La guerre pour secourir les réfugiés

Cette femme et son enfant ont été arrêtés en Hongrie jeudi lorsque le train qui devait les mener en Autriche a été stoppé par les policiers.
Photo: Istvan Bielik Agence France-Presse Cette femme et son enfant ont été arrêtés en Hongrie jeudi lorsque le train qui devait les mener en Autriche a été stoppé par les policiers.

L’image d’un bambin syrien mort noyé en tentant de fuir le conflit avec sa famille a non seulement secoué la planète, mais elle est venue bouleverser la campagne électorale fédérale. Tous les chefs ont tour à tour retenu leurs larmes, en réagissant à cette triste photo jeudi. Stephen Harper y compris. Mais le chef conservateur a rapidement répliqué avec ses canons : ce drame humain est une preuve de plus qu’il faut bombarder l’Irak et la Syrie.

L’histoire d’Aylan Kurdi et de sa famille a complètement fait dérailler la campagne conservatrice jeudi, après qu’on eut appris que la tante de l’enfant, qui habite l’Ouest canadien, avait entamé des démarches pour que sa famille la rejoigne. Le ministre de l’Immigration Chris Alexander a interrompu sa campagne pour revenir à Ottawa faire le point sur la situation. Son collègue au Multiculturalisme, Jason Kenney, a annulé une « annonce importante » en matière d’immigration. Et leur chef Stephen Harper a abandonné une séance photo et l’annonce du jour pour réagir à la mort d’Aylan, de son frère Ghaleb et de leur mère Reham.

La première chose à laquelle M. Harper et son épouse Laureen ont pensé, c’est à leur propre fils Ben à cet âge-là. « Cela vous donne les larmes aux yeux », a commenté le chef conservateur, qui retenait les siennes.

Mais l’émotion est vite passée. La crise est « énorme » et la photo « crève le coeur ». La réponse est toutefois plus qu’humanitaire. « Il faut aider les gens qui sont encore là-bas et qui ne peuvent fuir. Et c’est en partie en arrêtant l’horrible violence qui leur est infligée, qui les déplace et qui les tue », a martelé Stephen Harper. « Je ne vois pas comment vous pouvez regarder ces images et vous dire “ nous devrions tourner le dos et laisser ces gens se faire tuer, parce que nous ne voulons pas participer à la mission militaire ”. C’est complètement irresponsable. »

Pas d’engagement donc pour accueillir davantage de réfugiés. « On peut se rendre fou à se morfondre, en voyant les millions de personnes qui sont en danger, les dizaines de milliers qui meurent. On fait ce qu’on peut pour aider », a tranché M. Harper.

Néodémocrates et libéraux avaient justement sommé les conservateurs d’en faire plus. Thomas Mulcair réclame que le Canada accueille « immédiatement » les 10 000 réfugiés syriens que les Nations unies somment Ottawa d’accepter. Les libéraux promettent d’en accepter 25 000 sur trois ans.

« Comme père, comme grand-père, je trouve ça insoutenable de voir ce qu’on est en train de voir là, a dit le chef du NPD, la voix tremblante. C’est un échec de la communauté internationale, un échec du Canada. »

« Aucune intervention militaire n’aurait pu sauver la vie de cet enfant sur cette plage, a dit M. Mulcair jeudi soir. Nous avons une position qui diffère de M. Harper sur cette guerre. »

« Nous voulons tous une explication […] à savoir pourquoi, même si cela fait des mois, même des années que les ONG, la communauté internationale, les Canadiens, des députés de l’opposition demandent au gouvernement d’en faire plus pour répondre à la crise des réfugiés, ils ont choisi de ne pas agir », a réagi Justin Trudeau, tout aussi troublé.

Gilles Duceppe a préféré éviter d’en faire une « joute partisane », mais a renchéri qu’il fallait accueillir « plus rapidement » ces 10 000 Syriens.

Pas de demande refusée

Le ministère de l’Immigration a précisé que la tante des Kurdi, Fatima, n’avait pas fait de demande pour parrainer le père d’Aylan, Abdullah, contrairement à ce qui était avancé en début de journée jeudi. C’était plutôt son autre frère, Mohammed, qu’elle avait tenté de faire venir avec sa famille. Une demande refusée par Ottawa. Quant aux rumeurs voulant que le Canada ait offert une citoyenneté à Abdullah Kurdi, après le drame, le ministère l’a démentie.

La tante des enfants Kurdi a pleuré la mort de ses proches, lors d’un point de presse empreint d’émotion. « Ces deux enfants, ils n’ont pas eu une bonne vie », a-t-elle déploré de ses neveux morts noyés lorsque le bateau qui devait les transporter vers une île grecque a chaviré mercredi. Incapable de les faire venir au Canada, Fatima Kurdi a fourni les 5000 $ nécessaires à Abdullah pour qu’il cherche ailleurs le refuge espéré. Son frère l’a avertie par texto qu’il prendrait la mer Méditerranée. Sans nouvelles pendant deux jours — alors que la traversée de 20 km devait prendre une demi-heure — Fatima Kurdi a vite compris. Cette traversée périlleuse, l’épouse d’Abdullah la craignait, car elle ne savait pas nager.

Fatima Kurdi en a contre le gouvernement canadien, mais aussi toute la communauté internationale « de ne pas en faire assez pour les réfugiés ».

Politique critiquée

La communauté syrienne est en colère. « Car ça fait quatre ans qu’on demande [au fédéral] de créer un programme de réunification des familles », a reproché Faisal Alazem, directeur du Conseil syro-canadien. Le Canada l’a fait pour Haïti après le tremblement de terre. « La communauté se demande pourquoi d’autres pays et pas la Syrie ? Parce que c’est un pays arabe, un pays à majorité musulmane ? […] C’est difficile de ne pas conclure que la géographie a quelque chose à voir », a affirmé M. Alazem.

Le gouvernement conservateur s’est engagé depuis deux ans à accueillir 11 300 réfugiés syriens. De ce nombre, 2374 sont arrivés au pays (622 ont été pris en charge par le gouvernement, les autres par des familles ou organismes privés). M. Harper a promis, il y a deux semaines, d’en accueillir 10 000 de plus d’ici 2018.

« La réponse du Canada fait pitié », a reproché Janet Dench, du Conseil canadien pour les réfugiés. Ottawa devrait à tout le moins offrir un permis de séjour temporaire aux Syriens qui ont des proches au Canada, le temps que leur dossier soit traité ici. L’image d’Aylan, échoué sur les rives de la Turquie, « souligne l’impact humain et le coût en vies de l’attitude du Canada envers les réfugiés syriens », a-t-elle dénoncé.

Un reproche repris par Rosalind Wong, de Solidarité sans frontières, qui déplore l’ensemble de la politique canadienne. Le fédéral a resserré sa couverture des soins de santé pour les demandeurs d’asile et modifié plusieurs lois pour restreindre leur arrivée. La crise syrienne est « une crise globale, de laquelle le gouvernement est absolument complice », a-t-elle accusé.

Parrainage complexe

Fatima Kurdi avait tenté de ramener son autre frère, Mohammed, à ses côtés au Canada. Ottawa exige cependant que tout réfugié syrien parrainé par des individus — et non le fédéral ou un organisme — soit reconnu comme tel par l’Agence des Nations unies pour les réfugiés. Or, des 4 millions de réfugiés qui ont quitté la Syrie, l’agence n’en a reconnu que 10 % nécessitant une délocalisation. « Vos chances sont très faibles », explique Faisal Alazem du Conseil syro-canadien, car l’ONU privilégie les plus vulnérables. Ottawa impose en outre un délai de plus de 40 mois aux demandes provenant de Turquie.
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13 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 4 septembre 2015 03 h 43

    Pharaon...

    Hier, Pharaon a gagné.
    Sa fille n'a pas sauvé Moïse.
    Moïse, Moché, Moses, Moussa ou Mosus, peu importe le nom parce qu'à l'âge de cet enfant martyr, on n'a pas encore la bêtise de fermer son être à une religion. Bien qu'on croit au Bon Dieu et en ses parents plus qu'en toute chose...

    Hier, c'est Pharaon qui a gagné.
    Puisqu'on n'a fait que ce qu’on pouvait pour aider, comme l'avoue Monsieur Harper malgré lui, l'enfant ne fut pas sauvé des eaux.
    Après tout, qu'est-ce qu'on en a à faire de Moïse ?
    Parce que tout le problème de l'aide et de la protection des milliers de gens qui fuient la mort en Syrie et ailleurs, est justement là.
    Qu'il soit moderne, par centaines ou seul, Dans les circonstances, pour être digne de simplement nous proclamer humains, faire tout ce qu'on peut ne sera jamais suffisant. Parce que c'est l'impossible qu'il fautr faire.
    N'est-ce pas ainsi que les régimes nazis furent écrasés en Europe ? Alors qu'ils n'étaient que nourris par les illusions de négociation et les tergiversations politique jusqu'à ce que Churchill arrive au pouvoir.

    Hier, Moïse est mort. Et il s'appelait Aylan.
    Et nous, et nous maintenant, aurons-nous de cet assassinat, de celui d'un enfant, d'une personne comme de dizaines de milliers d'individus innocents, eux qui se trouvent sous les bombardements, les gazages ou en fuite, l'épine dorsale pour arrêter le délire de mort des Pharaons coupables ?
    Et par dessus-tout, aurons-nous dorénavant la conscience de faire l'impossible pour l'Homme en souffrance ?

    Ou bien montrerons-nous avoir définitivement perdu l'élémentaire sens de ce qui a, laborieusement et douloureusement, donné naissance à notre propre humanité ?

    Merci de m'avoir lu.

  • Jacques Morissette - Inscrit 4 septembre 2015 04 h 28

    Ce drame humain sera-t-il un tremplin de type électoraliste?

    Pas sûr que l'attitude du gouvernement Conservateurs de Stephen Harper aurait été la même en pareil cas s'il n'y avait pas l'actuelle campagne électorale? Encore moins sûr que le gouvernement Conservateurs aurait agi aussi promptement s'il avait remporté les élections, disons, depuis deux mois. Cela dit, impossible de ne pas accueillir la nouvelle de ce drame humain sans émotion.

    Stephen Harper est un fin renard rusé, bien naïf qui ne le croirait pas capable de se servir de l'événement pour le placer, disons sur l'échiquier stratégique des élections actuelles. Surtout au regard de la petite place qu'occupe les Conservateurs dans les sondages. Y aurait-il quelque part une volonté cachée de type électoraliste?

  • Salah-Eddine Khalfi - Inscrit 4 septembre 2015 06 h 45

    Tant de malheurs pour faire tomber Assad.

    Qui sème le vent récolte la tempête. La crise des réfugiés ne fait juste que commencer. L'ouverture des frontières, même partielle aura les mêmes effets que l'ouverture d'une boite de condor: des millions de malheureux se presseront bientôt aux portes de l'Europe.

    Il n'y aura pas de fin heureuse, je le crains. tôt ou tard, ils vont commencer à tirer.

    • Daniel Bérubé - Abonné 4 septembre 2015 10 h 30

      Effectivement, sortis de leurs pays par l'utilisation d'armes entre les mains de révoltés religieux, et qui souvent (les armes) proviennent de pays industrialisés comme le nôtre; ces pauvres peuples sont pris entre l'arbre et l'écorce... comme poussé d'un côté et barré de l'autre. Voilà ou mène généralement les marchés des armements, mais que voulez-vous... aux yeux de grand nombre d'économistes à courte vue (pas tous...) ce sont les marchés, et les marchés c'est du commerce, et les commerces c'est de l'argent, et l'argent c'est le pouvoir, aujourd'hui.

      Quantité de "dirigeants" ont enlevé les pouvoirs des peuples, pour le donner à l'argent, à l'industrie, aux marchés. Nous pouvons voir aujourd'hui où mène ce pouvoir, au niveau planétaire: environnement (réchauffement que plusieurs continuent à nier, rareté de plus en plus grande de terres cultivables (épuisement des sols), eau potable, déplacement des peuples. Des enfants aujourd'hui meurent, et ce à cause des décisions prisent par "les grands", les dirigeants des peuples, soit disant démocratiques (car faisant souvent l'inverse des promesses électorales) et autres, ayant vison à court terme, ne considérant que le profit fait aujourd'hui de la vente de ces armes, mais ignorant les impacts sur les jeunes et les générations à venir...

      L'homme, devant l'argent, devient comme le loup affamé devant un tas de viande fraiche, du drogué en manque devant une seringue pleine et prête a utiliser. Nos grands-parents auraient pris un moment, pour une prière, une méditation, une réflexion sur ce qui se passe dans notre monde... mais aujourd'hui... on n'a plus le temps... trop pressé à "se trouver de l'argent" pour répondre à des choses essentielles, comme un I-pad, un téléphone intelligeant, une voiture de l'année, un voyage dans le sud...

  • Maryse Veilleux - Abonnée 4 septembre 2015 07 h 31

    BIen sûr!...

    ... "il faut bombarder l'Irak et la Syrie"... pour tuer encore plus de bambins!!!! État islamique est très fort mais ils sont très peu nombreux, dans le reportage que j'ai vu il y a environ un an on parlait d'environ 800 personnes actives. Mais leur force tient du fait qu'ils sont des gens entraînés, stratégique. On y mentionnait que plusieurs étaient des anciens de l'armée de Saddam Hussein. Bref, on écarte pas un si petit nombre de personnes par des bombardements qui vont tuer beaucoup plus de civils.

    • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 4 septembre 2015 11 h 07

      Si les 5 millions de déplacés étaient restés sur place à combattre l'État islamique, peut-être que de dernier aurait été neutralisé. Il faudrait aider les populations locales à se défendre contre les terroristes de l'ISIS.

    • Yves Corbeil - Inscrit 4 septembre 2015 11 h 48

      Mme vous ne pensez pas que les agissements des pays occidentaux qui nomment et dégomment plutard ces dirigeants de pays en leur faisant la guerre après leur avoir vendu les mêmes armes qui se retournent contre eux. Vous pensez pas que tout cela alimente une haine qui va bien au delà des 800 personnes actives que vous mentionnez.

      L'Arabie Saoudite installé au beau millieu de la poudrière et qui ne fait rien officiellement, ça vous semble pas un peu inhumain aussi et il y a d'autres pays riches autour qui ne font rien non plus. À force de se mettre le nez ou on a pas d'affaire on fini par se brûler. Mais il y a des intérêts à être là $$ et le prix a payé s'éleve de plus en plus, je me demande comment y vont solutionné, Harper favorice les bombardement massif comme un bon républicain, ça fait peur.

    • Palardy RACHEL - Inscrite 4 septembre 2015 11 h 59

      Je ne sais pas d'où vous prenez vos chiffres, ''On parlait d'environ 800 personnes actives''
      Selon un article paru dans 'Le Monde' le 22 Aoùt 2015, selon un chercheur et consultant du Liban, Romain Caillet, à l'heure actuelle on compterait entre 25,000 et 50,000 hommes dans l'EI.
      Stephen Harper a raison il faut s'attaquer à la raison pour laquelle tous ces gens fuient leur pays et pas seulement au fait de leur trouver un asile. De plus il faut différencier un migrant d'un réfugié, et si nous accueillons ces syriens sans faire cette distinction tôt ou tard ils devront être renvoyés et devront passer par les voix normales du système. Soyons prudents tout en étant humanitaires et ne perdons pas de vue les motifs qui poussent ces gens à sortir de leur pays.

      Rachel Taillon

  • Patrick Daganaud - Abonné 4 septembre 2015 07 h 35

    Manipulation, quand tu nous tiens...

    Des politiciens avec des émotions sincères, permettez-nous d'en douter!

    Un enfant meurt et voilà que le PM se trouve un affect qu'il aurait dû réveillé quatre ans plus tôt et en évitant surtout de jeter constamment de l'huile sur le feu : l'appel à la peur et à la terreur nourrissent le terrorisme...

    Un Mulcair « à la voix tremblante, père et grand-père, qui trouve insoutenable, bla, bla, bla...»
    Ne sait-il pas que l'austérité néolibérale que ne manquera pas de produire son équilibre budgétaire néodémocrate (?) freinera l'accueil des réfugiés et fera mourir d'autres enfants d'ailleurs et d'ici...

    « 25 000, minimum!» pour Justin qui, néodémocrate dans l'âme(?), jette, pêlemêle, des chiffres libéraux qui remplacent le réel ambiant.

    Cela prenait une certaine décence et, dans le constat de notre incurie qui résulte de la politique guerrière de Harper et qui a effacé la tradition humanitaire canadienne, un minimum de mots pour éviter de mentir.
    Seul Duceppe a eu cette décence.

    Comme peuple que nous ne sommes pas, il nous faut pleurer sur notre parfaite apathie, acquise sous la gouvernance insensible de Harper qui transcende tout son être et tout son paraître.
    Pas sur la contemplation narcissique de notre capacité à nous émouvoir!

    Se taire et agir.