Dans le ventre des campagnes

Ils travaillent dans l’ombre à concevoir cette campagne électorale : dans les quartiers généraux des libéraux et des néodémocrates, des dizaines de militants manipulent logiciels sophistiqués et vieilles méthodes éprouvées pour rejoindre les électeurs et donner le maximum de chances de victoire à leur parti. Incursion.


Le local est anonyme, angle Saint-Laurent et Mont-Royal à Montréal. Une salle divisée en postes de travail serrés et séparés par des paravents. C’est ici qu’à midi, chaque jour, une petite armée d’une cinquantaine de militants néodémocrates débarque pour se saisir d’un outil à la fois archaïque et indispensable : un téléphone fixe.

Pendant le reste de la journée, ces travailleurs du Nouveau Parti démocratique (NPD) vont passer des centaines de coups de fil auprès d’autant d’électeurs pour tenter de connaître leur intention de vote, mais aussi savoir quels enjeux les préoccupent. Des informations vitales qui seront ensuite acheminées et compilées au quartier général de la campagne québécoise du parti — de l’autre côté de la rue —, où elles seront intégrées à la base de données néodémocrate, nommée Populous.

Cette campagne électorale 2015 se construit ainsi beaucoup à travers ces logiciels ultraperformants que les trois grands partis nationaux utilisent : de formidables mines d’informations qui servent à connaître les préoccupations et intérêts des électeurs, mais surtout comment les rejoindre rapidement pour solliciter des dons.

Sauf qu’au-delà de la technologie, il y a des choses qui ne changent pas, dit Rebecca Blaikie, directrice de la campagne au Québec et directrice nationale du NPD. À savoir : « Le contact direct — par téléphone ou par le porte-à-porte — demeure la base de notre campagne. On est un peu “ old school ” là-dessus, mais c’est aussi dans notre ADN. Les informations qu’on récolte de cette manière nous permettent de nourrir le logiciel, mais surtout de savoir quel message passe bien ou ce qu’il faut modifier dans notre approche. C’est du “ feed-back ” essentiel. »

La matière recueillie par les équipes de terrain est analysée par les permanents du quartier général. Dans ces bureaux, où plusieurs cartes du découpage électoral du Québec sont punaisées sur un grand mur orange vif, l’équipe de direction de la campagne se « met le nez dans tous les rapports de ce qui se passe sur le terrain », dit Nicolas-Dominic Audet, directeur adjoint de la campagne québécoise.


« On essaie de voir les tendances. Nos téléphonistes et nos équipes tactiques [chargées d’encadrer le travail des candidats et d’organiser les événements sur le terrain] nous disent ce qui fonctionne ou pas… Toute la gestion stratégique se fait à partir d’ici. »

L’arme électorale d’Obama

La même fébrilité électorale règne au quartier général du Parti libéral du Canada (PLC), au neuvième étage d’un immeuble du centre-ville d’Ottawa. On pourrait se croire ici dans le bureau de n’importe quel ministère — nous sommes à deux pas de la colline parlementaire —, si ce n’était des affiches électorales de Justin Trudeau qui garnissent les murs (et du fait que les employés travaillent passablement plus tard que les fonctionnaires).

Des dizaines de personnes gèrent la campagne électorale du parti dans les moindres détails. Une équipe planifie l’itinéraire du chef. Plus loin, on envoie des courriels pour solliciter des dons en argent. La comptabilité gère les chèques et les dons par carte de crédit. Des analystes surveillent les bulletins de nouvelles diffusés en direct sur une série d’écrans.

Comme le NPD et le Parti conservateur, le PLC dispose de son arme électorale sophistiquée — la même qui a aidé Barack Obama à accéder à la Maison-Blanche —, une base de données conçue par la firme américaine NGP VAN. Et comme pour les autres partis, ce puissant logiciel a pour but d’aider les candidats à nouer des « contacts directs » avec les électeurs.

Car le constat est ici le même qu’au NPD : à l’ère de Facebook et Twitter, il n’y a encore rien de mieux qu’une poignée de main — et un sourire d’occasion — pour arracher des votes.

« Pour gagner une élection, la recette est simple : il faut avoir le plus de contacts directs possible avec les électeurs, surtout par le porte-à-porte », dit Sean Wiltshire, directeur de l’analytique au PLC, rencontré dans son bureau. Des études démontrent qu’en frappant aux portes des électeurs, un candidat peut convaincre entre 3 % et 6 % des gens de l’appuyer, selon lui. Les appels téléphoniques permettent de convaincre moins de 3 % des électeurs.

Temps gagné

 

Sean Wiltshire examine des graphiques qui s’affichent sur l’écran de son ordinateur. Ce docteur en génétique diplômé de l’Université McGill gère la mégabase de données du parti, baptisée Libéraliste, qui contient les noms de 24 257 592 électeurs inscrits. Le but : aider les organisateurs sur le terrain à repérer les partisans libéraux, les convaincre d’aller voter — et de faire un don au parti.

« On ne perdra pas notre temps à aller frapper à la porte des partisans conservateurs », dit Sean Wiltshire. Un simple clic sur son écran d’ordinateur lui permet de surveiller en temps réel la campagne des 338 candidats libéraux au Canada : combien de bénévoles travaillent sur le terrain, combien d’argent ils ont amassé, à combien de portes ils ont frappé.

Une carte indique les intentions de vote, réelles ou estimées, dans chacune des circonscriptions, une rue à la fois. Chaque adresse est cartographiée. Sur le terrain, les candidats et leurs bénévoles n’ont qu’à sortir leur téléphone pour savoir à quelles portes cogner. Une application pour téléphone mobile indique l’allégeance politique des électeurs — et une série d’autres informations, dont l’origine ethnique — à une majorité d’adresses.

Besoin d’argent…

La même précision chirurgicale s’applique aux envois de courriels aux sympathisants du parti : selon qu’ils ont déjà financé ou non le PLC, les partisans se feront demander un don de 3 $, de 10 $ ou de 20 $. Le parti sait aussi à qui envoyer des courriels pour vanter ses politiques en environnement, en économie ou en logements sociaux, par exemple. Ces envois ciblés fonctionnent, affirme-t-on : « Les envois de courriels représentent notre source de financement qui connaît la plus grande croissance », dit Olivier Duchesneau, gestionnaire des communications pour les libéraux.

Les conservateurs sont devenus maîtres dans l’art d’amasser une fortune à coups de dizaines de milliers de petits dons. Ils ont donné l’exemple aux autres partis, qui n’ont pas eu le choix d’élargir leur base de donateurs : le gouvernement Harper a éliminé le financement public des partis politiques depuis le 1er avril 2015. Les partis livrent ainsi leur première campagne électorale sans financement direct de l’État (ils ont toutefois toujours droit au remboursement d’une partie de leurs dépenses électorales).

En ce sens, « avoir de l’information pour savoir comment parler aux gens qui pourraient être prêts à faire un don est précieux », dit Nicolas-Dominic Audet, du NPD. Et pour ce faire, une base de données à la fine pointe de la technologie aide énormément… mais jamais autant que le fait d’être en avance dans les sondages, avoue M. Audet. Et ça, c’est un phénomène qui ne se contrôle pas.



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