Niqab, crucifix et Chevaliers de Colomb

Les locaux de campagne du candidat local du NPD Jean-Yves Tremblay
Photo: Marco Fortier Le Devoir Les locaux de campagne du candidat local du NPD Jean-Yves Tremblay
Les partis sont engagés dans un sprint final endiablé, à cinq jours du scrutin. Notre journaliste parcourt le Québec toute la semaine afin de témoigner de cette fin de campagne. Aujourd’hui, regard sur une vraie bataille à quatre au pays de Jean Chrétien.​
 

Manon Lemire a installé un crucifix au-dessus de la porte de sa boutique de chaussures et de vêtements, au centre-ville de Shawinigan. Elle ne va jamais à la messe, elle n’est pas pratiquante, mais le crucifix lui donne une sorte de « protection ».

« Le crucifix, c’est notre culture », dit-elle.

Et le niqab, c’est notre culture ?

« Ne me parlez pas du niqab, j’en veux pas de ça », répond-elle sans hésiter.

Oui, un foulard islamique porté par quelques centaines de femmes au Canada est devenu un enjeu électoral à Shawinigan. Ici comme ailleurs au Québec, le Nouveau Parti démocratique (NPD) de Thomas Mulcair a perdu des points depuis qu’une musulmane de l’Ontario a gagné le droit d’assister à sa cérémonie de citoyenneté en portant le niqab, le mois dernier.

Avec la dégringolade récente du NPD, tout devient possible ici, dans l’immense circonscription de Saint-Maurice–Champlain, en Mauricie — qui est plus grande que la Belgique. La vague orange de 2011 a laissé une mauvaise impression aux électeurs : la députée Lise St-Denis a quitté le NPD après la mort de Jack Layton pour se joindre au Parti libéral, moins d’un an après son élection. Elle est devenue une « députée fantôme ». Peu présente. Cette fois, elle n’est pas candidate.

Les chevaliers s’en mêlent

Le candidat néodémocrate Jean-Yves Tremblay, un vieux routier qui a été conseiller municipal durant une trentaine d’années, mise sur sa notoriété et sur sa longue feuille de route pour se démarquer. Il a cependant une épine au pied : Jean-Yves Tremblay s’est disputé avec le chapitre local des Chevaliers de Colomb — décrit comme le plus important en Amérique du Nord, avec 1000 membres ! — pour une histoire qui reste à éclaircir. Quand les Chevaliers de Colomb se mettent de la partie, ça brasse. Parlez-en à Jacques Grenier, le candidat conservateur, qui a perdu son poste de conseiller municipal à Shawinigan, en 2013, après un différend avec le même local 1209 des Chevaliers de Colomb.

À moins d’une semaine du scrutin, la campagne nationale menée par les chefs prend une importance cruciale ici. Le parti qui remportera Saint-Maurice–Champlain — celui qui aura « le vent dans les voiles » — a de bonnes chances de remporter le Québec. Chose certaine, une proportion importante d’électeurs compte voter pour le parti qui a les meilleures chances de battre le gouvernement Harper.

Les libéraux ont confiance de reprendre ce coin de pays représenté durant près de quatre décennies par Jean Chrétien. Le Bloc québécois compte sur la division du vote fédéraliste pour remettre la main sur la circonscription, qu’il a détenue de 2004 à 2011. Et les conservateurs sont toujours forts ici. Ils ont terminé deuxièmes en 2006 et en 2008.

Manon Lemire, cette commerçante qui aime le crucifix mais pas le niqab, est indécise. Elle déteste encore plus Stephen Harper que le niqab. Et ne veut plus rien savoir du Bloc québécois, qu’elle a déjà appuyé dans le passé. « Ça ne sert à rien d’aller se chicaner à Ottawa. J’aime Gilles Duceppe, mais il n’est pas dans le bon parti. »

« Justin Trudeau a l’air d’un bon gars. Thomas Mulcair a l’air sincère. Je ne sais pas pour qui voter ! » dit Manon Lemire.

Des emplois, SVP

 

Sa priorité, c’est l’économie. Les clients se font rares, dans sa boutique de la rue Tamarac. Les usines de Shawinigan ont presque toutes fermé leurs portes. L’industrie forestière, au nord de la circonscription, bat de l’aile. Et la 5e Rue, poumon économique du centre-ville de Shawinigan, est devenue un vaste chantier depuis plusieurs mois.

« J’ai hâte que CGI ouvre son bureau qui doit créer 300 emplois en ville. Et il faut que le prochain gouvernement s’engage à garder le Centre fiscal à Shawinigan-Sud », dit Manon Lemire.

Le Centre fiscal, c’est l’endroit où l’Agence du revenu du Canada traite les déclarations de revenu des Québécois (il y en a un autre à Jonquière). C’est aussi l’enjeu principal de l’élection ici : 600 bons emplois à temps complet, plus autant de contractuels embauchés durant la saison des impôts.

Le Centre fiscal a besoin d’importantes rénovations, entre autres pour moderniser le système électrique et informatique. Les employés sont inquiets. Le gouvernement ne semble pas pressé d’investir. L’incertitude plane sur le Centre fiscal.

« On a un engagement clair et précis de Justin Trudeau : on va maintenir le Centre fiscal », dit le candidat libéral, François-Philippe Champagne, un avocat de 45 ans qui est revenu vivre à Grand-Mère, sa ville natale, après avoir étudié et travaillé à l’étranger. On le rencontre au café Morgane, au centre-ville de Shawinigan, où il vient serrer des mains.

« Ce petit gars-là est un bon candidat, il est en campagne électorale depuis deux ans ! Il est ministrable », dit Marc Levasseur, un client qui lit Le Devoir en prenant son café du matin. Retraité d’Hydro-Québec, il dit souhaiter un gouvernement minoritaire libéral qui formerait une coalition avec le NPD.

En parlant aux gens à Shawinigan, on constate que la marque libérale, entachée par le scandale des commandites il y a une décennie, revient dans les bonnes grâces. Il paraît loin, ce scandale de corruption qui avait permis aux conservateurs de prendre le pouvoir en 2006. Justin Trudeau est perçu comme un « porteur de changement », malgré son nom de famille qui pèse lourd pour bien des Québécois.

« Donnons-nous au moins la balance du pouvoir. Remettons à l’avant-scène les intérêts du Québec au Parlement canadien », plaide la candidate bloquiste, Sacki Carignan-Deschamps, une sociologue de 37 ans qui mène campagne enceinte de cinq mois. Elle s’apprêtait à faire 10 heures de route pour aller rencontrer les électeurs atikamekws d’Obedjiwan, au nord de la circonscription. Qu’elle gagne ou non ses élections, personne ne pourra l’accuser de manquer de coeur…

Tous les problèmes des autochtones découlent de la crise du logement: il manque 976 unités de logement chez les Atikamekws dans notre circonscription seulement.

Le taux de participation a été élevé au vote par anticipation. Ça veut dire que les gens veulent mettre le gouvernement Harper dehors.

J'ai voté pour Harper au vote par anticipation. C'est un homme droit: il est contre la marijuana, contre le niqab et contre l'endettement public. Les gens sont gênés de dire qu'ils appuient les conservateurs, mais moi j'en suis fière.

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