Nigel Wright part… mais les questions demeurent

Six jours de témoignage n’ont pas entamé la bonne humeur de Nigel Wright… du moins à l’extérieur du tribunal.
Photo: Justin Tang La Presse canadienne Six jours de témoignage n’ont pas entamé la bonne humeur de Nigel Wright… du moins à l’extérieur du tribunal.

Le supplice de Nigel Wright s’est achevé mercredi. Le témoin a enfin été remercié, après six jours de témoignage au cours desquels des centaines de courriels ont été épluchés, démontrant la portée de l’influence de l’ancien chef de cabinet de Stephen Harper sur Deloitte, le Sénat et même un consultant recruté par Mike Duffy pour l’aider. Les révélations ont toutefois aussi eu une portée toute politique à l’extérieur du palais de justice, en soulevant plusieurs questions quant aux gestes posés par l’entourage de M. Harper. Des questions qui demeurent sans réponse.

Nigel Wright a rapidement confirmé la semaine dernière qu’il n’avait pas averti le premier ministre du fait qu’il rembourserait lui-même la dette de Mike Duffy. Quand il a indiqué à ses collègues, par courriel, que « le PM sait en termes généraux seulement que j’ai personnellement assisté Duffy quand je l’ai convaincu de rembourser », M. Wright ne parlait pas de l’origine des fonds. « Personnellement voulait dire ici que j’étais personnellement impliqué dans le dossier […] que tout n’a pas été fait par des membres de mon personnel », a-t-il expliqué mercredi.

Ses échanges avec des collègues ont toutefois révélé que quatre proches de M. Harper savaient, eux, qu’il avait versé 90 000 $ pour rembourser le Sénat. Et ce, deux mois avant que l’affaire ne soit révélée au grand jour. Parmi eux, Ray Novak, selon l’ex-avocat de M. Harper Benjamin Perrin, qui sera à la barre des témoins ce jeudi et qui a confié à la GRC avoir été dans la pièce avec lui lorsque M. Wright leur a avoué sa décision. M. Novak, qui est le nouveau chef de cabinet de M. Harper, le nie. Son collègue Stephen Lecce, attaché de presse du chef conservateur, savait quant à lui qu’au départ le Parti conservateur paierait pour M. Duffy.

C’est donc dire qu’au moins cinq personnes — en plus de M. Wright — savaient que chaque fois que M. Harper, ses ministres, son sénateur Duffy ou des communiqués de presse martelaient qu’il avait remboursé, c’était faux.

Malgré ces révélations et les preuves déposées en cour, Stephen Harper a refusé de fournir des explications.

M. Novak lui a-t-il menti ? Ou savait-il lui aussi ? Le chef conservateur n’a pas répondu. M. Novak — qui est à ses côtés depuis 14 ans et ces jours-ci à bord de la campagne conservatrice — a-t-il encore sa confiance ? Le chef conservateur s’est contenté de rétorquer aux journalistes qu’il « n’accepte pas [leur] interprétation des faits ». Et pour le reste, il refuse de « faire des commentaires sur des choses qui sont actuellement devant les tribunaux ».

Le porte-parole de la campagne conservatrice Kory Teneycke a de son côté martelé qu’il était « inconcevable » que M. Novak ait été au courant et qu’il n’ait pas averti son patron.

Mais les partis d’opposition ne sont pas du même avis. « Un plus un font deux. Maintenant qu’on sait que Novak savait, on est capable de conclure que Harper savait bel et bien, a tranché Thomas Mulcair. Et il est temps de commencer à dire la vérité aux Canadiens ».

Une accusation reprise par Justin Trudeau, qui estime qu’il « devient de moins en moins crédible pour [Stephen Harper] de dire qu’il ne savait pas ». Les libéraux ont sommé le chef conservateur de congédier M. Novak et de conserver tous les messages qu’il a échangés avec M. Wright pour les remettre à la GRC. Car il a révélé avoir communiqué avec M. Novak il y a deux semaines — soit à la veille du début de son témoignage et pendant la campagne électorale.

Wright était partout

Tout ce beau monde cité dans les courriels de M. Wright savait par ailleurs que le bureau de M. Harper a d’abord tenté de corriger le verdict de l’enquête de Deloitte sur Duffy puis, lorsque la firme a refusé, de connaître ses conclusions avant qu’elles ne soient rendues publiques. M. Wright et ses collègues sont aussi intervenus pour forcer la main de sénateurs conservateurs et modifier l’issue d’un rapport sénatorial.

Deloitte avait conclu que les règles du Sénat n’étaient pas claires, tandis que le comité s’apprêtait à dire qu’il n’y avait pas d’ambiguïté. « Je n’étais certainement pas d’accord avec cela. Alors nous pressions nos sénateurs de rendre le rapport du comité cohérent avec le rapport de Deloitte », a justifié M. Wright.

Son emprise ne s’est pas arrêtée là. Lorsque M. Duffy a fait appel à un consultant en relations publiques, Goldy Hyder, ce dernier s’est retrouvé à communiquer avec M. Wright pour lui demander d’approuver les déclarations que le sénateur publierait par la suite. « M. Duffy pensait que M. Hyder travaillait pour lui. Mais en réalité, M. Hyder travaillait avec vous, pour obtenir ce que vous vouliez », a lancé l’avocat du sénateur, Donald Bayne. Non, M. Hyder le consultait simplement, a rétorqué M. Wright.

Le contre-interrogatoire de la défense a duré cinq jours. M. Wright a paru parfois fatigué, parfois exaspéré par les questions de Me Bayne. La couronne aussi, le procureur Mark Holmes s’étant même opposé mercredi à certaines de ses questions. « Ceci semble entièrement mené par des motifs politiques, et en rien relié au procès », a-t-il déploré en accusant Me Bayne et son client d’avoir un « agenda ». Le juge n’a pas mordu, permettant à Me Bayne de poursuivre son contre-interrogatoire au cours duquel il a tenté de mettre en cause la crédibilité du témoin clé de la couronne en soulignant certaines contradictions.

M. Duffy est une simple victime du stratagème de M. Wright, selon sa défense. La couronne a invité M. Wright à confirmer que le sénateur était sain d’esprit, qu’il avait accepté de participer de son propre gré et que personne ne l’avait menacé.


 
9 commentaires
  • Pierre Lefebvre - Inscrit 20 août 2015 05 h 18

    Malgré tout

    Malgré que le sujet soit important, que c'est bien d'être informé sur ce qui se passe en coulisse; je remarque tout de même un détail sous-jacent : Comme à la dernière campagne électorale provinciale du Québec, ce sont les journalistes qui contrôlent l’élection. Ne passe que ce qu’ils veulent qui passe, de la façon qu’ils veulent que ça passe et pas autrement que ce qu’ils veulent. Ne vous arrangez pas pour qu’ils aient une dent contre vous, vous ne passerez pas.

    À méditer.

    PL

    • Alain Lavoie - Inscrit 20 août 2015 08 h 14

      M. Lefebvre, les journalistes n'ont pas se faire dicter leur conduite par qui que ce soit. De même, si les politiciens ne donnent pas de réponses satisfaisantes aux vraies questions, je ne vois pas pourquoi on devrait laisser passee ou fermer les yeux. Enfin, dernier point : je ne crois pas que les journalistes aient autant d'influence sur les électeurs qu'on le croit, tellement les résultats des différents scrutins demeurent toujours aussi conservateurs d'une élection à l'autre.

    • André Côté - Abonné 20 août 2015 09 h 58

      «Ne vous arrangez pas pour qu’ils aient une dent contre vous»
      Êtes-vous en train de suggérer aux journalistes de ne pas chercher la vérité des faits si non, les politiciens leur feront payer?

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 20 août 2015 10 h 57

      M. Lavoie, je ne veux en aucun temps dicter quoi que ce soit à qui que ce soit, je ne fais que constater. Je suis encore ici, entièrement d'accord avec vous, ils ne doivent pas lâcher le morceau. Les élections... c'est très compliqué ;)

      Note : «les journalistes n'ont pas se faire dicter leur conduite par qui que ce soit.» Ce serait bien de s'en souvenir à la prochaine élection québécoise de ce fait : «Les journalistes ne se font pas dicter leur conduite par qui que ce soit.» Mais je vous juge, la main au feu, qu'on va entendre le contraire par certains.

      Bonne journée.

      PL

      PL

    • Palardy RACHEL - Inscrite 20 août 2015 13 h 08

      Tellement d'accord avec vous M.Lefebvre, on ne mentionne plus les annonces faites par M. Harper, depuis une semaine à Radio-Canada, c'est vraiment une vendetta des journalistes surtout ceux de la colline parlementaire tel Emmanuelle Latraverse chef de pupitre à Ottawa... qui on le voit a vraiment un 'field day' avec ce proces.

      Rachel Taillon

  • Marc Lacroix - Abonné 20 août 2015 08 h 21

    Duffy innocent ?

    Sûrement pas ! Il a pigé dans l'assiette au beurre alors qu'il se croyait protégé par ses amis conservateurs... mais il a exagéré est s'est fait prendre. Il a marché dans la combine qui visait à faire semblant de payer, mais trop d'erreurs avaient été commises dans le dossier et il s'est fait prendre. Le croire - innocent - c'est pratiquement prétendre que Duffy est "un innocent", dans le mauvais sens du terme, et qu'il a tout de même été recruté par notre PM pour l'aider dans ses opérations de relations publiques; Duffy "un innocent", Harper "un autre innocent" ! Cette histoire devient simplement abracadabrante pour jouir de quelque crédibilité que ce soit !

    • Gilles Théberge - Abonné 20 août 2015 16 h 00

      Qui est en procès actuellement monsieur Lacroix?

      Selon les journalistes on n'es plus trop certain. En tout cas dans le moment si je compte sur l'information journalistique pour me faire une tête sur les différents programmes politiques, tout ce qu'il y a au menu c'est de savoir si Harper a eu ou pas des mauvaises pensées.

      Je pense que les journalistes font de moins en moins de journalisme, et de plus en plus de politique. Et un jour ça va se retourner contre eux.

    • Marc Lacroix - Abonné 21 août 2015 08 h 06

      M. Théberge,

      Je sais très bien qui est en procès et la question couverte par le procès, c'est de déterminer si Duffy peut être reconnu coupable de fraude... hors de tout doute raisonnable. N'empêche que présentement nous constatons que le bureau du PM était impliqué dans l'affaire jusqu'aux oreilles et que l'idée que M. Harper n'ait rien su de fond de l'histoire est tout à fait douteuse (selon la balance des probabilités). Seul Duffy serait reconnu coupable selon le Code criminel, mais cela ne veut pas dire que tout le reste du monde est blanc comme neige. Les journalistes sont tout à fait justifiés de parler de cette histoire abracadabrante et ils n'ont pas le pouvoir de condamner qui que ce soit. D'ailleurs si notre PM estime que ce qui est raconté dans les journaux est diffamation, qu'il prenne des poursuites en conséquence.

      Entre vous et moi, il ne le fera pas parce qu'il devrait expliquer en quoi il y aurait diffamation et cela, il ne peut le faire sans tout dévoiler. Harper veut voir ce dossier s'évaporer parce qu'il y perd la face, mais se peut-il simplement parce qu'il s'est véritablement comporté de façon dangereuse et peu honorable ?

  • Sylvain Rivest - Abonné 20 août 2015 10 h 31

    Le fédéral en mène trop large

    Cette histoire, une parmie tant d'autres, nous interpelle car elle démontre que le mensonge est la norme en politique.

    Les journalistes, face au public, ont la tâche ingrate d'aller au fond de la question. Vous vous souvenez de Pauline Marois qui répondait, inlassablement, qu'il n'y aura pas de référendum tant que le peuple ne sera pas prêt? La réponse avait été donnée mais elle ne satisfaisait pas les journalistes. Ils voulaient plus de détail comme "comment allez-vous décider que le peuple sera prêt?".

    Ici, ce n'est pas la même chose. Car Harper ne veut pas répondre clairement qu'il était au courant et c'est cela qui agace les journalistes (et le public) qui cherchent constamment à lui poser la question d'un angle différent pour qu’il avoue enfin. Mais il n’avouera jamais, même sous la torture. Car son image est trop importante pour sa base. Si Harper tombe c’est la droite du canada qui tombe.

    Car au fond, la politique est pleine de fausseté et de mensonge. Les crimes sont couverts pour ne pas nuire aux partis qui est toujours à la solde d'un groupe non élu dont les intérêts sont à l'encontre des intérêts de la population.

    Au fond le parlement canadien est et a toujours été un institut hermétique où le mensonge est la seule chose qui en sort.

    En bref, le fédéral a trop de portée pour une institution aussi corrompue.