, ici, incomplete.

      http://agora.qc.ca/documents/la_double_allegeance_


      j'aime bien la comparaison que Chevrier apporte par rapport avec l'Irlande, l'Écosse et la Catalogne...

    • Cyril Dionne - Abonné 19 octobre 2015 19 h 42

      Comme je suis d’accord avec vous M. St-Pierre.

      Ce cher monsieur devrait se rendre compte que sans la participation active, il n’y a pas de représentation. Et sans la représentation, il ne devrait pas y avoir de taxation. Lorsqu’on se rend compte encore une fois que la plupart des impôts des contribuables québécois se dirigent vers les coffres d’Ottawa, alors, nous n’avons pas d’autre choix que de participer aux stratagèmes de cet état qui n’est pas le nôtre. Il faudrait rappeler à notre érudit de sciences politiques, que les Américains ont participé à l’état monarchique qui sévissait alors aux États-Unis jusqu’à ce qu’ils prennent les armes.

      Ceci semble être l’argument de nos solidaires afin de justifier leur support envers le « New Democratic Party of Canada » alors qu’il y a un vrai parti qui représente les intérêts et les valeurs québécoises. C’est le Bloc québécois.

  • Diane Gélinas - Abonnée 19 octobre 2015 01 h 27

    Pourquoi les indépendantistes votent pour le Bloc Québécois?

    1. Parce que tous les Québécois paient des taxes et des impôts à Ottawa;

    2. Parce qu'ils se prémunissent contre les manigances d'Ottawa contre le Québec;

    3. Parce que quelqu'un doit voir venir les fourberies du Gouvernement Couillard;

    4. Parce qu'advenant une élection, une élection référendaire ou un référendum, ils croient préférable que leur député fédéral appuie les candidats indépendantistes;

    5. Parce qu'ils désirent avoir des éclaireurs sur place pour dénoncer les abus;

    6. Parce qu'ils savent que la députation du Bloc y est temporairement pour s'exprimer en leur nom, et non pour s'en mettre plein les poches;

    7. Parce qu'ils sont rassurés de savoir qu'une partie des élus du Québec défendent les mêmes valeurs et poursuivent les même buts qu'eux;

    8. Parce que les bloquistes ne sont pas des carriéristes qui aspirent à rester en poste leur vie durant;

    9. Parce que les députés du Bloc sont conscients et acceptent à l'avance que leur mandat prendra fin dès que le Québec aura décidé de se donner un pays.

    Allez, je m'arrête ici. Je suis sûre que d'autres sauront y ajouter leurs motifs pour envoyer des protagonistes de l'indépendance à Ottawa... à l'instar des Écossais qui ont envoyé 56 députés nationalistes à Londres sur un total de 59. Eh oui !

    • Pierre Schneider - Abonné 19 octobre 2015 08 h 08

      Je ne pensais pas revenir voter pour le Bloc il y a deux ans. Mais son engagement à se servir des tribunes et de l'argent d"Ottawa pour faire la promotion de l'indépendance m'ont fait changer d'idée. Après tout, c'est aussi notre argent.

    • Richard Lupien - Abonné 19 octobre 2015 09 h 12

      10. Par respect et reconnaissance pour nos ancêtres qui ont défendu notre culture et qui se sont opposés à la volonté du Haut-Canada et de la couronne britannique de vouloir nous assimiler.

  • Cyr Guillaume - Inscrit 19 octobre 2015 02 h 29

    Pour bien des raisons

    Pour avoir un parti qui se consacrera uniquement et systématiquement à défendre nos intérêts et nos valeurs (niqab, et transcanada non merci!).

    Pour avoir un parti qui se tiendra debout devant les autres partis fédéraux, surtout en ce qui concerne la tendance d'Ottawa de faire de l'ingérence dans les champs de compétence provinciales comme cela est déjà arrivé si souvent de par le passé.

    Pour s'assuer de débusquer les scandales tel option-canada et le scandale des commandites

    Pour voter dans le sens des intérêts du Québec.

    Et pour bien d'autres raisons.

    Bonne élection à tous!

  • Clermont Domingue - Abonné 19 octobre 2015 04 h 02

    Pourquoi?

    Ne vivons-nous pas dans un monde où la construction médiatique l'emporte sur le réel? Etre vu à la télévision ne renforce-t-il pas le sentiment d'exister? Que tout le monde en parle ne permet-il pas d'entretenir le rêve à défaut d'accéder à la réalité?

  • Marie-Claude Lefrancois - Inscrite 19 octobre 2015 05 h 03

    La jonction québécoise entre droits civils et criminels

    En France, le droit civil qu'on a préservé. En Angleterre, le droit criminel qu'on a préservé. Au criminel, en France, c'était être coupable jusqu'à preuve du contraire alors qu'en Angleterre, c'était être innocent jusqu'à preuve du contraire. Concilier le droit civil français au droit criminel anglais a toujours été un défi législatif demandant beaucoup de doigté. Concilier ces droits aux lois constitutionnelles mises de l'avant par des juristes, au gré des revendications provinciales, demande une profonde compréhension des tissus sociaux en valeurs de péréquations et des tisserants du pouvoir. en valeurs d'investissements. Au Québec, on doit aussi démêler les corespondances entre le système métrique français et le système impérial anglais. On utilise tantôt les grammes et tantôt les livres pour attirer les consommateurs et leur faire acheter des produits. On joue sur les deux tableaux allègrement. Quel autre peuple doit-il autant faire de pirouettes linguistiques et de conversions de mesures? Nous. Le pouvoir législatif québécois peut-il avoir un pouvoir éxécutif dans ces conditions? Peut-on se définir avec une représentation identitaire qui reprendrait le meilleur numérateur? La vigile québécoise au fédéral pourra peut-être avoir une perspective qui précisera notre position provinciale. Ce n'est certes pas la guerre de clochers entre les villes de Québec et de Montréal qui nous apportera un consensus sur notre identité politique. Peut-on se parler de nos réalités respectives avant de croire qu'on est prêts pour faire de nos diversités régionales et géographiques une identité provinciale? Il me semble qu'on devrait commencer par cela. Et alors, on saura qui on est, ce qu'on veut et comment se représenter de façon concertée et cohérente. Jusqu'à maintenant, on ne s'entend pas sur ce qu'est un ministère respectueux de ses mandats. De la santé jusqu'à l'éducation. En passant par les bandes passantes médiatiques et les loisirs occupationnels.

    • Gaétan Fortin - Inscrit 19 octobre 2015 10 h 43

      En France, c'était être coupable jusqu'à faute du contraire, écrivez-vos.
      C'était sans doute vrai en 1759, mais dès 1789, la Déclaration des
      Droits de l'homme et du citoyen a clairement établi le principe
      de l'innocence des inculpés.

      Et cela est toujours valable.