Le niqab et le Sénat échauffent les esprits

Justin Trudeau et sa compagne devant l'immeuble de Radio-Canada, jeudi soir
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Justin Trudeau et sa compagne devant l'immeuble de Radio-Canada, jeudi soir

Le troisième débat de la campagne électorale fédérale, le premier en français, n’a pas échappé jeudi soir à la controverse sur le port du niqab. Les cinq leaders invités à croiser le fer à Montréal se sont attaqués avec virulence, les Mulcair, Trudeau et May reprochant aux Harper et Duceppe de monter en épingle à des fins partisanes un enjeu qui n’a aucune incidence dans la vie de tous les jours des citoyens. Seul l’avenir du Sénat a donné lieu à des échanges aussi musclés.

La question posée aux chefs allait plus loin que l’actuel débat sur la pertinence d’interdire le port du voile intégral pendant les cérémonies de citoyenneté. Il s’agissait de déterminer s’il fallait exiger que les services de l’État soient offerts et reçus à visage découvert. Le chef libéral Justin Trudeau a été le premier à accuser ses adversaires conservateur et bloquiste « de jouer sur la peur et la division » pour gagner des votes. « Si un homme ne peut pas imposer sa volonté sur la façon dont une femme s’habille, on ne devrait pas avoir un État qui impose la façon dont une femme ne devrait pas s’habiller. »

Le chef du NPD, Thomas Mulcair, a emboîté le pas à son rival en reprochant au chef conservateur Stephen Harper « de cacher son bilan derrière le niqab ». La chef du Parti vert, Elizabeth May, — invitée par M. Trudeau à se prononcer en tant qu’unique femme dans la mêlée — a parlé d’un « faux débat » qui n’a aucun impact sur l’économie, les changements climatiques ou le chômage.

Mais le chef bloquiste, dont c’était la première participation aux débats électoraux cette année, s’est rebiffé. « Moi je pense que l’égalité hommes-femmes n’est pas un faux débat. » Il a fait valoir que plus de 90 % de la population québécoise se dit opposée au niqab. « On ne divise pas, on respecte cette volonté fondamentale des Québécois. »

Lorsque Stephen Harper a voulu mettre son grain de sel, le débat a totalement dégénéré. « M. Mulcair, je ne vais jamais dire à ma jeune fille qu’une femme devrait se couvrir le visage parce qu’elle est une femme. » Piqué, le chef néodémocrate s’est mis à vociférer qu’il ne fallait pas s’attaquer à la femme derrière le voile, mais à l’oppression. Les deux hommes, qui étaient situés côte à côte, se sont alors matraqués de paroles inaudibles. La cacophonie a été totale pendant 30 longues secondes.

La constitution sur la table

Le débat a été tout aussi chaud lorsque les animateurs ont abordé l’abolition du Sénat. Justin Trudeau a reproché à Thomas Mulcair de vouloir « lancer une mégaronde de débats et de négociations sur la Constitution » alors que lui propose plus prosaïquement de rendre le Sénat non partisan en expulsant les sénateurs des caucus de parlementaires.

« À entendre les autres partis, on est pris avec la Constitution et les reliques de 1867. […] C’est passé, vétuste, c’est notre passé historique britannique », a déploré M. Mulcair. Quand il a fait valoir que la Constitution avait été modifiée avec succès pour permettre l’abolition des commissions scolaires confessionnelles au Québec, Gilles Duceppe a saisi la balle au bond.

« C’est Mme Marois qui a réussi à changer cette loi sur les commissions scolaires et c’était un changement bilatéral. Ce que vous proposez n’est pas du tout la même chose. Ça prend l’unanimité des provinces et le Québec a dit non, l’Ontario a dit non, les Premières Nations veulent avoir leur mot à dire. On ne pourra pas rouvrir la Constitution sans parler des demandes du Québec. » M. Duceppe a fini par dire que « la Constitution n’est pas amendable » et que la seule solution était la souveraineté. Ce à quoi Stephen Harper a lancé, du tac au tac : « M. Duceppe, c’est un débat passé date. » M. Harper a soutenu qu’en l’absence d’un consensus des provinces sur l’avenir du Sénat, « la meilleure chose à faire » est de laisser l’institution disparaître par attrition. « Il y a 22 vacances au Sénat et on peut laisser ces sièges vacants. On est en train de réduire les dépenses du Sénat. »

Les esprits déjà échaudés ont poursuivi sur leur lancée lorsqu’il a été question du seuil nécessaire d’appui pour que le Canada reconnaisse un vote favorable à la sécession du Québec. Gilles Duceppe a proposé sa question idéale : « Voulez-vous que le Québec devienne un pays indépendant ? […] Avec une question aussi claire que celle-là, je ne vois pas comment le Canada pourrait refuser de négocier. »

Justin Trudeau a reproché à Thomas Mulcair de ne pas tenir le même discours sur la règle du 50 % +1 selon qu’il parle en français ou en anglais. Les deux hommes se sont obstinés sur ce que la Cour suprême avait voulu dire dans son avis sur la clarté référendaire. Gilles Duceppe est entré dans la mêlée pour reprocher à M. Mulcair sa participation au camp du Non en 1995, dont les agissements ont été critiqués. Stephen Harper a fini par trancher : « Veut-on vraiment d’un Parlement qui radote sur ce sujet ? »

D’infrastructures et d’environnement

Le débat a été l’occasion pour les chefs de parler d’économie. La question des infrastructures a occupé plusieurs des échanges. Justin Trudeau a rappelé à plusieurs reprises que la congestion routière avait un coût important et qu’il fallait profiter des bas taux d’intérêt. Thomas Mulcair a reproché au chef libéral de « revenir aux vieilles formules » consistant à « laisser une dette monumentale sur le dos des générations futures ». Ce à quoi M. Trudeau a répliqué : « un nouveau métro, c’est pas une dette, M. Mulcair ».

Pour sa part, le sort des réfugiés syriens a mis Stephen Harper en opposition avec ses quatre rivaux. Le chef conservateur a répété son discours : « Ce n’est pas le moment de juste ouvrir les vannes. Ce n’est pas responsable. On doit maintenir notre système de sélection des groupes prioritaires et assurer notre sécurité. »

Justin Trudeau lui a rétorqué que « c’est son gouvernement qui est en train de refermer les portes du Canada ». Les chefs néodémocrate, libéral, bloquiste et du Parti vert lui ont tour à tour répliqué que le Canada pouvait, et devait, faire plus.

Quant à la mission militaire que Stephen Harper a entamée en Irak et en Syrie, sans l’appui des partis d’opposition, là encore le chef conservateur a été attaqué de toutes parts. Le NPD s’oppose à tout engagement militaire, le Parti libéral plaide qu’il faut cesser les bombardements et plutôt miser sur la formation des forces locales. Elizabeth May a de son côté noté que « la crise humanitaire, la guerre civile sont causées par Bachar al-Assad et son bilan meurtrier » qui ont tué « huit fois plus de gens qu’État islamique ».

M. Harper avait tout de même un allié : Gilles Duceppe, qui a fait valoir que le Canada ne pourrait pas livrer d’aide humanitaire simplement en cognant à la porte d’État islamique en espérant qu’il nous laisse entrer.

Sujet inattendu, les chefs ont aussi discuté de l’Arabie saoudite, à savoir si Ottawa devrait imposer des sanctions au régime au bilan en matière de droits de la personne désastreux, ou encore refuser de signer des contrats de ventes d’armes avec eux. « M. Harper ne le fait pas », a accusé M. Mulcair. Le chef conservateur lui a répliqué que « ce n’est pas juste de punir pour ça des travailleurs à London [où se trouve une usine de fabrication de blindés vendus au régime saoudien] ».

Stephen Harper a aussi été la cible d’attaques dans le dossier de l’environnement. « Ça fait dix ans que M. Harper ne fait rien sur les changements climatiques », a scandé M. Trudeau. « C’est clair qu’on doit se préparer aux négociations à [la Conférence de Paris, en décembre]. Et ce n’est pas possible si vous restez, M. Harper », a renchéri Mme May.

Gilles Duceppe a profité du thème pour attaquer une fois de plus MM. Mulcair et Trudeau, qui s’opposent aux pipelines Keystone XL ou Northern Gateway, dans l’Ouest, mais qui restent plus vagues sur celui d’Énergie Est, qui traverserait le Québec. Les deux chefs ont répété qu’ils réclameraient une nouvelle évaluation environnementale, plus robuste. Mme May leur a rappelé que cette opposition n’est pas unique au Québec. « Les peuples de Colombie-Britannique sont en solidarité avec les peuples du Québec, en disant non aux pipelines. »

Niqab: Duceppe dit défendre la position du Québec

Au terme d’une soirée animée en bonne partie par la question du niqab, le chef du Bloc québécois, Gilles Duceppe, s’est défendu d’utiliser cet enjeu sensible pour marquer des points. «Ce n’est pas parce que peu de femmes portent le niqab que cette question n’est pas fondamentale, a-t-il fait valoir en point de presse après le débat. C’est un droit sacré, c’est fondamental l’égalité homme-femme. Il n’y a pas de division au Québec, 90 % des Québécois et Québécoises sont contre [l’assermentation à visage voilé] À l’opposé, le chef libéral Justin Trudeau a une fois de plus accusé le Bloc et le Parti conservateur de tenter de capitaliser sur cet « enjeu de division ». « Ce n’est pas ce qui préoccupe les gens. Ce qui préoccupe les gens, ce sont les emplois, l’avenir de leurs enfants », a-t-il affirmé. Tenant un discours semblable à celui de M. Trudeau, le chef néodémocrate Thomas Mulcair s’est dit persuadé que le niqab ne lui coûtera pas de votes au Québec. « Je pense que si vous regardez notre situation à travers le Québec, on continue d’aller très bien, a-t-il soutenu. J’ai la confiance des Québécois qui me connaissent depuis très longtemps. » Le chef conservateur Stephen Harper ne s’est pas adressé aux médias après le débat. Karl Rettino-Parazelli
410 000 $
C’est la somme dépensée par le Conseil privé pour mener des sondages en 2014-2015, une année préélectorale. Il s’agit du montant le plus élevé depuis 2008. Les résultats d’un sondage sur le niqab menés en mars ont d’ailleurs été publiés jeudi, quelques heures avant le débat.


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