Le procès Duffy fait mentir le Parti conservateur

Ray Novak (à droite) conseille Stephen Harper pendant la campagne.
Photo: Sean Kilpatrick La Presse canadienne Ray Novak (à droite) conseille Stephen Harper pendant la campagne.

Le dernier coup asséné à la campagne conservatrice n’est pas venu de Mike Duffy ou de Nigel Wright, mais de l’ancien avocat de Stephen Harper. Car celui-ci a affirmé à la GRC que le bras droit du chef conservateur savait bel et bien que M. Wright paierait la dette de M. Duffy. Pourtant, vendredi encore, la campagne conservatrice plaidait que c’était faux et que Ray Novak ne savait rien.

L’avocat de Mike Duffy a surpris la Cour au grand complet, mardi après-midi, en citant l’entrevue accordée par l’avocat du bureau du premier ministre, Benjamin Perrin, à la police en février 2014. M. Perrin s’y rappelle avoir discuté avec M. Wright, un an plus tôt, du fait que le sénateur Duffy refusait encore de rembourser le Sénat. Les deux hommes s’apprêtaient à tenter de convaincre son avocate lors d’une conférence téléphonique. Mais avant, les deux hommes dressent l’état des pourparlers entre leur bureau et le camp de M. Duffy.

« À un moment, Ray Novak entre dans la pièce avant l’appel », se remémore M. Perrin dans son entretien avec la GRC. M. Perrin souligne à M. Wright que l’appel va être difficile, car ils refusent de payer. M. Wright rétorque : « Le sénateur Duffy va repayer la somme parce qu’elle va venir de ma poche. » « Je crois que Ray Novak était dans la pièce à ce moment », relate M. Perrin. M. Wright explique ensuite « à Ray Novak et moi-même » qu’il enverra « [s]on chèque ». « Ray l’a entendu et je me souviens avoir regardé Ray pour voir sa réaction », confie M. Perrin.

Ray Novak est l’actuel chef de cabinet de Stephen Harper — il a succédé à Nigel Wright. Il travaille pour le chef conservateur depuis 14 ans. M. Novak est ces jours-ci à bord de la caravane conservatrice, avec son patron.

« C’est noir et blanc », a martelé M. Perrin à la police, en citant un courriel envoyé par M. Wright à M. Novak dans lequel le premier parle encore de « [s]on chèque ».

Pas de commentaires

 

« Les gens qui, de ce que je sais personnellement, savaient tout cela étaient évidemment Nigel Wright, moi-même, Ray Novak et David van Hemmen, l’assistant de Nigel », conclut M. Perrin en se disant « stupéfait » que la police n’ait pas cité M. Novak dans ses propres documents dressant la liste des gens au courant.

La semaine dernière, lorsque l’avocat de Mike Duffy, Donald Bayne, a révélé l’existence de ce courriel de M. Wright parlant de « [s]on chèque », la campagne conservatrice a rétorqué que M. Novak ne l’avait pas lu. Et qu’il avait raccroché avant que cette conférence téléphonique entre M. Wright, M. Perrin et l’avocate du sénateur aborde les modalités du remboursement. M. Novak a dit à la GRC qu’il n’était pas au courant que M. Wright serait celui qui rembourserait la dette de M. Duffy avant que l’affaire soit révélée dans les médias en mai 2013 — soit deux mois après la rencontre relatée par M. Perrin.

La campagne conservatrice n’a pas voulu expliquer ces contradictions entre les versions de M. Novak et de M. Perrin. MM. Duffy et Wright sont les seules « personnes responsables […] et ils doivent maintenant rendre des comptes », a réagi une porte-parole conservatrice, à l’instar des réponses martelées par M. Harper depuis une semaine. « Je ne vais pas commenter davantage ce qui se déroule dans le procès », a poursuivi Catherine Loubier.

Son patron a lui aussi ajusté son discours. « Je ne vais certainement pas commenter une affaire en Cour devant les tribunaux », a répliqué cette fois-ci M. Harper aux journalistes, avant de répéter qu’il n’y a que deux coupables.

Nigel Wright s’est par ailleurs fait prendre à induire la Cour en erreur, affirmant d’abord que seul M. Perrin et lui-même avaient participé à cette conférence téléphonique avec l’avocate de M. Duffy. « Vous êtes sûr que vous n’oubliez pas une troisième personne ? » a insisté Me Bayne. « Non, Ray n’était pas de l’appel. Il est peut-être passé dans le bureau pendant une partie. Mais il n’était pas sur la ligne », a précisé le témoin.

Pourquoi insister sur ce que savait Ray Novak, et quand ? « Les questions de crédibilité sont des questions très importantes dans ce procès », a commenté Me Bayne à sa sortie de Cour.

Novak et Wright ont discuté

 

M. Wright a en outre fini par admettre avoir échangé avec M. Novak récemment. Il a d’abord affirmé avoir « parlé » à Ray Novak pour la dernière fois « au mois de mai ou juin ». Me Bayne est revenu à la charge, plus précis. « Quand avez-vous communiqué pour la dernière fois, sous quelque forme que ce soit, directement ou indirectement, avec Ray Novak ? » « Probablement il y a deux semaines », a laissé tomber le témoin. La campagne électorale a été déclenchée il y a 17 jours. M. Novak se trouvait donc déjà à bord de la caravane de Stephen Harper.

La conversation s’est faite par messagerie BlackBerry. Des messages qui ne sont pas retraçables. Et dont M. Wright n’a pas fait de copies, a-t-il admis.

Le NPD a écrit à la GRC pour demander si, à la lumière des révélations des derniers jours, des accusations seraient finalement portées contre M. Wright. Et si la police enquêtait sur M. Novak et ses collègues qui ont participé au stratagème. La GRC s’était déjà penchée sur ces dossiers et avait décidé de ne pas déposer d’accusations.

Le chef libéral Justin Trudeau a de son côté sommé M. Harper la semaine dernière de se débarrasser des gens impliqués dans cette affaire et toujours à son emploi. Outre M. Novak, son attaché de presse Stephen Lecce savait que le Parti conservateur devait, au départ, payer pour Duffy.

Deloitte indépendant ?

Me Bayne a enfin ressorti d’autres courriels dans lesquels M. Wright et ses collègues tentent de s’assurer que Deloitte abandonnera son enquête sur M. Duffy, puis de savoir quelles seront ses conclusions. Ils obtiennent réponse, grâce au sénateur Irving Gerstein, qui communique avec un de ses « contacts » chez Deloitte.

« Comment, en tant qu’avocat de formation, pouviez-vous ignorer le mandat de “stricte confidentialité”, trafiquer avec une vérification “strictement confidentielle” ? » a lancé l’avocat. « Nous n’avons pas trafiqué quelque enquête que ce soit », a rétorqué M. Wright. « Vous avez obtenu un synopsis de leurs conclusions », lui a rappelé Me Bayne, avec un courriel résumant le plan de match de Deloitte à l’appui.

Avec Hélène Buzzetti

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