La revanche espérée du Bloc dans Pointe-de-l’Île

La députée néodémocrate Ève Péclet a été élue dans la foulée de la vague orange, en 2011.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir La députée néodémocrate Ève Péclet a été élue dans la foulée de la vague orange, en 2011.

Un ancien château fort souverainiste. Une jeune députée néodémocrate élue contre toute attente en 2011. Un indépendantiste convaincu qui joue le tout pour le tout. Des électeurs indécis. La circonscription de La Pointe-de-l’Île, dans l’est de Montréal, incarne la bataille politique qui prend place dans tout le Québec. Premier d’une série de reportages dans les régions à surveiller.

« On ne parle jamais de politique dans un salon de coiffure ! » lance Suzy Quinn en riant. Dans son salon de la rue Notre-Dame Est à Pointe-aux-Trembles, les clientes sautent pourtant dans la mêlée quand on les questionne sur la campagne électorale.

« J’ai toujours été souverainiste, mais le Bloc québécois ne répond plus à mes attentes. C’est un parti dépassé. Ça prend une autre débâcle pour que le parti comprenne la réalité », dit Élaine Dupont, venue se faire coiffer avec sa mère Jacqueline. « Je me demande pourquoi Gilles Duceppe est sorti de sa retraite. Le message était pourtant clair la dernière fois », ajoute Jacqueline Provencher.

Nous sommes dans La Pointe-de-l’Île, une véritable forteresse souverainiste. La bloquiste Francine Lalonde s’est fait élire par des majorités de plus de 20 000 voix durant 18 ans. Malade (et décédée depuis), elle ne s’est pas représentée en 2011. La circonscription fait partie des 59 sièges québécois emportés par la vague orange il y a quatre ans.

C’est un quartier ouvrier, plus pauvre et plus vieux que la moyenne montréalaise. De grands « blocs à appartements », comme on dit ici. De belles maisons bourgeoises, le long du fleuve. Des foyers pour personnes âgées. Des condos « urbains » qui commencent à pousser, entre les tavernes et les dépanneurs.

La députée sortante s’appelle Ève Péclet. Une illustre inconnue élue grâce à la magie du défunt Jack Layton. Vous avez peut-être entendu parler de cette jeune femme de 26 ans qui n’a pas froid aux yeux : en mars 2012, elle livrait un discours à la Chambre des communes lorsque des députés conservateurs l’ont interrompue de façon bien peu parlementaire. « Shut up ! Sit down ! » ont-ils lancé. Elle a répliqué par une tirade enflammée qui l’a rendue célèbre sur YouTube : « Y a aucun conservateur qui va me dire comment parler puis quoi dire, OK ? ! » lance-t-elle en faisant de grands gestes, avant d’être rappelée à l’ordre par le président de la Chambre.

La vidéo de 53 secondes a été vue plus de 115 000 fois. Ève Péclet espère se faire connaître pour autre chose que ses coups de gueule. Et elle semble en voie de réaliser son pari. Le Nouveau Parti démocratique (NPD) de Thomas Mulcair est bien placé pour faire élire une majorité de députés au Québec, selon les sondages. Mais en ce début de campagne électorale, les électeurs semblent indécis. Un peu mêlés, même.

Des hauts et des bas

 

« Je ne suis pas sûre que Thomas Mulcair a la trempe d’un premier ministre, mais je vais voter pour le NPD. C’est le parti qui correspond le mieux à mes valeurs », dit Élaine Dupont, cette souverainiste déçue qu’on rencontre au salon de coiffure, rue Notre-Dame.

On l’entend partout, ce refrain, à Pointe-aux-Trembles : je suis souverainiste, mais le Bloc ne me tente plus. On a le goût de passer à autre chose. Gilles Duceppe devrait comprendre le message et rentrer chez lui. Ce genre de réflexion. Mais les bloquistes sont persévérants.

« Il y a toujours des hauts et des bas en politique, dit Mario Beaulieu, le candidat du Bloc dans La Pointe-de-l’Île. Les conservateurs ont déjà eu deux députés dans tout le Canada après les élections de 1993. Le NPD n’a eu aucun député au Québec pendant très très longtemps. Mais ça ne les a pas empêchés de continuer. Je ne vois pas pourquoi on devrait arrêter, bien au contraire. »

« La cause de la liberté des peuples n’arrêtera jamais d’exister », ajoute cet indépendantiste convaincu. On sent qu’il a envie de faire ses preuves, Mario Beaulieu. Il a été chef du Bloc québécois durant un an avant de céder sa place à Gilles Duceppe, il y a deux mois. On le rencontre à la Maison de la culture de Pointe-aux-Trembles, où il assiste à une exposition. Complet-cravate, lunettes rondes, il a l’air d’un comptable.

Il est plutôt intervenant auprès de jeunes délinquants au Centre jeunesse de Laval. Il a pris un congé sans solde de son poste, qu’il occupe depuis 25 ans. Il parle peu de son travail auprès des jeunes. Sa cause, c’est le « pays ». Et la défense du français. Après la descente aux enfers du Bloc, Mario Beaulieu a le mérite d’avoir rassemblé au Bloc la jeune génération d’indépendantistes les plus convaincus, issus de la mouvance d’Option nationale, le parti fondé par Jean-Martin Aussant.

Un rappel à l’ordre

Olivier Lacelle fait partie de ces jeunes attirés au Bloc par la fougue de Mario Beaulieu. Il siège au conseil d’Option nationale et fait du bénévolat pour la campagne de Beaulieu. « La circonscription est encore très souverainiste. Le Bloc a eu une leçon d’humilité en 2011, mais les gens nous disent qu’ils ont des regrets », dit le militant de 27 ans.

On le rencontre au local électoral du Bloc, rue Notre-Dame. Le parti occupe les locaux de l’ancien magasin A. Roy Sports, un commerce emblématique qui vient de fermer ses portes, victime de la concurrence des grandes surfaces. Une institution emportée par la concurrence : on saura le 19 octobre si le Bloc connaîtra le même sort qu’A. Roy Sports. En attendant, les concurrents du Bloc s’activent très fort.

Rue Hochelaga, le local électoral d’Ève Péclet bourdonne de bénévoles. La députée de 26 ans déplace de l’air. Elle est intarissable. Elle a fait du chemin depuis son célèbre coup de gueule d’il y a trois ans contre les conservateurs. « En 2011, Jack a réussi à faire passer notre message. Il n’est plus là, mais on a démontré qu’on a ce qu’il faut pour remplacer le gouvernement Harper. On a réussi à toucher les gens », dit Ève Péclet.

Un électeur croisé sur le trottoir lui rappelle toutefois que la partie est loin d’être gagnée. « Je vais voter contre Harper, ça, c’est sûr. Mais ce sera Parti vert, Bloc québécois ou NPD. Je ne sais pas », dit Alain Lebel, qui se dit cynique et désenchanté.

« La position de Mulcair sur le pipeline est confuse. Si les compagnies pétrolières disent qu’il y a de l’argent à faire avec ça, je pense que vous allez dire oui », ajoute l’homme de 60 ans.

Des souverainistes qui appuient le NPD. Des sociaux-démocrates qui envisagent de voter pour le Bloc. Cette campagne réserve peut-être des surprises. Surtout qu’il reste deux mois et demi avant le scrutin. Autant dire une éternité.

Macho, la vie politique à Ottawa? Je ne dirais pas. Sexiste, oui.

Candidats à l'élection

Députée sortante: Ève Péclet, NPD
Mario Beaulieu, Bloc québécois
Jean-François Larose, Forces et démocratie
Guy Morissette, Parti conservateur
Marie Chantale Simard, Parti libéral du Canada
48,3%
Pourcentage des voix obtenu par Ève Péclet en 2011
Accompagné d’une bénévole (Sylvie Lacombe), Mario Beaulieu discute avec un électeur.


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