Quand l’agriculteur s’estime sacrifié

Christian Castonguay est un producteur laitier de Mirabel, au nord de Montréal. Faute de relève, il pensait vendre son entreprise dans quatre ou cinq ans. Mais l’accord de libre-échange transpacifique pourrait bien l’amener à revoir ses plans.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Christian Castonguay est un producteur laitier de Mirabel, au nord de Montréal. Faute de relève, il pensait vendre son entreprise dans quatre ou cinq ans. Mais l’accord de libre-échange transpacifique pourrait bien l’amener à revoir ses plans.

Christian Castonguay a été « assommé » lorsqu’il a appris lundi matin que le Partenariat transpacifique (PTP) ouvrirait une brèche dans le système de gestion de l’offre. Au milieu de ses vaches, ce producteur laitier de Mirabel ne mâche pas ses mots. « Harper voulait faire un coup d’éclat pour remonter sa cote. L’agriculture a été la brebis sacrifiée dans tout ça. »

L’agriculteur de 52 ans en a gros sur le coeur. Il nous montre avec fierté les installations de sa ferme, qui appartient à sa famille depuis cinq générations : une étable remplie d’imposantes bêtes, d’autres vaches plus jeunes installées à l’extérieur et un énorme silo à grain sur lequel trône une inscription rappelant son titre de « maître-éleveur » obtenu en 2007.

Mais avec la tuile qui vient de lui tomber sur la tête, il se pose de sérieuses questions. Il pensait vendre dans quatre ou cinq ans ; il y songe maintenant pour l’an prochain. « Je n’ai pas de relève; mon gars ne veut rien savoir de ça, et aujourd’hui, je pense qu’il fait bien. Parce que, je vous jure, il n’en restera plus d’agriculteurs, dit cet homme qui n’a pas la langue dans sa poche. Harper veut son pétrole pour l’Ouest. Il se fout de l’Est, du Québec et de l’Ontario. »

L’accord de libre-échange conclu lundi ouvre aux producteurs étrangers 3,25 % du marché des produits laitiers québécois, une production protégée par le système de gestion de l’offre. Ce système assure un revenu viable aux producteurs canadiens grâce à l’octroi de quotas et l’imposition d’importants tarifs sur les produits étrangers.

« On s’est donné un programme qui fonctionne très bien et on est en train de le jeter aux poubelles. On dit qu’on l’a gardé, mais on l’a affaibli, et en l’affaiblissant, il va disparaître de lui-même au fil des années », estime M. Castonguay.

Concrètement, le producteur calcule que l’entente représente pour lui 13 000 $ de revenus en moins par année, sans compter les quelque 1000 $ qu’il dit perdre chaque semaine depuis le mois de mai en raison de l’importation non contrôlée de protéines laitières par les transformateurs québécois.

Avec le fardeau financier qu’il supporte déjà, c’en est trop, dit-il. « Un producteur laitier, ça ne se donne pas 50 000 $ de revenus par année. Ici, ma femme et moi, on peut parler de 20 à 25 000 $ chacun et on travaille 100 heures par semaine. Est-ce qu’il y a un ouvrier qui veut travailler autant pour ce salaire-là ? »

Par-dessus tout, c’est la valeur marchande de son précieux quota de production après l’accroissement de la concurrence étrangère qui l’inquiète. « Le quota peut payer mes dettes, mais s’il ne vaut plus rien, je vais faire quoi ? Il va falloir que je vende mes terres ? J’aurais travaillé toute ma vie, pour ne rien avoir au final, rage-t-il. C’est grave, parce que personne ne veut travailler comme on le fait. Je ne critique personne, c’est un choix de vie. C’est une passion, l’agriculture, mais là, on ne l’aura plus. On nous a coupé les ailes [lundi] matin. »

Manque de reconnaissance

Selon les informations dévoilées lundi, l’accord prévoit une compensation financière pour les producteurs de lait. Christian Castonguay le sait bien, mais il se demande quelle part de cette somme aboutira dans ses poches. « Tu sais comme moi qu’une compensation va être administrée par des fonctionnaires. Combien il va m’en rester quand ils vont avoir mis la patte là-dedans ? se demande-t-il. Ils vont arriver avec des barèmes. Ça va être le bordel total. »

Intarissable, M. Castonguay en a aussi contre les fédérations agricoles, qui ont pour la plupart été prudentes dans leurs commentaires à la suite de l’annonce de l’entente. « Je ne les comprends pas, lance-t-il. On dirait qu’elles ne veulent pas se choquer. C’est bien de négocier, mais des fois, il faut sortir la hache de guerre. »

C’est ce que les agriculteurs ont fait au cours des dernières semaines en multipliant les manifestations. Ils auront réussi à protéger le système de gestion de l’offre en bonne partie, mais pas entièrement. « Depuis le mois de juillet, je me doutais que c’est ça qui arriverait. Quand nous sommes allés à Sainte-Marie en Beauce pour manifester au bureau de Maxime Bernier, je ne l’ai jamais cru dans son discours. » Le candidat conservateur avait alors voulu rassurer les producteurs en affirmant que l’industrie laitière serait protégée.

Dans son étable, Christian Castonguay s’anime et s’emporte parfois en nous expliquant son point de vue. Mais lorsqu’il est question de la traite de ses bêtes ou de l’entretien de l’étable, ses yeux s’illuminent. Il aime son travail, et cela paraît, mais juge que celui-ci n’est pas suffisamment valorisé.

« On dirait que nous sommes traités comme des moins que rien. Pour être agriculteur aujourd’hui, il faut être un gestionnaire, un entrepreneur. Moi je suis un expert en génétique, un électricien, un plombier, un mécanicien, énumère-t-il. On me dit souvent “va donc voir tes vaches”. C’est comme si on était au plus bas de la société. »

«Le quota peut payer mes dettes, mais s’il ne vaut plus rien, je vais faire quoi ? Il va falloir que je vende mes terres ? J’aurais travaillé toute ma vie, pour ne rien avoir au final. C’est grave, parce que personne ne veut travailler comme on le fait. Je ne critique personne, c’est un choix de vie. C’est une passion, l’agriculture, mais là, on ne l’aura plus. On nous a coupé les ailes [lundi] matin.»

Christian Castonguay, agriculteur
3,25 %
L’accord de libre-échange conclu lundi ouvre aux producteurs étrangers 3,25 % du marché des produits laitiers québécois, une production protégée par le système de gestion de l’offre.
9 commentaires
  • Jacques Brisson - Inscrit 6 octobre 2015 05 h 44

    Merci M. Castonguay!

    Respect M. Castonguay! Et tout mes remerciements! Il est facile d'oublier lorsqu'on vit en ville que tout ce qu'on mange, tout ce qu'on boit, tout ce qu'on met sur la table familiale est produit par un producteur agricole. Le système de gestion de l'offre est un des rares systèmes qui nous assure que ce qu'on consomme provient de chez-nous, qui nous assure que l'énorme (et le mot est faible) savoir-faire de nos producteurs ne se perd pas.

  • Raymond Chalifoux - Abonné 6 octobre 2015 06 h 27

    Les moins que rien...

    ... ce sont vos vaches, parquées debout, à l'année, dans des enclos pas plus grands que des chiottes d'avion de ligne. Les tueurs en série sont mieux traités..

    Quant à vous tous, sachez que vu d'ici, (du point de vue du commun des mortels, s'entend..) on a l'impression que de tout temps, tous, votez, discourez, palabrez et chiâlez "à drette", alors qu'en fait, vous êtes une belle gang " d'assistés sociaux" conduisant des pick-ups chromés valant 60k, des tracteurs valant le triple, et dont les quotas de lait valant aujourd'hui des millions, sont devenus du fait carrément inaccessibles à vos descendants.. Fait que tsé…

    "On jase.." comme dirait l'autre...

    • - Inscrit 6 octobre 2015 09 h 43

      Ayoye... mauvais matin on dirait, M. Chalifoux ...

    • Hélène Paulette - Abonnée 6 octobre 2015 09 h 53

      Beau ramassis de préjugés, monsieur Chalifoux. Il serait temps d'aller faire un tour "en campagne".

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 7 octobre 2015 04 h 08

      Ben oui "On jase..".

      Il devrait faire son train en bicycle à pédale, l'habitant.

      J'dis ça de même.

      PL

  • Christine Rychlik - Inscrite 6 octobre 2015 08 h 57

    De l'indépendance pétrolière à la dépendance alimentaire

    Le PTP permet à des compagnies canadienne de transférer de la production dans des usines ou fermes étrangères possédant un main d'oeuvre bon marchée. Et ne pas craindre l'imposition de tarifs ou droits lorsqu'ils importent les même biens qui autrefois était produit au pays.

    • Jacques Brisson - Inscrit 6 octobre 2015 12 h 09

      Exactement. Et à terme, dans un contexte climatique incertain, de mettre en péril notre sécurité alimentaire.

  • Sylvain Auclair - Abonné 6 octobre 2015 10 h 46

    Cent heures par semaine?

    Ça fait plus de 14 heures par jour, sept jours sur sept. Comme j'imagine que vous mangez (et que quelqu'un prépare les repas), que vous vous lavez, que vous lavez vos vêtements, que vous entretenez la maison et que vous dormez, y a-t-il assez d'heures dans votre journée pour tout caser?

    • Jacques Brisson - Inscrit 6 octobre 2015 12 h 15

      M. Auclair, votre implacable logique comptable vous fait manquer de belles choses... A prochain congé férié, pendant vos vacances de Noël, ayez une pensée pour les producteurs car les vaches ne prennent pas congé. Et oui, ça veut dire 7 jours sur 7, 365 jours par année. Et quand une vache vêle le 31 décembre à 23h, et ben la vache vêle... Et au printemps, pendant les semis, les journées ont plus que 14 heures.