Traquer le mensonge

Financé pour un an par le géant Google, le projet devrait servir à faire naître un outil de détection et d’analyse du langage politique.
Photo: Getty Images Financé pour un an par le géant Google, le projet devrait servir à faire naître un outil de détection et d’analyse du langage politique.

Les politiciens n’ont qu’à bien se tenir. Lors de débats, les chefs de parti disposent d’armées de conseillers pour aiguiser et épurer leurs discours de tout irritant potentiel, mais le futur n’est pas si loin où des outils d’intelligence artificielle pourront décrypter en temps réel les contradictions des hommes politiques, leurs semi-vérités et leurs mensonges par omission.

D’ici quelques années, plus d’un élu pourrait regretter l’époque où les « cracks » d’informatique s’intéressaient davantage aux données confidentielles des abonnés de sulfureux sites de rencontres.

Dans les murs du Laboratoire d’informatique pour la mécanique et les sciences de l’ingénieur (LIMSI), affilié au Centre national de recherche scientifique de France, Xavier Tannier, chercheur et maître de conférence à l’Université Paris-Sud, vient d’obtenir un Google Award pour développer un puissant outil de traitement automatique des langues, capable de digérer les masses d’information liées aux discours d’un parti ou d’un homme politique, parsemées tant sur le Web, sur les réseaux sociaux que dans les médias.

Avec l’aide d’une équipe de journalistes du Monde, le chercheur planche sur cet outil, qui, espère-t-on, pourrait en un éclair démêler le vrai du faux, débusquer les déclarations troubles ou les bourdes. « Le but de cette application est d’aider les journalistes et les citoyens à comprendre pourquoi les hommes politiques ne disent pas ce qu’ils pensent, mais répètent ce qui est formaté selon chaque parti. Il s’agit uniquement de décoder le discours politique », affirme ce chercheur, qui travaille de pair avec Ioana Manolescu de l’Institut national de recherche en informatique et automatique (INRIA).

Paroles, paroles, paroles…

Ce dépisteur de bobards fouillera bien au-delà de la sphère aujourd’hui scrutée par les moteurs de recherche traditionnels, explique Tannier. « Ce type d’intelligence artificielle sera beaucoup plus puissant et pourra détecter dans des masses immenses d’information des vocabulaires ou des marqueurs d’opinion qui émergent lors d’un événement précis. On pourra voir si une personne s’écarte de la ligne de son propre parti ou de ses déclarations précédentes. Notre but est de réaliser des analyses très fines par rapport aux différentes opinions politiques », soutient ce dernier.

Financé pour un an par le géant Google, le projet devrait servir à faire naître un outil de détection et d’analyse du langage politique à temps pour les présidentielles françaises de 2017, espère-t-il. « Le but n’est pas de remplacer les journalistes, qui font déjà du fact checking [vérification des faits], mais de décrypter davantage l’information. Ces machines n’auront pas la capacité de raisonner ou d’analyser, mais pourront fournir la matière recherchée par les médias », croit Xavier Tannier.

Déjà mis devant leurs propres contradictions par le travail des journalistes, les Mulcair, Trudeau et Harper ont vu plus d’une fois leurs campagnes ébranlées par le spectre d’anciennes déclarations. Le chef du NPD s’est vu rattrapé par son admiration passée pour la « Dame de fer », Margaret Thatcher, alors que Justin Trudeau s’est fait champion de la volte-face, tant sur la question du déficit que de la loi C-51 sur le terrorisme. Une loi qu’il conspue, mais qu’il a pourtant approuvée en Chambre. Quant à Stephen Harper, il a agité le spectre de « centaines de milliers de réfugiés » si le Canada ouvrait ses portes aux migrants. Un chiffre lancé sans aucun fondement, selon le Haut-commissariat aux réfugiés de l’ONU.

Ces petits couacs ne sont que de la petite bière en comparaison du traitement-choc que pourrait réserver aux futurs politiciens l’automatisation croissante de la vérification des faits. Au Monde, on trime déjà sur cette nouvelle ère de l’information, dans laquelle sautent à pieds joints d’autres médias comme l’Agence Science-Presse et le Washington Post.

Détecteurs de Pinocchio

À la tête de l’équipe de neuf journalistes des Décodeurs du Monde — chargée de vérifier les faits et d’authentifier images et vidéos tirées du Web —, Samuel Laurent juge que l’apport des superlogiciels de recherche ouvre un tout nouveau champ d’exploration aux journalistes. « Ce qu’on aimerait pour les présidentielles de 2017, c’est d’avoir cet outil d’analyse du langage pour détecter la langue de bois et le “pipeau” derrière le discours. On travaille encore de manière assez artisanale, mais l’apport des chercheurs de l’INRI nous amène à explorer des avenues auxquelles nous n’aurions jamais pensé », dit-il.

Des outils « antibaratin » automatisés sont déjà en usage au Washington Post, qui a mis au point un logiciel qui permet de croiser des vidéos de discours de politiciens à des bases de données. Le « Truthteller » affiche ainsi en temps réel au bas de l’image un crochet vert ou rouge, pour chaque vérité ou fausseté énoncée, accompagnée illico de l’information exacte. Aïe ! Barack Obama a déjà goûté à ce genre de knock-out direct.

À l’Agence France-Presse, des instruments de recherche automatisés sont déjà utilisés pour dresser rapidement la chronologie de certains événements, sans l’aide d’experts. Quant au Monde, il besogne aussi sur un logiciel capable d’ajouter automatiquement graphiques et vidéos au moment opportun à certains textes pour en enrichir le contenu. « J’ai bon espoir que ces outils permettront de montrer la réalité derrière les discours, de mettre en relief ce qui se trouve derrière les lignes de presse, espère Xavier Tannier. On pourra très facilement dépister les hommes politiques qui disent une chose et son contraire. »

3 commentaires
  • Denis Marseille - Abonné 25 septembre 2015 04 h 59

    partager le vrai du faux...

    A moins d'être muni de très bons fusibles, je crains que les serveurs sautent!

  • Colette Pagé - Abonnée 25 septembre 2015 11 h 11

    Dépister les hommes politiques qui disent une chose et son contraire ! Un pas en avant pour la démocratie.

    Bientôt, quelle bonne nouvelle : lors des débats un Vrai ou Faux pourrait apparaître au bas de l'écran à la suite de la déclaration d'un candidat. Ce jour là, la démocratie aura fait un grand pas et les faiseurs d'images et les conseillers devront modifier leur cassette au grand dam des chefs politiques. Ces robots qui à l'image du chef du PLQ répète à satiété qu'il a un Plan.

    • Francois Cossette - Inscrit 25 septembre 2015 13 h 52

      Démonstration tout a fait inutile, tous les politiciens sont des menteurs a un moment ou a un autre alors a quoi bon.