Le pétrole divise les provinces

Les divergences de vues des provinces et des territoires sur la place du pétrole et du gaz dans la Stratégie canadienne de l’énergie ont éclaté au grand jour jeudi, rendant incertaine l’adoption d’un texte final avant la clôture du Conseil de la fédération.

Les chefs de gouvernement provinciaux et territoriaux entreprendront vendredi avant-midi un blitz de négociations. En arriver à un document conciliant à la fois l’exploitation du pétrole et du gaz et la lutte contre les changements climatiques, « ce n’est pas facile », a admis le premier ministre du Québec, Philippe Couillard, à l’issue du 1er jour de la rencontre annuelle des premiers ministres provinciaux et territoriaux. «Les choses vont bien. Une entente négociée, par nature, c’est un exercice d’équilibre. Il y a un équilibre à faire entre les questions environnementales — les changements climatiques —, auxquelles on tient beaucoup […] et les questions plus strictement économiques », a-t-il expliqué.

Les provinces et les territoires ont « très clairement encore du travail à faire » pour dégager un consensus sur un projet de Stratégie canadienne de l’énergie, a convenu l’hôte du Conseil de la fédération, le premier ministre de Terre-Neuve-et-Labrador, Paul Davis. « Work in progress ! » s’est-il exclamé. « À la fin de la journée, ce sont les intérêts du pays qui doivent prévaloir », a poursuivi son homologue néo-écossais, Stephen McNeil.

Wall à la défense du pétrole

D’humeur belliqueuse, le premier ministre de la Saskatchewan, Brad Wall, a sonné la charge des défenseurs de l’exploitation pétrolière et gazière dès son arrivée à l’Hôtel Sheraton, jeudi avant-midi.

À ses yeux, le brouillon de la Stratégie canadienne de l’énergie minimise l’importance du pétrole et du gaz dans l’économie canadienne et exagère celle des énergies renouvelables, comme l’éolien. Le pétrole est « à peine mentionné » dans le document de travail, a-t-il déploré, montrant du doigt le Québec et l’Ontario. Pourtant, le Canada renferme la troisième réserve prouvée d’or noir de la planète, après l’Arabie saoudite et le Venezuela, a rappelé M. Wall. « Pourriez-vous imaginer l’Arabie saoudite dévoiler une stratégie énergétique plaçant l’éolien avant le pétrole comme source d’énergie ? […] Ils ne feraient pas ça. Ils ne se préoccuperaient pas non plus de l’environnement autant que les Canadiens », a-t-il lancé.

Le doyen des premiers ministres provinciaux et territoriaux s’est dit las d’entendre le « Canada central » — le Québec et l’Ontario — casser du sucre sur le dos du pétrole de l’Ouest, alors qu’il s’agit d’une source de richesse pour l’ensemble du pays. « Le pétrole n’est pas une mauvaise chose. »

M. Wall n’a pas caché son exaspération concernant les mouvements d’opposition aux projets de pipelines — Énergie Est de TransCanada par exemple —, tout particulièrement au Québec et en Ontario.

« Peut-être que nous devrions envoyer des paiements de péréquation à travers un pipeline pour obtenir une approbation [des projets de pipeline] dans le Canada central », avait-il lâché avant de mettre le cap sur Terre-Neuve-et-Labrador mercredi soir. Les hostilités étaient lancées.

Le Québec n’appuiera pas un projet néfaste pour l’environnement ou contraire à la sécurité parce qu’il bénéficie des pétrodollars, a rétorqué M. Couillard. « Une grandepartie de la richesse générée au Canada […] qui est redistribuée sous forme de paiements de transfert [de péréquation] vient de l’économie de l’Ouest, qui est axée sur les combustibles fossiles. On sait cela. Mais, ce n’est pas une raison pour diminuer les standards environnementaux ou diminuer nos inquiétudes sur la sécurité des gens et ne pas inclure également dans la Stratégie de l’énergie la question des énergies renouvelables, notamment de l’hydroélectricité », a-t-il affirmé en point de presse.

De son côté, Brad Wall a insisté sur la nécessité de trouver de nouveaux débouchés au pétrole albertain et saskatchewanais. Le Canada se prive de revenus de centaines de millions de dollars puisque le pétrole issu des sables bitumineux est à l’heure actuelle « vendu au rabais » soit à un montant inférieur de six à huit dollars par baril au cours du Tide Water Oil ou du Brent. « Ça, c’est des revenus en moins aux propriétaires de la ressource. Et, les propriétaires des ressources pétrolières dans ce pays ne sont pas les gouvernements, ce ne sont pas Couillard, Notley et Wall, ce sont les personnes de ce pays », a soutenu le premier ministre saskatchewanais.

Une question de « crédibilité »

Une Stratégie canadienne de l’énergie embrassant les principes de lutte contre les émissions de gaz à effet de serre permettra de redorer le blason du Canada, un producteur de pétrole non conventionnel, au sein de la communauté internationale, a aussi soutenu M. Couillard. « Malheureusement, notre pays a perdu de la crédibilité sur la scène internationale en raison de cela. Puisque nous sommes un producteur de pétrole, nous devrions être à la tête de la lutte contre les changements climatiques. »

Les décideurs politiques canadiens ont une « responsabilité morale de combattre les changements climatiques », a ajouté la première ministre ontarienne, Kathleen Wynne.

Cependant, selon M. Wall, le Canada constitue déjà un chef de file dans l’exploitation responsable des hydrocarbures. « Nous devrions être plus fiers que nous le sommes présentement [de l’industrie pétrolière et gazière canadienne]. »

En retrait, la première ministre albertaine, Rachel Notley, demandé à mots couverts à son confrère de baisser de ton. « Rester camper sur ses positions ne changera en rien », a-t-elle fait valoir en fin de journée.

13 commentaires
  • Pierre Lefebvre - Inscrit 17 juillet 2015 04 h 43

    Wall

    Et bien, dans le lot, y en a un qui ne fait pas semblant. Les négos rencontreront-elles un (Wall) mur ?

    PL

    • Jeanne M. Rodrigue - Abonnée 17 juillet 2015 10 h 19

      Difficile à ce moment ci de répondre à cette question.

      En d'autres circonstances le Québec et l'Ontario auraient pu compter sur la Colombie Britannique, une province qui a mis de l'avant une solide politique environnementale.

      Mais voilà, la Colombie Britannique est tellement soulagée de constater que le projet de pipeline d'Enbridge n'est plus retenu par les pétrolières et que la patate chaude se trouve maintenant dans l'Est du pays, que cette province ne pipe mot depuis!

      Rappelons qu'après avoir révisé toutes les preuves et les conclusions présentées devant le panel de spécialistes, la Colombie Britannique a dit non au projet Northern Gateway. Les raisons que la CB a donné sont multiples et peuvent se résumer en quelques mots: pas de consensus au sein de sa population, un projet qui ne répond tout simplement pas à la sécurité, ni dans son tracé ni en cas de déversement et que la "structure financière" paraît pour le moins inadéquate en cas d'accident.

      Suite au rejet des États-Unis (projet Keystone Pipeline) et de la Colombie Britannique, les pétrolières tentent actuellement leur dernière chance avec le projet oléoduc Énergie Est.

      Il est heureux que M. Couillard ait actuellement le soutien de l'Ontario, car laissé seul, cet inconditionnel fédéraliste n'aurait jamais eu ni les reins ni la volonté nécessaires, ne serait-ce que pour analyser objectivement cet inconséquent projet sur le territoire québécois.

    • André Bastien - Abonné 18 juillet 2015 10 h 57

      Et vous avez sans doute remarqué que nous sommes bombardés de publicité de "Pipeline Énergie Est" quand nous naviguons sur internet... comme présentement à droite sur la page où j'écris ces lignes.

      Ils se disent "C'est maintenant ou jamais." compte tenu des élections fédérales cet automne et compte tenu de l'évolution rapides des véhicules électriques qui démontrent leurs avantages par rapport aux véhicules à essence.

  • Jean-Marc Simard - Abonné 17 juillet 2015 07 h 11

    Et pendant ce temps...

    Et pendant ce temps, d'autres fuites de pétroles sont signalées, comme celles qui a lieu actuellement en Alberta, qui a laissé s'écouler dans l'environnement quelques millions de litres...Et on viendra nous vanter la sécurité des pipelines pétroliers...Brad Wall et ses comparses du monde pétrolier ne font pas sérieux...En outre, il paraît que plusieurs dizaines, voire des centaines, de déversement ont lieu chaque année...Imaginez que cela se produise ici au Québec avec la très grande complexité de notre réseau hydrographique...OUI au pétrole, mais pas au prix de la destruction de la vie et de ses forces dynamiques...Un Lac mégantic suffit...Monde du pétrole, refaites vos devoirs et prouvez-nous que le transport de votre or noir par train ou par pipeline est sécutitaire à 110%...À quoi sert l'avoir s'il ne sert qu'à détruire l'être ? À quoi sert de grossir le pectole pécunier, s'il ne sert qu'à détruire la vie...Coule pas chez nous, l'écologie de notre milieu prime...Coule pas chez nous, la vie nous importe plus...Mieux vaut être plus pauvre et en santé que plus riche et malade... MERCI...

    • David Cormier - Abonné 17 juillet 2015 16 h 24

      "D'autres fuites de pétroles sont signalées, comme celles qui a lieu actuellement en Alberta, qui a laissé s'écouler dans l'environnement quelques millions de litres"

      Et j'ajouterai que ce pipeline en Alberta ne date que de... 2014! Un oléoduc neuf, bref.

  • Chantale Desjardins - Inscrite 17 juillet 2015 07 h 13

    Assez de voir cette photo...

    Je n'en peux plus de voir cette photo du petit boss avec son air hautain.

  • Bernard Terreault - Abonné 17 juillet 2015 08 h 12

    Chacun son intérêt

    Arrêtons de prétendre que nous pouvons arriver à concilier fraternellement tous les Canadiens, et même tous les humains. Chaque individu, chaque groupe, chaque nation a ses intérêts, c'est normal. Il s'agit d'éviter que cela tourne à la violence et la guerre. Dans le cas précis qui nous occupe, la Saskatchewan ne renoncera pas à s'enrichir vite pour sauver la planète. Malgré les belles paroles du NPD, l'Alberta non plus. Je prétends même que si le Québec regorgeait de pétrole ou de gaz, les Québécois y trouveraient toutes les vertus. Mais puisqu'il n'en a pas (ou si peu), et qu'il nous coûte pas loin de 20 milliards par année (2000$ pour chaque adulte, enfant et vieillard), nous devrions tout faire pour nous en passer. Ce que nous ne faisons pas, par aveuglement. On peut très bien vivre sans deux ou trois autos par famille.

    • André Bastien - Abonné 17 juillet 2015 23 h 53

      Vous avez tout a fait raison, nous pourrions nous passer du pétrole: les véhicules électriques sont la vraie alternative. Ils existent déjà et s'améliorent d'année en année. Il suffirait de leur donner un petit coupe de pouce:

      1- Intensifier l'installation de bornes de recharge rapide à travers la province.

      Le mouvement est déjà bien amorcé mais on pourrait facilement l'accélérer avec 10 millions$ qui se rembourseront par l'électricité consommée.

      2- Voter une loi "Zéro émission" comme en Californie et dans 10 autres états américains, dont le Vermont et New York.

      Une telle loi oblige les constructeurs d'autos à vendre une certaine proportion de véhicules électriques sous peine de pénalités ou avec des crédits s'ils dépassent leurs quotas.

      Présentement, moins de la moitié des modèles de véhicules électriques construits dans le monde sont disponibles en quantité au Québec. En fait, les constructeurs concentrent leurs livraisons dans les états "Zéro émission". Il faut rétablir l'équilibre et jouer à armes égales avec ces états américains.

    • André Bastien - Abonné 18 juillet 2015 11 h 15

      Il y a présentement une quinzaine de bornes de recharge rapide au Québec et déjà cela change la donne: elles permettent aux véhicules électriques de circuler à plus longue distance.

      10 millions$ permettraient d'en ajouter une centaine supplémentaire. Il y en aurait alors à tous les 50 km sur toutes les grandes routes du Québec.

      En terme d'infrastructure, c'est une somme négligeable comparée au budget du ministère des transports. À titre de comparaison, la reconstruction du seul échangeur des autoroutes 20/30 coûte 80 millions$.

  • Jean-Pierre Lusignan - Abonné 17 juillet 2015 08 h 18

    Le pétrole n'est pas une mauvaise chose, mais....

    Il est mauvais d'avoir du pétrole dans l'eau d'une rivière ou encore dans une source d'eau potable.Le pétrole est mauvais lorsqu'il explose et détruit tout sur son passage, lorsqu'il s'agglutine sur des terrains, fuit dans la nature, lorsqu'il provoque des changements climatiques susceptibles de faire mourir des millions de personnes, lorsqu'il mène la planète à la guerre et à sa ruine. L'argument demandant aux autres gouvernements provinciaux de ne pas se préoccuper davantage d'environnement que ne le ferait le gouvernement d'Arabie saoudite est franchement désolant pour tous les canadiens, premiers ministre inclus. Il en va de même pour l'argumentation rattachée au fait que nous recevions de l'argent de l'ouest canadien sous forme de péréquation.