Quatre chefs, quatre défis

Le marathon menant au parlement d’Ottawa est rempli de surprises.
Photo: Getty Images Le marathon menant au parlement d’Ottawa est rempli de surprises.

La « vraie campagne » électorale commence… après six semaines de campagne ! Le moins qu’on puisse dire, c’est que ce marathon de 78 jours a déjà réservé bien des surprises aux électeurs.

La plus grande surprise, c’est Stephen Harper qui en est la victime : le premier ministre croyait prendre ses adversaires de court et se sauver avec la victoire en déclenchant cette campagne-fleuve en pleines vacances du mois d’août. Le chef conservateur se retrouve plutôt sur la défensive — et au neutre dans les intentions de vote — pour des raisons qui échappent à son contrôle.

La crise des migrants syriens et l’économie chancelante ont chamboulé la stratégie des conservateurs. L’usure du pouvoir a aussi fait son oeuvre après neuf années du règne de Harper à Ottawa. En parlant aux électeurs et aux candidats sur le terrain, on constate qu’un thème dominant de l’élection, notamment au Québec, devient « la nécessité de battre le gouvernement Harper ».

Les conservateurs sont loin d’avoir dit leur dernier mot, mais Thomas Mulcair et Justin Trudeau se démènent pour se présenter comme la solution de rechange la plus crédible au gouvernement Harper. Les derniers jours de la campagne s’annoncent déterminants : les électeurs sont plus « infidèles » que jamais à une formation politique et n’hésiteront pas à appuyer le parti qui a le vent dans les voiles, estiment des stratèges interrogés au cours des derniers jours.

Quels sont les défis des quatre principaux chefs pour les cinq semaines — autant dire une éternité — qui nous séparent du scrutin ?

Stephen Harper: la rondelle ne roule pas pour lui

La politique, c’est comme le hockey : quand l’équipe va mal, on remplace l’entraîneur. Oule gérant. À mi-chemin de lacampagne électorale, Stephen Harper a ainsi rapatrié au « war room » conservateur, à Ottawa, ses fidèles lieutenants Jenni Byrne (directrice de la campagne du parti) et Ray Novak (chef de cabinet), qui l’accompagnaient sur la route. Et il a embauché un stratège… australien, Lynton Crosby, décrit comme un des meilleurs « faiseurs d’élections » au monde.

 

Ce monsieur Crosby a déjà aidé l’ancien premier ministre australien, John Howard, et le premier ministre britannique, David Cameron, à gagner des élections. Le maire de Londres, Boris Johnson, a aussi recouru à ses services.

Ce n’est pas encore la panique dans les rangs conservateurs, mais Stephen Harper doit frapper un grand coup pour remettre sa campagne sur les rails. Déjà cette semaine, des membres influents du Parti conservateur ont critiqué la stratégie du chef de façon anonyme dans les médias. Quand des militants commentent à mots couverts les hauts et les bas d’une campagne, c’est signe que ça va mal.

Le parti perd du terrain — ou stagne, tout dépendant des sondages — dans les intentions de vote. Conservateurs, néodémocrates et libéraux se trouvent désormais à égalité, dans les marges d’erreur. Stephen Harper, ce « control freak », vit ce qu’il n’avait jamais vécu en campagne électorale : il a perdu le contrôle de l’ordre du jour. Il avait l’habitude d’imposer lui-même ses thèmes de campagne, comme en 2006, quand il a pris le pouvoir en martelant cinq engagements simples, clairs et précis.

Cette fois, la photo d’un petit Syrien de trois ans mort noyé sur une plage de la Turquie a tout changé. Le chef conservateur cherche à se défaire de l’image d’homme calculateur et froid — « sans coeur », a dit Thomas Mulcair à Montréal — qui lui colle à la peau depuis la publication de cette photo qui a touché le monde entier.

Sans surprise, les conservateurs ont commencé à inonder le Canada de publicités électorales. Ils ont plus d’argent que leurs adversaires et comptent en profiter. Certains croient aussi que Stephen Harper sortira un joker de sa manche, une promesse-choc, d’ici la fin de la campagne. Un pari risqué, qui peut sembler désespéré : parlez-en à Pauline Marois, qui avait frappé dans le beurre avec sa promesse improvisée de baisses d’impôts lancée à quatre jours du vote en avril 2014.

Thomas Mulcair: la saveur du mois

 

Le chef du NPD risque de trouver la campagne longue : difficile de surfer sur une vague de popularité durant onze semaines sans trébucher. Et quand on part en tête des sondages, on ne peut que dégringoler.

Le principal défi de Thomas Mulcair consiste à démontrer qu’il peut vraiment investir des milliards dans les programmes sociaux sans replonger le Canada dans les déficits. C’est bien de promettre un programme national de garderies et des milliards de dollars pour les infrastructures et les transports en commun, mais c’est encore mieux de dire d’où viendra l’argent.

Ses adversaires ont beau répéter que le NPD promet l’impossible, les électeurs semblent prêts à lui accorder le bénéfice du doute. Chose certaine, le leader néodémocrate se prépare à rendre public son cadre financier — les colonnes des dépenses et des revenus associées à son programme — avant le débat des chefs qui portera sur l’économie, ce 17 septembre.

On peut s’attendre à ce que M. Mulcair soit la cible de toutes les attaques ce soir-là. C’est le sort réservé au meneur dans tous les débats. Pour résister, « Tom » Mulcair mise sur son expérience, son principal avantage par rapport à Justin Trudeau. Pas pour rien qu’il répète sur toutes les tribunes qu’il est grand-père. Ça fait crédible, un grand-papa.

M. Mulcair était presque inconnu au Canada quand il a succédé au défunt Jack Layton à la tête du NPD, il y a trois ans et demi. Il a réussi l’exploit de gagner en crédibilité et en notoriété grâce entre autres à son travail efficace à la Chambre des communes. Il démontre maintenant, à son premier essai en tant que chef, qu’il sait mener une campagne. Sous sa gouverne, le parti semble aussi en voie de renforcer ses racines au Québec. « On a prouvé qu’on est plus qu’un feu de paille », a confié au Devoir la députée Hélène Laverdière, une des étoiles montantes de l’équipe néodémocrate au Québec.

Justin Trudeau: il n’a pas dit son dernier mot

On le disait immature, sans contenu, sans profondeur. Mine de rien, il mène un parcours sans faute. Et même audacieux. Justin Trudeau peut encore causer des surprises d’ici au scrutin.

Le chef libéral a frappé un grand coup en ouvrant la porte à de possibles déficits durant trois ans, jusqu’à 10 milliards par année, pour stimuler l’économie. Il se démarque clairement de ses deux principaux adversaires. Son plan pour améliorer l’accès à l’assurance-emploi — une affaire de 2 milliards — peut aussi lui faire marquer des points dans les provinces de l’Atlantique et dans l’Est du Québec.

« On a clairement le meilleur programme. Le défi de Justin est de marteler son message pour que les gens portent attention à notre plan. Surtout que le programme du NPD est plein de

M. Garneau avait sévèrement critiqué Justin Trudeau durant la course à la direction du Parti libéral. Il avait dit que le fils Trudeau se servait de sa notoriété pour éviter de mettre de la substance dans son programme. L’ancien astronaute se ravise. Il ne tarit pas d’éloges pour son chef.

Après un début de campagne plutôt modeste — pas évident d’attirer l’attention des électeurs en pleine saison des barbecues —, les libéraux ont bon espoir d’avoir le fameux « momentum » qui convaincra les Canadiens — et notamment les Ontariens — de les appuyer. Il reste à voir si Justin Trudeau saura convaincre les Québécois de le suivre.

Gilles Duceppe: le défi de survivre

La manchette de Radio-Canada est dévastatrice : « La fin du Bloc est possible, estiment des souverainistes. » Difficile de trouver une nouvelle plus déprimante pour un parti en pleine campagne électorale.

La justification de l’existence du Bloc se pose depuis la création du parti en 1990, dans l’effervescence de la mort de Meech. Lucien Bouchard souhaitait que la présence du parti se limite à un mandat, le temps de faire le « pays » avec un référendum. Vingt-cinq ans plus tard, et après la vague orange de mai 2011, le chef bloquiste se démène plus que jamais pour justifier la présence d’un parti souverainiste à Ottawa. Surtout qu’il n’y a aucun référendum sur l’indépendance à l’horizon.

Depuis son retour-surprise annoncé en juin dernier — le parti n’allait nulle part avec Mario Beaulieu à sa tête —, Gilles Duceppe doit sans cesse répondre à la même question : pourquoi ? Pourquoi ce retour en politique après avoir subi une défaite historique il y a quatre ans ?

Par conviction, répond-il. Par sens du devoir. Pour éviter de laisser tout l’espace aux partis fédéralistes à Ottawa. Pour défendre les intérêts du Québec, et seulement du Québec.

Pour une des rares fois de son existence, le Bloc courtise d’abord et avant tout les indépendantistes convaincus. Il semble avoir renoncé à séduire les « mous », indécis, fédéralistes déçus ou nationalistes. Les possibilités de croissance semblent bien minces pour le Bloc. M. Duceppe, de loin le chef le plus expérimenté dans cette campagne, a cinq semaines pour faire mentir les pronostics.

On ne parle pas beaucoup au Lac-Saint-Jean de la question des migrants. [...] On me parle pas mal plus d’industrie forestière, d’économie, de pain pis de beurre.

36 %
C’est le pourcentage de Canadiens qui souhaitent accueillir davantage de réfugiés syriens, selon un sondage EKOS mené entre le 4 et le 8 septembre. 34 % croient que le pays en fait déjà assez, et 25 %, qu’il en fait trop.

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