Bataille atypique pour une circonscription unique

Le néodémocrate Harbaljit Singh Kahlon à la sortie d’une mosquée locale. Dans Brampton-Est, les traditionnels soupers spaghettis font place aux visites à la mosquée ou aux tables rondes avec les associations de chauffeurs de taxi.
Photo: Philippe Orfali Le Devoir Le néodémocrate Harbaljit Singh Kahlon à la sortie d’une mosquée locale. Dans Brampton-Est, les traditionnels soupers spaghettis font place aux visites à la mosquée ou aux tables rondes avec les associations de chauffeurs de taxi.

«Chai ? » Il fait chaud dans le local électoral de Raj Grewal, situé au milieu d’un parc industriel anonyme à 50 km au nord-ouest de Toronto. Des effluves de cardamome et de clou de girofle, employés dans la préparation du thé chai, emplissent les bureaux bondés du candidat libéral de Brampton-Est.

Le jeune avocat joue nerveusement avec sa barbe en scrutant la carte électorale de cette circonscription unique au pays. Une circonscription jeune — l’âge médian y est de 32,6 ans — et multiculturelle, près de 60 % de la population étant originaire l'Inde, du Pakistan ou de l’Asie du Sud-Est. Une circonscription éminemment banlieusarde, aussi, où les rues longées de résidences unifamiliales se succèdent à perte de vue. Sous leurs allures paisibles, Brampton-Est et les circonscriptions avoisinantes forment néanmoins l’un des principaux champs de bataille de la province dans la présente campagne électorale.

Raj Grewal porte fièrement le turban. Rouge. Son adversaire néodémocrate, Harbaljit Singh Kahlon, aussi. Tous deux sont avocats, jeunes, immigrants de seconde génération, sikhs. Tous deux pensent avoir des chances de l’emporter contre le candidat conservateur Naval Bajaj, également d’origine indienne, dans ce que les analystes considéraient jusqu’à tout récemment comme un bastion conservateur du « 905 », le 450 de la région de Toronto.

« Ce sont mes oncles, mes tantes, mon père, nos amis », explique le jeune homme de 30 ans, en arpentant le quartier général de sa campagne, passant de l’anglais au pendjabi pour saluer la quinzaine de bénévoles attablées au centre d’appel qui sert à solliciter les électeurs de la circonscription, à quelques jours du 19 octobre.

Bénévoles polyglottes

 

Parmi les téléphonistes, toutes parlent le pendjabi. Certaines, l’hindi également. Des compétences essentielles, ici, où les traditionnels soupers spaghettis de politiciens font place aux visites à la mosquée ou aux tables rondes avec les associations de chauffeurs de taxi.

« C’est une campagne qui est très centrée sur le contact humain. Les gens sentent le besoin qu’on vienne leur parler directement à titre de candidat. Sans blague, ça peut faire toute la différence. Le numéro officiel de la campagne est celui de mon cellulaire », illustre M. Grewal.

Le niqab ? Il se situe bien bas dans la liste des sujets abordés par les électeurs, assure-t-il. « C’est un non-enjeu. Je pense que les gens ont compris ce que Stephen Harper tentait de faire avec cela. Ici, le multiculturalisme, on le vit tous les jours. »

En 2011, la région de Brampton faisait partie de celles ayant accordé aux conservateurs la majorité au Parlement qui leur avait échappé à deux reprises auparavant. Il y a quatre ans, les troupes de Stephen Harper ont tout raflé ou presque dans cette région hypermulticulturelle, assez conservatrice sur le plan social.

Depuis, le 905 a hérité de la plupart des sièges créés en Ontario par le redécoupage de la carte électorale, en raison d’un boom démographique fulgurant. Il en compte désormais 55. Si plusieurs conservateurs devraient être en mesure de conserver leur siège le 19 octobre, croire que Brampton et, de façon plus large, la ceinture de Toronto sont des bastions conservateurs serait une grave erreur, assure toutefois une source libérale. Une brèche de Justin Trudeau est désormais acquise ou presque.

« Oui, les conservateurs peuvent tirer profit d’une frange de l’électorat plus conservatrice sur le plan social dans le 905, mais les résultats en 2011 avaient beaucoup plus à voir avec le fait qu’on s’est effondrés dans les intentions de vote », dit-il.

« Quand les libéraux baissent, le NPD récolte certains votes et les conservateurs se faufilent. C’est ce qui est arrivé en 2011. Mais je ne crois pas que c’est ce qui va arriver cette fois-ci. »

Déjà, un siège leur est pratiquement assuré. Mardi dernier, le candidat conservateur dans la circonscription voisine de Mississauga-Malton, Jagdish Grewal, a dû démissionner (il se présentera finalement comme indépendant) après qu’un éditorial paru dans le Punjabi Post, dans lequel il défend les thérapies de « guérison » de l’homosexualité, eut refait surface.

Dans Brampton-Est, le néodémocrate Harbaljit Singh Kahlon a quant à lui dû faire ses excuses pour des commentaires remontant à 2005 — il avait alors 23 ans — et faisant un amalgame entre homosexualité, polygamie et nudité en public.

Vendredi, il poursuivait sa campagne à la sortie d’une mosquée locale, accompagné d’une petite armée de bénévoles, lorsque Le Devoir est allé à sa rencontre. Il n’était pas le seul à avoir ciblé la mosquée locale, un candidat libéral d’une circonscription voisine étant également sur les lieux.

Chaude lutte

 

L’élection d’un néodémocrate dans cette mer conservatrice n’est pas tout à fait farfelue. Pas depuis l’arrivée de Jagmeet Singh, battu en 2011 par le conservateur Bal Gosal dans Brampton-Centre au fédéral, mais élu à l’Assemblée générale de l’Ontario la même année. Le député vedette, aujourd’hui chef adjoint du NPD provincial, travaille d’arrache-pied à l’élection de Singh Kahlon au fédéral, explique-t-il en français.

« La différence entre Harbaljit et Raj, c’est l’expérience », dit le député provincial, vantant le bagage professionnel du jeune père de famille.

« On dit que les gens ici sont conservateurs sur le plan social, mais la réalité, c’est qu’ils sont contre C-51 et qu’ils sont insatisfaits des promesses brisées des conservateurs », opine pour sa part Harbaljit Singh Kahlon.

À quelques jours des élections, la dégringolade des néodémocrates dans les intentions de vote au profit des deux autres partis pourrait toutefois nuire aux chances de Harbaljit Singh Kahlon de répéter l’exploit de son ami Jagmeet Singh.

«[Le niqab], c’est un non-enjeu. Je pense que les gens ont compris ce que Stephen Harper tentait de faire avec cela. Ici, le multiculturalisme, on le vit tous les jours.»

Raj Grewal, candidat libéral dans Brampton-Est

Les candidats

Naval Bajaj — Parti conservateur du Canada

Raj Grewal — Parti libéral du Canada

Harbaljit Singh Kahlon — Nouveau Parti démocratique

Kyle Lacroix — Parti vert du Canada


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