La Syrie tourmente Harper

La crise migratoire s’est transportée au centre-ville de Montréal mercredi. Les mains de quelques centaines de personnes se sont liées sur l’esplanade de la Place des Arts pour démontrer leur solidarité envers les migrants syriens. 
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir La crise migratoire s’est transportée au centre-ville de Montréal mercredi. Les mains de quelques centaines de personnes se sont liées sur l’esplanade de la Place des Arts pour démontrer leur solidarité envers les migrants syriens. 

La crise des migrants syriens est en voie de s’imposer comme enjeu électoral. Mercredi, le chef libéral a accusé son adversaire conservateur d’utiliser les impératifs de sécurité comme une « excuse » pour ne pas accueillir davantage de réfugiés en sol canadien. Stephen Harper continue malgré tout à s’en tenir à son plan initial, tandis que dans les coulisses conservatrices, on commence à reconnaître que cette crise fait de l’ombre au message du parti.

De passage à Toronto, Justin Trudeau a réitéré qu’à son avis, « nous devrions faire plus » pour alléger la crise migratoire qui afflige l’Europe. Il s’en est pris vertement à Stephen Harper, qui, la veille, avait indiqué dans un échange sur Facebook que le Canada « ne peut ouvrir les vannes et ramener par avion des dizaines de milliers de réfugiés provenant d’une zone de guerre terroriste sans un processus approprié. C’est un trop grand risque pour le Canada ». Selon M. Trudeau, il est tout à fait possible d’ouvrir plus grand les portes aux réfugiés tout en prenant les mesures de sécurité appropriées.

« Évidemment que la sécurité est importante. C’est pour cela que nous avons des processus en place pour traiter de cela, a lancé le chef libéral. Mais les préoccupations sécuritaires n’ont pas empêché Wilfrid Laurier de ramener un nombre record d’Ukrainiens [en 1891-1914]. » Idem, a-t-il rappelé, pour les premiers ministres Louis Saint-Laurent, son père Pierre Elliott Trudeau ou encore Joe Clark. « Alors, M. Harper se cherche seulement des excuses pour ne pas en faire plus. »

M. Harper n’a pas répondu à cette attaque. Le chef conservateur s’est borné à répéter que le Canada s’était déjà engagé, bien avant la publication de la photo d’un bambin noyé, à accueillir plus de Syriens et à accélérer le processus de sélection des réfugiés.

« Nous sommes encouragés par le fait qu’il y a autant de Canadiens qui veulent aider pendant cette crise. Mais en même temps, nous allons agir prudemment. Il y a 15 millions de personnes. On ne peut pas tous les amener », a indiqué M. Harper alors qu’il s’adressait à la Chambre de commerce de l’Ontario. Lorsqu’il a répété qu’il fallait « protéger la sécurité du Canada », puisque ces migrants proviennent d’une région sous contrôle terroriste, la foule a craqué sous les applaudissements. On estime que 4 des 20 millions de Syriens sont déplacés hors des frontières du pays.

Mardi, le député et ex-ministre conservateur Peter Kent a relayé sur Twitter un montage présentant côte à côte des photos de deux Syriens, celles d’aujourd’hui les montrant en migrants, celles de 2013 les montrant en terroristes armés. M. Kent a dû s’excuser, puisqu’il a été prouvé que ce montage était faux.

Dans le contexte, les journalistes ont demandé — en vain — à M. Harper à quelles préoccupations sécuritaires il faisait référence. À la troisième question sur le sujet, plusieurs à la Chambre de commerce ont chahuté les reporters. Un homme a crié : « Combien d’enfants se sont noyés dans des piscines au Canada cet été ? Blâmez-vous le gouvernement pour cela ? » Une référence à peine voilée au petit Aylan Kurdi de la photo.

De la grogne dans les coulisses

 

Un stratège conservateur reconnaît que ce genre de commentaire de sympathisants est improductif. « Ces gens-là n’aident pas. Parce qu’ils détournent l’attention de l’événement du premier ministre », confie-t-il au Devoir. De manière générale, on estime en coulisses que la crise des migrants syriens fait de l’ombre à la campagne conservatrice.

« Il faut faire de la publicité. Il faut relayer les messages directement parce que manifestement, les messages ne passent pas comme ils devraient passer […] à cause des événements extérieurs », confie au Devoir un conservateur très haut placé.

Un élu conservateur estime pour sa part que la récente entrevue au réseau CBC du ministre de la Citoyenneté et de l’Immigration Chris Alexander, dans laquelle il s’est obstiné à propos de statistiques, n’a pas aidé la cause. « Ça nous a nui. Les gens voulaient de la compassion et on ne l’a pas donnée. » Selon lui, cela a renforcé « cette image qu’on a de facto qu’on manque de sensibilité, et c’est ce qui a fait bouger les sondages vers le bas ».

Le stratège croit que M. Harper ne peut plus annoncer l’envoi de fonctionnaires pour traiter les demandes sur place ou des changements au processus administratif, car ce serait un « recul » et les médias diraient que le chef « capitule ». L’élu, lui, pense que son parti devrait faire venir une importante cohorte de Syriens d’ici la fin de la campagne électorale pour clore le débat. « 1000 ou 500 qui arriveraient d’un coup à Vancouver. Ça ferait une belle image média. »

Ceci dit, le conservateur très haut placé fait valoir que la position du parti est probablement plus au diapason de la population que ne le laissent entendre les médias. Le stratège abonde. « Il y a eu un calcul, que plusieurs Canadiens ne veulent pas voir davantage de réfugiés au Canada. »

Quant à la rumeur véhiculée par le réseau CTV selon laquelle il y aurait de l’insatisfaction à l’interne envers la directrice de campagne de Stephen Harper, Jenni Byrne, les personnes interrogées par Le Devoir estiment qu’elle est exagérée et l’oeuvre d’une seule personne. CTV cite un ministre senior. « Quand le parti gagne, tout le monde est son meilleur ami. Et quand elle [Mme Byrne] perd, quand on traîne de l’arrière dans les sondages, tout le monde veut sa peau. Et c’est comme ça pour n’importe quel directeur de campagne », confie le stratège. Ce dernier reconnaît toutefois que le moral du parti n’est pas au mieux avec une troisième place dans les sondages.

Tard en soirée mercredi, CBC a soutenu que Jenni Byrne avait été rapatriée à Ottawa et ne voyagerait plus avec le chef.

Québec maintient la pression

Le gouvernement Couillard entend maintenir la pression sur les conservateurs pour qu’ils permettent de tripler le nombre de réfugiés que le Québec accueillera cette année. « Nous maintenons la pression », a affirmé mercredi la ministre des Relations internationales et de la Francophonie, Christine St-Pierre. « Je pense que la population est derrière nous. »

Il ne s’agit pas de compromettre la sécurité du pays, ont plaidé la ministre et sa collègue de l’Immigration, de la Diversité et de l’Inclusion, Kathleen Weil. « Il y a des gens qui sont prêts à venir au Québec. Bien, laissez-les rentrer », a réclamé Christine St-Pierre.

Les trois partis d’opposition appuient le gouvernement. L’Assemblée nationale devrait être saisie la semaine prochaine d’une motion exigeant qu’Ottawa facilite l’arrivée rapide de réfugiés au Québec.
Robert Dutrisac


À voir en vidéo