Récession: la question qui tue

Le Canada est-il en récession ? Ni vous, ni moi, ni le gouverneur de la Banque du Canada n’auront une réponse définitive à cette question avant la publication des données officielles de Statistique Canada pour la première moitié de l’année 2015, le 1er septembre prochain. Chose certaine, récession ou pas, l’économie canadienne n’est pas en grande forme et ses toussotements pourraient faire dérailler le plan de match électoral des conservateurs.

Le ministre des Finances, Joe Oliver, refuse depuis des semaines de parler de récession et le gouverneur de la Banque du Canada, Stephen Poloz, a fait preuve de la même prudence mercredi, au moment d’annoncer une nouvelle réduction du taux directeur d’un quart de point de pourcentage.

Mais après tout, comme l’écrivait Andrew Coyne, du National Post, dans les jours précédents, le fait que l’état de l’économie canadienne corresponde ou non à la définition technique d’une récession économique — un taux de croissance négatif pendant deux trimestres consécutifs — n’a peut-être pas d’importance.

Au final, le gouvernement est imputable de sa gestion des finances publiques, mais n’a que très peu de contrôle sur une possible récession et carrément aucune emprise sur les prix du pétrole, conclut-il.

Andrew Jackson, un conseiller de l’Institut Broadbent, n’est cependant pas de cet avis. Dans le Toronto Star, il rappelle les deux facteurs qui ont mené à l’actuelle déroute de l’économie canadienne : cette vertigineuse chute des prix du pétrole qui a porté un dur coup à l’industrie albertaine des sables bitumineux et un secteur manufacturier qui n’a pas su profiter autant que prévu de la faiblesse du dollar canadien.

Le climat économique mondial est relativement hostile, reconnaît-il, mais devant une telle situation, le pays aurait eu besoin de mesures pour stimuler l’investissement dans les infrastructures et l’innovation.

Le gouvernement Harper a plutôt choisi de fermer les yeux en espérant que la situation se rétablisse par elle-même, dit-il, ce qui n’est pas une stratégie économique valable.

Sage décision

Reste que la décision de la Banque du Canada d’abaisser le taux directeur pour une deuxième fois en un an était justifiée, écrit le Globe and Mail dans un récent éditorial.

Imaginez que le Canada est un patient hospitalisé, illustre-t-on, aux côtés d’autres patients en observation, comme les États-Unis, la Chine et l’Europe. On croyait que les signes vitaux du Canada prendraient du mieux en 2015, mais ils se sont plutôt détériorés. Pire encore, ses cochambreurs ont connu un sort semblable.

Résultat : le docteur Stephen Poloz n’a eu d’autre choix que de prescrire une nouvelle baisse du taux directeur. Il est vrai que cette manoeuvre peut être risquée, puisqu’elle encourage l’emprunt et peut par conséquent se traduire par une augmentation de l’endettement. Mais en s’abstenant d’agir, la Banque du Canada craignait à l’opposé une baisse des investissements et une contraction encore plus forte de l’économie. En pesant le pour et le contre, le docteur Poloz a donc pris la bonne décision, salue le Globe.

Cela dit, le patient demeure malade, et pendant ce temps, Stephen Harper et ses troupes ne bronchent pas, laisse entendre Lawrence Martin dans une chronique également publiée dans le Globe and Mail.

Il y souligne d’entrée de jeu que les gouvernements qui connaissent l’usure du pouvoir ont souvent le vilain défaut de devenir prévisibles et imperméables au changement. C’est le cas du gouvernement conservateur qui, bien que les conditions économiques soient effectivement mauvaises, n’a pas su s’adapter.

L’inaction du Parti conservateur s’explique visiblement par le fait que le parti ne souhaite satisfaire que sa base d’électeurs, qui représente grosso modo un tiers de la population canadienne, constate Martin. Pourquoi chercher plus d’appuis, quand on sait que le soutien de ses fidèles partisans est suffisant pour remporter une élection ?, fait-il remarquer.

Le hic, c’est qu’en misant constamment sur l’immobilisme, les conservateurs attisent sans doute sans le savoir un désir de changement toujours plus grand chez les électeurs.

Prenant un pas de recul, Carol Goar, du Toronto Star, remarque pour sa part qu’il existe plusieurs similitudes entre le contexte qui prévalait à l’aube des élections fédérales de 2008 et celui de cette année.

En 2008 tout comme aujourd’hui, souligne-t-elle, l’économie canadienne était en proie à des « chocs externes » (la crise économique hier, les déboires de l’Union européenne et de la Chine aujourd’hui). Tout comme cette année, l’économie canadienne avait d’importants problèmes structurels et le premier ministre Harper répète aujourd’hui comme hier qu’un vote pour un parti d’opposition risque de faire sombrer l’économie du pays.

Crédibilité économique douteuse

Il existe toutefois des différences notables entre ces deux années électorales. En 2008, poursuit-elle, les principales banques canadiennes ne contredisaient pas la vision du gouvernement et la crédibilité économique des opposants politiques de l’époque (Jack Layton du NPD et Stéphane Dion du PLC) était plus facile à mettre en doute.

L’évocation du mot « récession » n’effraiera peut-être pas tous les électeurs et ne signera pas automatiquement l’arrêt de mort — politique — des conservateurs, concède Goar. Mais il sèmera vraisemblablement un doute raisonnable dans l’esprit de la population lorsque le PC se targuera d’être le seul parti capable de gérer l’économie du pays.

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