En froid avec les changements climatiques

Au Canada, la production de pétrole et de gaz n’est soumise à aucun plafond d’émissions de GES.
Photo: Mark Ralston Agence France-Presse Au Canada, la production de pétrole et de gaz n’est soumise à aucun plafond d’émissions de GES.

Le règne environnemental de Stephen Harper a sans contredit été marqué par le dossier des changements climatiques et par son absence de volonté de s’y attaquer. Il faut dire que M. Harper n’a jamais cru aux initiatives mondiales pour lutter contre les dérèglements du climat. En 2002, dans une lettre qu’il adressait à ses militants de l’Alliance canadienne, il écrivait que le protocole de Kyoto constitue un « complot socialiste qui vise à soutirer des fonds aux pays les plus riches » et que de toute manière, les preuves scientifiques des changements climatiques sont « modestes et contradictoires ». La même année, il votait à la Chambre des communes contre la ratification du protocole et qualifiait de « décision incroyablement stupide » le résultat positif de ce vote.

Le Canada s’est donc retiré de ce protocole en décembre 2011, alors que les conservateurs goûtaient leurs premiers mois de majorité, mais le chemin vers ce retrait a été tortueux. En vertu du protocole de Kyoto, le Canada devait réduire ses émissions de gaz à effet de serre (GES) de 6 % par rapport à leur niveau de 1990 en 2008 et de 20 % en 2020. En chiffre absolu, cela signifiait ramener les émissions canadiennes à 490 mégatonnes (MT) en 2020. Arrivés au pouvoir, les conservateurs se sont échinés à assouplir cette cible. En 2006, ils abandonnent toute cible pour 2008, mais s’engagent ambitieusement à ramener les GES à 415 MT en 2020. L’année suivante, cette bonne intention s’évapore. L’objectif devient 592 MT. En 2010 apparaît l’accord de Copenhague et son objectif dilué de 622 MT. Puis, en mai dernier, Ottawa change encore d’avis. Plus question de cibler quoi que ce soit pour 2020. Cap sur 2030, avec des émissions souhaitées de 524 MT.

Un proche conseiller de Stephen Harper avait confié au Devoir il y a quelques années que le premier ministre faisait exprès pour brasser sans cesse les cartes afin que les citoyens perdent leurs repères sur cette question. Une certitude demeure : en 2013, dernière année pour laquelle les chiffres sont disponibles, les émissions canadiennes s’établissaient à 726 MT, soit 150 MT au-dessus de ce qu’elles auraient été si Kyoto avait été respecté.

Le gouvernement conservateur répète qu’il privilégie une approche « secteur par secteur » imposant à chaque secteur d’activité économique une cible de réduction de ses GES. Dans les faits, seuls deux secteurs sont concernés. En transport, le Canada a adopté les normes américaines sur l’efficacité énergétique des flottes automobiles, comme il l’a toujours fait. Pour les centrales au charbon, le règlement n’existe que depuis un an. Les autres secteurs ? Toujours rien. Le transport ferroviaire est soumis à des normes volontaires. La production de pétrole et de gaz n’est soumise à aucun plafond. En mai, Ottawa s’est engagé à réglementer les centrales électriques au gaz naturel et la production de produits chimiques et de fertilisants à base d’azote, mais cela prendra des années.

Radicaux c. Harper

L’ère environnementale Harper a aussi été marquée par les attaques en règle contre les environnementalistes. En 2012, le ministre des Ressources naturelles d’alors, Joe Oliver, s’en prend aux activistes opposés au pipeline Northern Gateway, ce tuyau de 1177 kilomètres devant traverser la Colombie-Britannique. Il les traite de « radicaux » qui veulent « nous ramener au Moyen Âge ». M. Oliver leur reproche d’être financés par des intérêts étrangers. Les principaux intéressés ne le nient pas, mais font valoir qu’il n’y a rien de mal à travailler de concert avec des partenaires étrangers comme le font l’UNICEF ou Médecins sans frontières. Coïncidence ? Sept de ces mêmes groupes, dont Équiterre, la Fondation David Suzuki et Pembina, font, en 2014, l’objet d’un audit de l’Agence du revenu du Canada. Tous y lisent une façon détournée de les faire taire.

Le pipeline Northern Gateway a finalement été approuvé par Ottawa l’été dernier, moyennant le respect de 209 conditions. Celui de Keystone XL, lui, pour lequel le Canada milite sans relâche aux États-Unis, est toujours pris dans les dédales politiques de Washington.

Mammouths verts

En 2012, le gouvernement a profité de ses deux projets de loi de mise en oeuvre budgétaire pour modifier en profondeur les lois environnementales. Le premier a allégé le processus d’évaluation environnementale des grands projets pour faire en sorte que seuls les impacts sur les poissons, les espèces aquatiques menacées et les oiseaux migrateurs soient considérés. La protection de l’habitat des poissons se limite désormais aux seules espèces exploitées à des fins commerciales, récréatives ou traditionnelles et aux espèces dont celles-ci se nourrissent.

Le second a modifié la Loi sur la protection des eaux navigables. Exit les demandes de permis pour construire des ouvrages entravant la navigation sur un cours d’eau. Seuls 97 lacs, 3 océans et 62 rivières seront protégés sur les millions que compte le Canada. Pour les autres, il faudra désormais s’adresser aux tribunaux après coup si un ouvrage nuit, par exemple, au canotage. Le ministre des Transports, Denis Lebel, avait justifié le changement en déplorant qu’avant, « on utilisait le vocable “eau navigable” pour parler des alentours d’un fossé ou d’une petite rigole ou d’un petit ruisseau pour bloquer l’avancement de projets, et c’est ça qu’on ne veut plus ». Ce second projet de loi a aussi modifié la Loi sur les pêches pour dire que les ouvrages sur les cours d’eau poissonneux qui obstruent le passage du poisson ne seront interdits que s’ils bloquent plus des deux tiers de la largeur dudit cours d’eau.

L’ours et les ampoules

La gouvernance environnementale conservatrice a compris aussi un lot de mesures décisives qui ont marqué l’imaginaire. Les ampoules incandescentes traditionnelles ont été interdites en 2014 (2015 pour les ampoules de 40 et 60 watts). Pour combattre les algues bleues qui menacent les lacs, Ottawa a réduit la concentration permise de phosphore dans les produits de lessive et les détergents pour lave-vaisselle, la faisant passer de 2,2 % à 0,5 % (aucune règle n’a cependant été imposée au secteur agricole).

Le gouvernement a adopté un règlement limitant la concentration de composés organiques volatils (COV) permis dans les voitures neuves. Comme l’avait réclamé le NPD, le gouvernement s’est engagé cet été à interdire les microbilles de plastique dans les produits de beauté. Comme le processus réglementaire comporte plusieurs étapes, la date d’entrée en vigueur de cet interdit n’est pas encore connue.

Sur le front de la cruauté envers les animaux, une loi a finalement été adoptée en 2008, après au moins sept précédentes tentatives libérales avortées. Mais la philosophie légale, jugée désuète, contenue dans le Code criminel n’a pas été modifiée. Seules les pénalités ont été bonifiées.

Un animal qu’on n’a peut-être pas senti protégé par l’équipe Harper est l’ours polaire. Le Canada a voté en 2013 contre une proposition américaine qui aurait interdit le commerce des produits de l’ours polaire à la rencontre de la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction. La ministre de l’Environnement, Leona Aglukkaq, avait expliqué au Globe and Mail que l’ours se portait très bien. « Souvent, les scientifiques jettent leur dévolu sur la faune et la flore du Nord pour démontrer que le changement climatique est en marche et que les ours polaires vont disparaître et je ne sais pas quoi. Mais les gens sur le terrain vous diront que la population d’ours polaires est en bonne santé. Vous savez, dans ces régions, elle a en fait augmenté. […] Mon frère est un chasseur qui vous dira que la population d’ours a augmenté et que les scientifiques ont tort. »

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