Et le gagnant est…

Avec cette fameuse cloche rythmant les échanges, la comparaison était facile entre le débat économique organisé jeudi soir par le Globe and Mail et un combat de boxe. Mais qui de Stephen Harper, Justin Trudeau ou Thomas Mulcair en sort gagnant ? Et qui se retrouve le plus amoché ? Les chroniqueurs du Canada anglais rendent une décision partagée.

D’un côté, il y a les juges indécis, comme Paul Wells, du magazine Maclean’s, qui croit que tous les chefs sont parvenus à marquer des points, mais qu’aucun des trois aspirants premiers ministres ne peut être désigné vainqueur. Du lot, souligne-t-il, le chef libéral Justin Trudeau s’est cependant distingué en brassant la cage à plusieurs reprises.

Tout aussi modéré, Michael Den Tandt, du National Post, écrit que le débat n’a fait ni gagnant ni perdant. À ses yeux, le défi de Justin Trudeau était double : il devait à la fois prouver que son bon début de campagne électorale n’était pas un feu de paille et défendre un plan économique audacieux qui repousse l’atteinte de l’équilibre budgétaire en 2019. Il n’a accompli sa mission qu’en partie, apparaissant moins posé que ses adversaires.

Quant à MM. Mulcair et Harper, Den Tandt affirme que le premier avait une pente à remonter après sa prestation lors du premier débat et que le second a été fidèle à lui-même, se montrant rassurant sur son terrain de prédilection, l’économie.

Affichant la même prudence, Tim Harper affirme dans le Toronto Star que les trois chefs peuvent prétendre avoir remporté cette manche électorale. Cela dit, il note que si Stephen Harper souhaitait susciter chez les Canadiens la peur d’une économie saccagée par un éventuel gouvernement néodémocrate ou libéral, c’est raté.

Il estime que Thomas Mulcair a fait preuve d’un calme quasi exagéré, lui qui tentait visiblement d’apparaître comme le seul adulte dans la pièce. En revanche, si quelqu’un pense encore que le chef libéral ne peut pas débattre sur la même estrade que les deux autres politiciens, c’est que cette personne s’accroche à de vieilles perceptions, estime le chroniqueur.

Mulcair champion, Trudeau au tapis

Aux abords du ring, il y a également des juges qui rejettent l’idée d’un match nul. C’est le cas d’Anthony Furey, qui est impitoyable envers M. Trudeau dans les pages du Ottawa Sun. À son avis, le plus jeune des trois leaders a eu l’air d’un enfant interrompant deux adultes qui tentaient d’avoir une discussion sérieuse sur l’état de l’économie canadienne. Pire encore, Justin Trudeau a employé une stratégie d’« école secondaire » en accusant Stephen Harper de miser sur la « peur des autres ».

Furey reconnaît que Thomas Mulcair a livré une solide performance, mais il juge que le chef du NPD a semé la confusion en tentant de plaire à la fois aux électeurs situés à gauche et au centre de l’échiquier politique. Si vous cherchez des orientations claires, Stephen est votre homme, conclut le chroniqueur, pour qui le premier ministre sortant est clairement le gagnant de ce deuxième débat des chefs.

John Ivison a lui aussi terminé la soirée avec un score sans équivoque et décrit dans le National Post une victoire de Thomas Mulcair par décision unanime. Le leader néodémocrate est souvent passé à l’offensive, en étant à la fois efficace et en contrôle, explique Ivison.

Justin Trudeau a prouvé à ceux qui doutaient de lui qu’il est en mesure de maîtriser des dossiers économiques, poursuit-il, mais il avait l’air d’un poids plume dans un combat de poids lourds. Sur le fond, ses arguments tenaient la route, mais ses attaques sont souvent tombées à plat.

Affrontement décevant

Il y a finalement ces juges qui n’ont pas assisté à l’affrontement qu’ils espéraient. Dans le Globe and Mail, Jeffrey Simpson dit qu’il ne voit pas comment il pourrait nommer un gagnant, puisque les chefs se sont essentiellement contentés de répéter les « lignes » de leur parti, sans être contraints de défendre leurs idées.

Dans ce contexte, ajoute-t-il, nous devons nous rabattre sur l’impression générale laissée par les différents leaders. Stephen Harper a bien joué son rôle de chef d’État en étant calme et clair dans son discours. Justin Trudeau a choisi le rôle de l’agresseur, mais ce faisant, il a donné priorité au « clip » télé plutôt qu’au contenu. Et Thomas Mulcair, somme toute, n’est pas sorti de ses notes, juge Simpson. Les chefs ont répété ce qu’ils ont déjà dit des centaines de fois, déplore le chroniqueur, laissant ainsi en suspens plusieurs questions importantes concernant l’avenir de l’économie canadienne.

Et pour en finir avec les métaphores du monde de la boxe, on peut dire que David Akin, de Sun Media, a carrément déchiré sa carte de pointage. Il craignait que ce débat uniquement consacré à l’économie devienne un banal enchaînement de phrases apprises, mais il s’est trompé. Le débat s’est avéré tout simplement indigeste, écrit-il.

Akin ne blâme pas les chefs, mais plutôt le format du débat et son modérateur, le rédacteur en chef du Globe and Mail, David Walmsley, qui « a parlé autant que les politiciens qui mettent leur nom sur le bulletin de vote ». Au final, dit-il, le grand perdant de cette soirée est l’électeur, ou toute personne qui désirait apprendre quelque chose. Puis reprenant une attaque habituellement dirigée contre Justin Trudeau, le chroniqueur implore le Globe de ne plus présenter de débats : « Vous n’êtes simplement pas prêts. »