Les emplois avant les droits de la personne

Pour illustrer sa promesse de vendredi, Stephen Harper a « verrouillé » une affiche « Hausses de taxes » dans un coffre-fort aux couleurs conservatrices lors de son passage à Rivière-du-Loup.
Photo: Ryan Remiorz La Presse canadienne Pour illustrer sa promesse de vendredi, Stephen Harper a « verrouillé » une affiche « Hausses de taxes » dans un coffre-fort aux couleurs conservatrices lors de son passage à Rivière-du-Loup.

Le chef conservateur Stephen Harper persiste et signe : la vente de véhicules blindés à l’Arabie saoudite est une bonne chose, car elle préservera 3000 emplois à London. Et dans la mesure où d’autres pays se seraient portés volontaires pour approvisionner le régime saoudien, le Canada n’avait pas intérêt à faire passer ses préoccupations en matière de violation des droits de la personne devant ses impératifs commerciaux.

« Tous nos partenaires et alliés ont tenté d’obtenir ce contrat. Pas seulement le Canada », a lancé M. Harper alors qu’il se trouvait à Rivière-du-Loup. « Alors c’est un contrat avec un pays qui — nonobstant son bilan en matière de violations des droits de la personne, qui sont significatives — est un allié dans la lutte contre État islamique, c’est un contrat que n’importe lequel de nos alliés aurait signé. »

M. Harper a fait valoir que ce contrat était « le plus gros de l’histoire du Canada ». « Nous exprimons notre indignation, notre désaccord de temps en temps auprès du gouvernement de l’Arabie saoudite pour son traitement des droits de la personne, mais je ne crois pas que ça aurait un quelconque sens d’annuler un contrat qui ne ferait que punir les travailleurs canadiens. »

M. Harper a refusé de répéter cette réponse en français, obligeant du coup les journalistes à gaspiller une de leurs cinq précieuses questions quotidiennes pour obtenir une phrase en français. Il a alors répondu : « C’est naturel pour notre pays de dénoncer les pratiques de l’Arabie saoudite, mais en même temps, on doit avoir le commerce et créer des emplois pour nos travailleurs d’ici. On doit faire les deux. »

 

3000 emplois

Le contrat au centre de la controverse est celui de 15 milliards de dollars obtenu en 2014 par General Dynamics Land Systems Canada pour fabriquer des véhicules blindés légers. Ce contrat arrive à point nommé pour l’entreprise qui risquait de voir son niveau d’affaires fléchir avec la fin de l’implication canadienne en Afghanistan. L’entreprise de London soutient que ce contrat titanesque, qu’avaient tenté de décrocher notamment la France et l’Allemagne, permettra de conserver 3000 emplois. On ignore combien de véhicules blindés doivent être livrés au cours des neuf ans que durera l’entente, celle-ci étant maintenue secrète à la demande du régime saoudien.

En vertu d’une loi canadienne datant de 1947, un fabricant de matériel militaire doit obtenir l’aval d’Ottawa avant d’exporter ses produits vers les pays « où les droits de la personne de leurs citoyens font l’objet de violations graves et répétées de la part du gouvernement, à moins qu’il puisse être démontré qu’il n’existe aucun risque raisonnable que les marchandises puissent être utilisées contre la population civile ». Ottawa refuse de dire si une telle évaluation a été faite et accepte encore moins d’en publier les conclusions, le cas échéant.

Anne Ste-Marie, d’Amnistie internationale, déplore cette logique voulant que « parce que les autres le font, donc on peut le faire ». « Ce n’est pas la manière dont on s’attend que le Canada réagisse. On voudrait plutôt que le Canada, comme il l’a fait pour l’Apartheid, dise “ Je suis en accord avec nos valeurs et je serai le premier à montrer la voie ”. » Le Canada, sous Brian Mulroney, avait mené une charge internationale contre la ségrégation raciale en Afrique Sud malgré l’opposition, notamment, de Margaret Thatcher en Grande-Bretagne.

Pétrole sale, armes propres

Mme Ste-Marie raille les conservateurs, qui, lorsqu’il s’agit de défendre les sables bitumineux, n’hésitent pas à vanter le pétrole canadien parce qu’il est plus « éthique » que le saoudien. En Arabie saoudite, conclut Mme Ste-Marie, « le pétrole est sale, mais les armes sont propres ». L’Arabie saoudite en est à sa 102e exécution cette année. Le blogueur Raïf Badawi, dont la famille a trouvé refuge au Canada, a été condamné à 1000 coups de fouet pour avoir critiqué le régime.

Cesar Jaramillo, du Project Ploughshares, un organisme qui traque les transactions militaires dans le monde, déplore les propos de M. Harper. « Il est troublant de voir qu’on lie ainsi la prospérité économique du Sud-Ouest ontarien à la question des droits de la personne à l’étranger », dit-il. Cela dit, il rappelle que cet écartèlement moral n’est pas « propre au Canada ». « En Grande-Bretagne aussi, il y a un débat. »

À Québec, le chef bloquiste Gilles Duceppe a déploré que Justin Trudeau et Thomas Mulcair n’aient pas été clairs sur l’avenir du contrat s’ils prenaient le pouvoir le 19 octobre. « Silence radio, parce que c’est des jobs en Ontario, c’est des votes en Ontario. C’est ça, être lié à d’autres intérêts que ceux du Québec et à d’autres intérêts que ceux de la paix », a-t-il lancé. Le chef néodémocrate a souligné que le Canada aurait dû poser des questions à l’Arabie saoudite au sujet de son bilan sur les droits de la personne avant de conclure la vente avec le pays, comme les règles l’exigent pourtant. « C’est M. Harper qui a enfreint ces règles-là sans vérifier le bilan », a noté M. Mulcair.


Avec La Presse canadienne

Une « loi verrou » (symbolique) pour empêcher les hausses d’impôt

Stephen Harper jure qu’il respectera sa promesse, et pour garantir qu’il ne la transgressera pas, il la cadenasse à double tour et jette la clé. De passage à Rivière-du-Loup vendredi, le chef conservateur a annoncé qu’il présenterait une « loi verrou » qui empêcherait toute augmentation des taxes et impôts fédéraux s’il devait être reconduit au 24, promenade Sussex le 19 octobre. « Je vous donne une garantie supplémentaire, la plus solide possible pour votre sécurité financière », a-t-il lancé. « Jointe à notre loi sur l’équilibre budgétaire, cette nouvelle loi va protéger notre économie fragile et garantir des taxes réduites et des revenus stables à nos familles », a déclaré le chef conservateur. Le geste est plutôt symbolique, en enchâssant dans une loi ce que M. Harper a déjà promis à de nombreuses reprises. Mais il permet surtout à M. Harper de dire que les autres partis, s’ils devaient prendre le pouvoir par la suite, seraient forcés de transgresser ou de modifier la loi s’ils décidaient d’augmenter le fardeau fiscal des contribuables.


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