Sur les traces d’un «fantôme» orange

«C’est notre fleuve qui fournit de l’eau potable à plus de trois millions de Québécois. Il faut le protéger!» lance le candidat du Parti vert Jici Lauzon en avançant dans l’eau froide du fleuve Saint-Laurent.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir «C’est notre fleuve qui fournit de l’eau potable à plus de trois millions de Québécois. Il faut le protéger!» lance le candidat du Parti vert Jici Lauzon en avançant dans l’eau froide du fleuve Saint-Laurent.

Une « députée fantôme » de la vague orange, un jeune indépendantiste convaincu, un candidat-vedette du Parti vert… Une bataille électorale inédite prend place dans la circonscription de Pierre-Boucher–Les Patriotes–Verchères. Zoom sur une forteresse souverainiste où « tout est possible ».

Le drapeau des patriotes flotte un peu partout dans le village de Saint-Charles-sur-Richelieu. En pleine rébellion de 1837-1838, le jeune George-Étienne Cartier est parti d’ici pour aller livrer des munitions dans le village voisin, Saint-Denis, où les patriotes ont remporté leur seule victoire contre les soldats britanniques.

Près de deux siècles plus tard, le passé glorieux des patriotes semble faire place au doute. Aux remises en question. À l’incertitude. Comme si cette région férocement souverainiste était assise sur la faille sismique qui ébranle le paysage politique depuis un certain temps.

Les deux dernières élections ont donné lieu à un tremblement de terre ici. Au scrutin provincial d’avril 2014, le ténor péquiste Pierre Duchesne a perdu contre un obscur candidat de la Coalition avenir Québec (CAQ), Simon Jolin-Barrette, alors âgé de 27 ans. Et trois ans plus tôt, la vague orange de Jack Layton a balayé la région, qui était considérée comme une forteresse imprenable du Bloc québécois.

« Il n’y a plus de certitudes. Tout est possible au scrutin du 19 octobre », dit Marc Lavigne, maire de Saint-Charles, ce village qui se trouve au coeur du pays des patriotes.

Monsieur le maire incarne lui-même l’ambivalence qui s’est emparée des électeurs. Il a travaillé durant une décennie pour le Parti libéral du Canada (PLC), où il était un organisateur chevronné. En mai 2011, il a voté pour le Nouveau Parti démocratique (NPD) de Jack Layton. Mais comme bien des gens ici, la vague orange l’a laissé sur sa faim.

La néodémocrate Sana Hassainia (devenue indépendante en 2014) est décrite par tout le monde comme une « députée fantôme ». Elle a été peu présente depuis quatre ans. La jeune mère de famille fait partie des « poteaux » qui ont été élus en 2011 sans même faire campagne. Mais contrairement à bien des élus du NPD, qui ont pris goût à la politique, elle a échoué à imprimer sa marque dans la circonscription de Pierre-Boucher–Les Patriotes–Verchères.

Des rêves en vert

L’échec du NPD ouvre la porte à une des batailles les plus imprévisibles. Chose certaine, le parti de Thomas Mulcair à une pente à remonter pour reprendre la circonscription. Le Bloc québécois considère qu’il tient ici une de ses plus belles (et rares ?) occasions de victoire. Mais les « vieux partis » risquent d’avoir une mauvaise surprise, croit le maire de Saint-Charles, qui appuie cette fois… le Parti vert.

« Ça serait rafraîchissant d’avoir un premier député vert au Québec. Ça enverrait un message au reste du Québec et au Canada : les partis doivent écouter les électeurs et ne jamais rien tenir pour acquis », dit Marc Lavigne.

On rencontre monsieur le maire à un événement du candidat vert, l’humoriste et comédien Jici Lauzon, en bordure du fleuve, à Contrecoeur. Ce jour-là, une vingtaine de citoyens sont venus voir Lauzon dévoiler son plan pour protéger le fleuve et la rivière Richelieu. Ils paraissent agréablement surpris par le discours du candidat. « J’ai loué un chalet sur le bord du fleuve durant mes vacances pour savoir de quoi je parle. Mon constat est inquiétant : le Saint-Laurent devient une autoroute de pétroliers ! », lance Jici Lauzon.

Près de là, on voit un immense pétrolier amarré au quai de l’entreprise Kildair, dans l’ancienne centrale thermique de Sorel-Tracy. Lauzon a connu sa directrice de campagne, Corina Bastiani, dans une manifestation contre les super-pétroliers à Sorel, en octobre 2014. Pour eux, l’appui de principe du NPD au pipeline Énergie Est joue en faveur des verts. Le passage de centaines de wagons-citernes remplis de pétrole soulève aussi des craintes dans la région. La tragédie de Lac-Mégantic a laissé des traces jusqu’ici.

Le port de Montréal doit ouvrir une succursale à Contrecoeur. Ça créera des milliers d’emplois. « Il faudra bien divertir tout ce monde-là », dit Jici Lauzon. Il imagine déjà un vaste chantier pour « redonner aux citoyens » 80 kilomètres de berges, avec des plages, des promenades, des pistes cyclables, des restaurants, et ainsi de suite. Il promet de faire pression sur Ottawa pour des investissements massifs juste à temps pour le 150e anniversaire de la Confédération, en 2017.

Jici Lauzon descend sur la plage de sable fin, remonte son pantalon jusqu’aux genoux et avance dans l’eau froide. « C’est notre fleuve qui fournit de l’eau potable à plus de trois millions de Québécois. Il faut le protéger ! », dit-il sous les applaudissements de ses partisans.

La souveraineté d’abord

On a rendez-vous avec le candidat bloquiste dans un bistro de Varennes, à une demi-heure de là. Xavier Barsalou-Duval, un professeur de comptabilité de 26 ans, est un vrai de vrai. Il fait partie des jeunes indépendantistes qui avaient convaincu Mario Beaulieu de prendre la direction du Bloc québécois. Il a dirigé l’aile jeunesse du parti en pleine tourmente, après la défaite historique de mai 2011. Il a parcouru le Québec dans tous les sens, à bord de sa Pontiac Vibe 2009, pour « vendre » la souveraineté aux jeunes.

« J’ai pensé à quitter en 2011, mais je me suis dit que le Bloc a un rôle à jouer à Ottawa. C’est pas vrai qu’on va laisser les partis fédéralistes prendre toute la place », dit-il en prenant une bouchée de risotto.

Ce petit gars de Boucherville a l’appui de Bernard Landry — qui vit dans la circonscription, à Verchères — et du député péquiste (et ex-bloquiste) Stéphane Bergeron. Il représente pour eux la nouvelle génération qui porte le projet de « pays ». « Il est clair que la circonscription est nationaliste. La base est solide. Les gens nous disent qu’ils sont indépendantistes », dit Xavier Barsalou-Duval.

Difficile de lui donner tort en voyant les drapeaux patriotes qui flottent partout. Ses adversaires sont quand même contents que le candidat bloquiste insiste tant sur la souveraineté. Ils savent que même les indépendantistes les plus purs et les plus durs se sont déjà laissé tenter par d’autres enjeux. D’autres partis.

Raphaël Fortin, le candidat du NPD, mise sur ce désir de changement qu’il dit sentir chez les électeurs. « Je crois que les souverainistes sont passés à autre chose. Ma prédécesseure a été absente, mais moi, je serai là. C’est mon coin de pays, mes racines sont ici », dit-il. Raphaël Fortin a commencé à militer au NPD à cause de Thomas Mulcair. « Il a tenu tête à Jean Charest au sujet de la privatisation du mont Orford. Et il s’est présenté en 2007 pour le NPD, qui avait remporté peu de victoires au Québec, même s’il était courtisé par tous les partis. M. Mulcair a des convictions fortes, ça m’a marqué. »

Candidats à l'élection

Xavier Barsalou-Duval – Bloc québécois

Raphaël Fortin – Nouveau Parti démocratique

Lucie Gagnon – Parti libéral du Canada

Jici Lauzon – Parti vert du Canada

Clovis Maheux – Parti conservateur du Canada
3921
Majorité de la néodémocrate Sana Hassainia en 2011. La circonscription a été redécoupée en 2015.

Le candidat du Bloc québécois parle essentiellement de souveraineté. Ça joue en notre faveur, parce que les électeurs ont d'autres priorités.

«Il est clair que la circonscription est nationaliste. La base est solide. Les gens nous disent qu’ils sont indépendantistes.»

Le candidat bloquiste Xavier Barsalou-Duval
5 commentaires
  • Sylvain Deschênes - Abonné 8 septembre 2015 07 h 28

    Toujours le même topo

    Depuis le début de la campagne, M. Fortier insiste toujours sur l'avancée du NPD en montrant comment les partisans du Bloc sont des illluminés heureux. Comme le NPD va mal dans la circonscription analysée aujourd'hui, le voilà qu'il met en évidence JC Lauzon et le parti vert et qu'il dépeint les partisans du Bloc selon son habitude. Tout en appuyant son topo sur les positions du maire libéral de l'endroit...
    Sylvie Ménard

  • Pierre Vaillancourt - Abonné 8 septembre 2015 08 h 19

    Trois excellents candidats...

    Nous avons au moins trois excellents candidats du Parti Vert au Québec, qui tous trois méritent d'être élus car ils ont tous les convictions, la compétence, l'expérience et l'énergie pour porter haut et fort les revendications des environnementalistes à Ottawa.

    À quelques semaines du sommet historique sur le climat, qui se tiendra à Paris au mois de décembre, il nous faut à Ottawa un minimum de représentants, au Québec et ailleurs au Canada, qui sauront défendre ardemment la cause environnementale.

    La Parti Vert, dont la plateforme électorale traite aussi de toutes les dimensions abordées par les autres partis, possède clairement le programme le plus articulé et le plus vert au plan environnemental.

    Il est à souhaiter que le Québec se donne au minimum trois députés verts : Daniel Green, André Belisle et Jici Lauzon.

    On peut être indépendantiste et vouloir donner une voix minimale au Parti Vert, la planète en a besoin.

  • Bernard Terreault - Abonné 8 septembre 2015 08 h 45

    Protéger l'environnement

    Voter pour les Verts (ou tout autre parti à cause unique) c'est bon pour le moral mais ça ne donnne rien car ces partis au programme trop étroit n'auront jamais le pouvoir ni même l'espoir de la balance du pouvoir. Les progrès réels (quoique insuffisants) qui ont été faits dans la protection de l'environnement ont été la fait de gouvernements de partis "généralistes" qui ont aussi des grandes orientations sociales, économiques et politiques. Voteriez-vous pour un parti qui n'aurait de préoccupation sérieuse que pour l'éducation, ou la culture, ou la défense, ou les hôpitaux, ou la voirie?

    • Pierre Vaillancourt - Abonné 8 septembre 2015 10 h 19

      C'est dommage, monsieur Terreault, que vous vous fassiez une idée du programme du Parti Vert sans même aller consulter ce programme, tout comme c'est bien dommage que la majorité des gens fasse de même.

      Le Parti Vert n'est absolument pas un parti à cause unique, comme vous le dites. :

      Voici un résumé de son programme :

      http://www.greenparty.ca/fr/notre-vision

      Voici le programme complet, qui fait 213 pages :

      http://www.greenparty.ca/sites/default/files/visio

      Quant à savoir s'il faut voter uniquement pour les partis qui ont l'espoir de former le gouvernement ou d'obtenir la balance du pouvoir dans un éventuel gouvernement minoritaire, je vous répondrai trois choses :

      - le Parti Québécois, qui n'existait pas avant de faire élire 7 députés en 1970, avait fait avancer de nombreux dossiers grâce à ces quelques députés, pour ensuite être élu en 1976.

      - M. Amir Khadir, premier député élu de Québec Solidaire, a lui aussi fait avancer de nombreux débats par ses nombreuses interventions à l'Assemblée nationale et sur la scène publique, même s'il était seul de son parti au cours de son premier mandat.

      - Finalement, ce serait quand même amusant qu'à l'inverse de ce que vous avancez, ce soit le Parti Vert qui détienne la balance du pouvoir le 20 octobre au matin, car cela est possible : cette fois-ci, le Parti Vert aura plus que deux députés, j'en suis convaincu.

      Pour conclure, je ne prévois pas un ras-de-marée du Parti Vert ni au Québec, ni au Canada, mais je crois que les populations québécoise et canadienne ont suffisamment de maturité politique et de conscience environnementale pour être capable d'élire certains des excellents candidats du Parti Vert, dont messieurs Green, Bélisle et Lauzon.

      Bonne journée monsieur, et bonne lecture !

    • Bernard Terreault - Abonné 8 septembre 2015 13 h 25

      M. Vaillancourt, en tout respect, je ne juge les positions bien intentionnées des Verts sur les enjeux sociaux et économiques comme comme vraiment réfléchis.