Le niqab, au-delà de l’enjeu électoral

Zunera Ishaq a toujours accepté de se dévoiler pour être identifiée. Elle a toutefois défendu en cour son choix de porter le niqab lors d’une cérémonie de citoyenneté.
Photo: Chris Young La Presse canadienne Zunera Ishaq a toujours accepté de se dévoiler pour être identifiée. Elle a toutefois défendu en cour son choix de porter le niqab lors d’une cérémonie de citoyenneté.

Son visage, même voilé, est maintenant connu à travers le pays et le niqab qu’elle porte est devenu le symbole du virage abrupt qu’a pris cette campagne électorale au Québec. Jamais Zunera Ishaq n’aurait cru que le parti au pouvoir transformerait en os électoral sa bataille pour le port du voile intégral lors des cérémonies de citoyenneté.

Elle le déplore et dit en souffrir personnellement. Depuis la décision de la Cour d’appel fédérale qui a invalidé à la mi-septembre la directive ministérielle interdisant de participer à cette cérémonie le visage couvert, elle se sent moins en sécurité qu’avant, a-t-elle confié au Devoir lors d’une entrevue téléphonique. On l’invective, lui lance des regards mauvais, même lorsqu’elle est avec ses enfants, ce qu’elle n’avait jamais vécu auparavant.

« Je n’aurais jamais imaginé que [le niqab] puisse être utilisé de façon aussi négative pour marquer des points politiques. […] Cette question n’a rien à voir avec les affaires de l’État, c’est un choix personnel fait par un individu et ils en ont fait un enjeu électoral pour cacher d’autres faits et détourner l’attention des gens », dit-elle.

Liberté de religion

Née au Pakistan, la jeune femme de 29 ans est arrivée au Canada en 2008 accompagnée de son mari et du premier de ses quatre fils. Elle était persuadée qu’elle pourrait continuer à y porter le niqab puisqu’on disait y respecter la liberté de religion. Elle savait par contre qu’elle devrait dévoiler son visage pour des raisons de contrôle d’identité et de sécurité, ce qu’elle a toujours accepté de faire.

En vertu de la Loi sur la citoyenneté et les règlements qui en découlent, c’est tout ce qu’elle devait faire, se dévoiler pour s’identifier. Rien ne l’exigeait pour la cérémonie. La directive ministérielle adoptée en décembre 2011 disait toutefois le contraire. Elle l’a donc contestée. Avec succès jusqu’à présent et sans l’aide d’un quelconque groupe, précise-t-elle à notre demande.

Elle avoue que sa perception du Canada sort ternie du tumulte des dernières semaines. Elle note aussi que son mari n’était pas d’accord avec sa démarche. « Il était de l’opinion de la majorité, à savoir que ce n’était pas une bien grande préoccupation pour une femme musulmane de se dévoiler quelques minutes », raconte-t-elle. Mais elle a persisté et attend d’être convoquée à une cérémonie qui, l’espère-t-elle, aura lieu avant les élections, ce qui lui permettrait de voter.

Les valeurs canadiennes

Mme Ishaq tenait à rencontrer les médias pour partager son point de vue et ne pas laisser tout le terrain à ceux qui dépeignent négativement les femmes portant le niqab. Elle ne croit pas que le porter soit contraire aux valeurs canadiennes, comme le dit le chef conservateur Stephen Harper, ni qu’il provoque un malaise, comme l’affirme le chef néodémocrate Thomas Mulcair.

Elle cite le respect de la diversité et de la liberté de religion pour démontrer que c’est M. Harper, finalement, qui « nie les valeurs canadiennes avec le genre de déclarations » qu’il a faites, dont celle d’associer le niqab à une culture antifemme ou à une pratique barbare. Quant au malaise soulevé par M. Mulcair, elle dit ne l’avoir jamais ressenti avant ces dernières semaines. Active dans sa communauté de Mississauga, elle a participé à la collecte de fonds pour son hôpital, planté des arbres, soutenu un refuge pour femmes battues et jamais on ne lui a fait sentir qu’elle n’était pas à sa place.

« Au cours des dernières semaines, le vent a tourné. On sent comme une haine alimentée par ce discours négatif à l’endroit d’un groupe particulier. Je nous sens ciblées », dit-elle en parlant des femmes portant le niqab et de toute la communauté musulmane. Elle tient le gouvernement conservateur responsable de ce glissement.

Un choix

Selon elle, l’opinion des gens changerait s’ils entendaient un autre message, parlaient aux musulmans et écoutaient les femmes portant le niqab. Elle ne nie pas que certaines puissent être forcées de se voiler le visage, mais elle est persuadée que c’est une minorité, ce qui ne justifie donc pas de l’interdire, dit-elle, soulignant que les femmes musulmanes sont généralement instruites. Elle-même a une maîtrise en littérature anglaise et étudie pour devenir professeure.

« Je sais que des gens voient le niqab comme un symbole d’oppression, mais pour moi, c’est un choix », martèle-t-elle. Enfant, elle avait une autre opinion. « Comme la plupart des gens, je croyais que les femmes qui portaient le niqab étaient des femmes peu éduquées et opprimées », raconte-t-elle. Jusqu’au jour où elle a eu une enseignante qui le portait. Inspirée par cette dernière, elle a décidé de l’imiter. Elle n’avait que 15 ans. Le reste de sa famille, éduquée et plutôt libérale, n’approuvait pas, surtout à un si jeune âge.

Zunera Ishaq insiste. C’était son choix et parce que c’était le sien, le reste de la famille ne l’a pas forcée à reculer. Si, au départ, elle n’était pas trop sûre de l’existence d’une obligation religieuse, elle a fini, après des recherches personnelles, à adhérer à cette interprétation et à considérer comme un devoir de se voiler le visage en public. Une seule de ses quatre soeurs, l’aînée, l’a imitée. Leur mère ne l’a jamais porté.

Et même si un symbole religieux dérange, conclut-elle, « si la personne qui le porte estime que c’est son devoir de le faire et que cela ne fait de tort à personne, je ne vois pas pourquoi l’État ou les autres devraient s’en préoccuper ».

À voir en vidéo