L’expérience des petites nations contre l’uniformisation

Émilie Corriveau Collaboration spéciale
« L’expérience de la fragilité des petites nations est une expérience qui est en train de se généraliser. Elle est maintenant au cœur du questionnement de presque toutes les sociétés démocratiques contemporaines », selon le sociologue Joseph Yvon Thériault.
Photo: Émilie Tournevache « L’expérience de la fragilité des petites nations est une expérience qui est en train de se généraliser. Elle est maintenant au cœur du questionnement de presque toutes les sociétés démocratiques contemporaines », selon le sociologue Joseph Yvon Thériault.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Depuis quelques années, l’usage de l’expression « petite nation » est de plus en plus fréquent dans la littérature savante. Si, pour certains, cette formule ne sert qu’à décrire de façon empirique les propriétés jugées structurantes de certaines sociétés, d’après un nombre grandissant de spécialistes, elle peut aussi s’avérer un postulat utile pour comprendre les grands enjeux du monde actuel.

C’est ce dont traitera, le 26 septembre prochain, le sociologue Joseph Yvon Thériault, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en mondialisation, citoyenneté et démocratie de l’UQAM à l’occasion du premier symposium international sur la question des petites nations, qui se tiendra au lac Brome.

« L’idée de petite nation en est une qui remonte à plusieurs années et qui est présente un peu partout dans le monde, relève d’entrée de jeu M. Thériault. Au Québec, par exemple, elle circule depuis le début du XIXe siècle. Elle était notamment utilisée pour désigner la précarité de la nation française en Amérique. »

Cela étant dit, ce n’est que depuis une quinzaine d’années que des chercheurs s’intéressent réellement à la question dans une perspective épistémologique et comparée.

« Ça a commencé un peu avant l’an 2000, précise M. Thériault. Au sein de l’Association internationale des sociologues de langue française, il y avait un petit groupe de spécialistes originaires de l’Europe de l’Est lieu par excellence des petites nations — qui essayait de trouver un thème rassembleur sur lequel tous les membres de l’association pourraient se pencher. Après une rencontre avec des intellectuels québécois, il a été déterminé que l’idée de petite nation pourrait être intéressante à étudier. C’est à ce moment-là qu’a été formé un groupe de recherche qui s’appelle Petites sociétés et construction du savoir. »

 

Autour de la fragilité

Qu’ont donc en commun les expériences de ces sociétés pour qu’un groupe de chercheurs s’intéresse à la portée heuristique de leur posture ? « Leur fragilité », répond le sociologue. Car la notion de petite nation renvoie inévitablement à une expérience de précarité. N’étant pas hégémoniques, les petites sociétés et leurs institutions, qu’elles soient culturelles, politiques ou économiques, ne définissent pas l’ordre du monde. Conséquemment, ces dernières doivent constamment justifier non seulement leurs projets, mais également leur existence.

« La petite nation, c’est une nation qui est obligée de s’interroger sur ses fondements parce qu’on ne lui en donne pas le bénéfice immédiatement, explique M. Thériault. Personne ne pose jamais la question du fondement de la société américaine. Par contre, celle du fondement des sociétés québécoise, écossaise, flamande ou acadienne est constamment posée. »

Confinées à cet état fragile, les petites nations cherchent à faire l’histoire et chérissent des projets d’autoréférentialité, explique M. Thériault. Elles visent toujours une certaine autonomie, mais cette dernière ne se traduit pas nécessairement par le désir d’un État séparé. « D’où le fait que la plupart des petites nations sont très liées à des volontés de formes fédéralistes », relève le sociologue.

Vu leur précarité, il n’est pas rare que les petites nations essaient de montrer qu’elles sont grandes en conférant une importance considérable, voire démesurée à leur singularité culturelle. Mais lorsqu’elles traversent les frontières, cette dernière ne s’avère que rarement reconnue.

« Même les références de ces petites sociétés ne sont pas universelles, poursuit le spécialiste. Parlez de 1837-1838 à des gens qui ne sont pas du Québec et la plupart n’auront aucune idée de ce qu’est la rébellion des Patriotes. Faites allusion à la Révolution américaine et vous constaterez que vous n’aurez pas à donner autant d’explications, parce que les références culturelles américaines sont devenues des références universelles. »

Or, d’après M. Thériault, dans un contexte de globalisation et d’émergence de revendications autonomistes, la posture des petites nations, plutôt que de les placer dans une situation d’impuissance, semble leur offrir une certaine longueur d’avance sur le reste du monde.

Car aujourd’hui, alors que l’État-nation tend à s’affaiblir, que la culture américaine se déploie de plus en plus comme vecteur d’uniformisation culturelle et que l’Empire soviétique n’est plus, de nouvelles « petitesses » font leur apparition dans le monde, y compris au sein de sociétés historiquement hégémoniques.

« L’expérience de la fragilité des petites nations est une expérience qui est en train de se généraliser, souligne M. Thériault. Elle est maintenant au coeur du questionnement de presque toutes les sociétés démocratiques contemporaines. Or, les petites nations ont beaucoup plus d’expérience que les autres en matière de fragilité. Prenons l’exemple de l’Angleterre, de la France ou de l’Allemagne, qui sont des puissances qui n’ont jamais eu à poser la question de leur existence. Elles n’ont jamais eu à penser, comme la Pologne ou la Bulgarie, qu’elles pourraient mourir un jour. Aujourd’hui, il n’y a presque plus que les États-Unis qui peuvent se prétendre une puissance hégémonique. La France, par exemple, adopte des comportements de repli culturel et de défense de son identité qu’elle n’aurait pas eus dans les années 1950-1960, alors qu’elle se pensait encore une grande puissance. Toutes les sociétés autres que les États-Unis sont en train de vivre une expérience de fragilité, ce qui rend à mon avis encore plus pertinent notre questionnement. »

Au-delà de la réflexion

En tant que coorganisateur du symposium, M. Thériault confie avoir de grandes attentes quant aux retombées de l’événement. Ultimement, il aimerait que ce dernier serve à lancer un chantier de travail sur la posture analytique de la petite nation et qu’en résulte un ouvrage de réflexion théorique sur le sujet.

« Le livre ne serait pas uniquement le produit du colloque ; il se voudrait une lancée pour exprimer le fait que la petite nation n’est pas qu’une description empirique de petites cultures à travers le monde qui se veulent des sociétés ou des minorités nationales. Il rendrait compte du fait qu’il y a dans la petite nation une posture intéressante pour saisir des grandes questions du monde contemporain sur des faits historiques dont on parle peu habituellement, car ce ne sont pas les faits les plus marquants de la manière dont la modernité s’est construite. »

Mais le premier pas de la démarche sera la tenue d’une table ronde faisant le point sur le symposium. Celle-ci aura lieu le lundi 28 septembre à l’UQAM et réunira plusieurs chercheurs internationaux de renom.