Menace sur la paix agricole

Après le niqab, l’avenir de l’agriculture risque de s’immiscer dans la campagne électorale.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Après le niqab, l’avenir de l’agriculture risque de s’immiscer dans la campagne électorale.
Après le niqab, un nouvel enjeu s’est invité dans la campagne électorale cette semaine : le modèle de « gestion de l’offre » en agriculture, remis en cause par les négociations en vue d’un nouvel accord de libre-échange avec 11 pays. Même les électeurs « urbains » qui n’ont jamais les pieds sur une ferme devraient s’y intéresser.


Quand des agriculteurs emmènent leurs vaches brouter l’herbe de la colline parlementaire à Ottawa — et laisser des traces visibles et odorantes de leur passage ! —, c’est qu’ils sont fâchés. Ou inquiets. En pleine campagne électorale, on comprend les politiciens d’écouter attentivement le puissant lobby agricole, qui peut faire et défaire un gouvernement s’il s’en donne la peine.

Les producteurs de lait, d’oeufs et de volaille s’inquiètent des discussions qui prennent place derrière des portes closes à Atlanta, où les représentants de 12 pays — dont le Canada, les États-Unis et le Japon, rien de moins — négocient un vaste accord de libre-échange. Au moment d’écrire ces lignes, une entente paraît imminente.

L’accord vise à ouvrir le marché canadien à une série de produits étrangers, en échange de l’accès à ces marchés pour les exportateurs canadiens. On élimine ou réduit les tarifs douaniers, qui freinent l’entrée de produits étrangers au pays. C’est dans l’air du temps depuis trois décennies, au nom du libéralisme économique : on veut faire circuler librement les biens et services entre les États.

Pour les agriculteurs — et les villages québécois —, l’enjeu est de taille : le système de « gestion de l’offre » protège les fermes d’ici contre la concurrence étrangère par des tarifs douaniers très élevés. Le système garantit aussi un revenu relativement stable aux producteurs dans un marché mondial où les prix montent et descendent de façon imprévisible.

Une sorte de socialisme à petite échelle, où l’État aide à protéger une industrie fragile dans la jungle du commerce international. Ce système issu des années 70 fonctionne : au Québec, un organisme public, la Régie des marchés agricoles, fixe les prix. Les agriculteurs doivent acheter des quotas de production à coups de dizaines de milliers de dollars. Ils mettent leurs maisons et leurs bâtiments en garantie pour s’endetter.

Un modèle de survie

La gestion de l’offre est un peu comme la démocratie : ce n’est pas parfait, mais c’est le moins mauvais des modèles, selon des analystes. Un modèle, en tout cas, qui permet une certaine paix sociale au pays. Une brèche dans le système, comme s’apprêterait à concéder le gouvernement Harper, ferait mal à un modèle fragile qui repose sur l’appui des producteurs.

« Intrinsèquement, c’est un marché qui ne fonctionne pas bien si tu le laisses à lui-même. Pas seulement au Canada, mais partout dans le monde. Tous les pays cherchent une façon de soutenir leur agriculture, souvent par des modèles semblables à la gestion de l’offre », dit Maurice Doyon, professeur au Département d’économie agroalimentaire et des sciences de la consommation à l’Université Laval.

Au Canada et au Québec, la gestion de l’offre est encore plus nécessaire qu’ailleurs à cause du climat. Impossible de concurrencer l’Australie ou la Nouvelle-Zélande (décrite comme l’Arabie saoudite du lait), où les vaches vivent en pâturage toute l’année. Ici, les agriculteurs ont cinq mois pour produire de quoi nourrir leur bétail le reste de l’année.

« Les coûts fixes sont importants et restent les mêmes, peu importe les conditions du marché », explique Marcel Groleau, président de l’Union des producteurs agricoles (UPA).

Sans gestion de l’offre et dans un système de libre-échange sans balises, les producteurs laitiers, par exemple, non seulement se battraient contre la concurrence étrangère, mais se boufferaient entre eux, explique Maurice Doyon.

« Quand les prix du lait baissent, les producteurs continuent de produire puisque la vache donne du lait de toute façon. Ils n’ont pas le choix. S’ils arrêtent, ils perdent leur travail et leur maison. Sans gestion de l’offre, tu espères que ton voisin pète au frette avant toi », illustre l’économiste de l’Université Laval.

« C’est le chicken game, comme dans le film Grease. Deux voitures partent à des bouts opposés d’une petite route et foncent l’une vers l’autre. Les conducteurs risquent d’y laisser leur peau », ajoute-t-il.

Les consommateurs

La gestion de l’offre, c’est une espèce d’entente tacite entre les producteurs. Une sorte de paix pour que tout le monde obtienne sa part du gâteau. Le modèle permet aux plus faibles de survivre. Ça décourage l’innovation, surtout en matière de gouvernance, estime Maurice Doyon.

Les opposants à la gestion de l’offre font valoir que les consommateurs paient moins cher dans les pays qui ont libéralisé l’industrie laitière. Ce n’est pas si simple, croit le professeur. L’expérience démontre que les transformateurs et les détaillants en profitent pour augmenter leurs marges de profit. Au final, les prix peuvent être un peu plus bas, mais ce n’est pas le Klondyke pour les consommateurs.

Le prix social à payer pour avoir du lait légèrement moins cher n’en vaut pas la chandelle, croit une autre source : oui, le litre de lait coûte un peu moins cher à Plattsburgh, à une heure de route de Montréal, mais les Américains piquent leurs vaches avec de la somatotrophine, une hormone de croissance interdite au Canada. Et les producteurs américains sont subventionnés. Pas ceux du Canada et du Québec.

Un coup de main aux régions

La gestion de l’offre permet surtout de garder en vie des villages qui seraient en péril sans un modèle d’agriculture viable. Aux États-Unis, les prix du lait ont baissé de 50 % en quatre mois durant la crise financière de 2008-2009, rappelle Maurice Doyon. Des centaines de producteurs ont écopé. L’industrie n’est pas tout à fait sortie de la crise.

Pendant ce temps, de petites communautés québécoises se tirent d’affaire, contre vents et marées. Le professeur Doyon cite son village natal, Saint-Isidore-de-Clifton, situé près de la frontière avec les États-Unis. La municipalité comptait jadis une douzaine de fermes laitières. Elles ont toutes fermé leurs portes, mais trois ont repris du service au cours des dernières années. Le magasin général a disparu, mais l’école reste ouverte. La communauté se prend en main.

« La gestion de l’offre aide les régions à rester en vie », dit Dominique Godin, qui a repris la ferme de son beau-père il y a cinq ans. Le programme les met relativement à l’abri, sa femme et lui, des fluctuations du prix du lait. « C’est plus facile de planifier les investissements », dit-il.

Et si le gouvernement Harper ouvre 5 % à 10 % du marché laitier canadien aux producteurs étrangers, comme le laissent entendre des sources proches des négociateurs canadiens ? « On perd déjà entre 2000 $ et 3000 $ par mois par rapport à l’an dernier, à cause de la baisse des prix. Ça ferait beaucoup d’argent en ajoutant 5 % à 10 % de plus », dit Dominique Godin.

Marcel Groleau se fait aussi prudent. « Je ne pense pas que le gouvernement acceptera ça. Rien ne nous permet de croire que c’est ce qui est discuté », dit le président de l’UPA, qui se trouve dans les coulisses des négociations du Partenariat transpacifique, à Atlanta.

Une brèche qui ferait mal

Une ouverture de 10 % du marché canadien ne passerait tout simplement pas auprès des agriculteurs, estime de son côté Maurice Doyon. Surtout que les possibilités d’exportation de produits laitiers canadiens, en contrepartie, sont minces. Par exemple, la Chine importe principalement de la poudre de lait (entier ou écrémé), du lactosérum et du beurre. Des commodités à faible marge de profit, souligne l’économiste.

Les producteurs québécois de fromages fins, par contre, peuvent tirer leur épingle du jeu en exportant des produits vendus jusqu’à 85 $ le kilo. Mais ils feront face à une concurrence accrue : l’accord de libre-échange avec l’Europe, qui reste à entériner, ouvre la porte à la vente au Canada de 17 500 tonnes de fromage européen par année.

« Il faut faire attention avec les brèches créées dans le système. Si le soutien des producteurs commence à diminuer, c’est tout le système qui sera remis en cause », explique Maurice Doyon.

Ça ne serait pas la fin du monde, mais la fin d’un monde où les agriculteurs peuvent éviter la crise de nerfs, contrairement à ceux d’Europe — où les quotas ont été abolis. Dans ce cas, le gouvernement canadien, peu importe sa couleur, devrait se préparer à voir encore des vaches, beaucoup de vaches, sur la colline parlementaire.

3 commentaires
  • Carl Grenier - Inscrit 3 octobre 2015 07 h 56

    Socialement, la gestion de l'offre est une politique régressive

    Pratiquement tous les défenseurs de la gestion de l'offre présentent le fait que les producteurs canadiens qui en bénéficient ne sont pas subventionnés par l'État comme une "bonne" chose, oubliant de mentionner au passage que c'est le consommateur qui paie la note. Il ne peut y avoir de gestion de l'offre à la canadienne sans une intervention massive de l'État (contrôle des importations, contrôle de la production et fixation des prix) dans les mécanismes du marché, ce qui équivaut pour le secteur laitier, à une subvention de $2,5 milliards/an, ou $276/an pour la famille moyenne, famille moyenne qui paie le même prix pour les produits laitiers quelque soit son revenu. Si cette "aide" était assumée directement par l'État, au moins 40% des consommateurs qui ne sont pas des contribuables n'auraient pas à supporter ce système, dont le coût serait payé par les plus fortunés d'entre nous, ceux qui paient des impôts.

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 4 octobre 2015 08 h 10

      «c'est le consommateur qui paie la note.»
      Quand est-ce que ce n'est pas le consommateur qui paye la note ?

      La question devient : À qui la paierons-nous ? Aux producteurs d'ici ou à des marchands d'ailleurs ?

      PL

  • Yvon Bureau - Abonné 3 octobre 2015 09 h 37

    Harper doit clairement promettre

    Il semble se cacher dans un engagement global douteux.

    Nous y sommes habitués, hélas.

    Harper en moins, un Canada plus.