Place à une campagne électorale canadienne «à l’américaine»

Le groupe HarperPAC confirme qu’il compte tout mettre en œuvre pour faire passer son message dans les prochains mois et favoriser la réélection de Stephen Harper.
Photo: Chris Young La Presse canadienne Le groupe HarperPAC confirme qu’il compte tout mettre en œuvre pour faire passer son message dans les prochains mois et favoriser la réélection de Stephen Harper.

Le pouvoir occulte de l’argent prend une place grandissante dans la campagne électorale qui s’amorce au pays : inspirés par les États-Unis, des groupes de pression lancent des messages financés à coups de millions de dollars sans aucun contrôle d’Élections Canada.

Un nouveau groupe conservateur vient de plonger dans la mêlée pour favoriser la réélection du gouvernement Harper. Le groupe nommé HarperPAC s’inspire directement des « political action committees » (PAC) américains. Le HarperPAC, formé majoritairement d’anciens stratèges conservateurs à Ottawa, a lancé lundi une campagne négative contre le chef libéral, Justin Trudeau.

Cette offensive conservatrice se veut une réplique directe à l’organisation Engage Canada, mise sur pied la semaine dernière par des militants libéraux et néodémocrates pour diffuser le message progressiste en vue des élections fédérales. Le groupe a lancé lui aussi une vaste campagne visant à défaire le gouvernement Harper au scrutin du mois d’octobre prochain.

Ces organisations sont en désaccord sur le plan politique, mais ont plusieurs points en commun : les électeurs canadiens ignorent exactement qui est derrière les deux groupes, combien d’argent ils ont amassé et qui fournit les millions de dollars nécessaires à leurs campagnes. Ils peuvent aussi dépenser sans aucune limite tant que la campagne électorale n’aura pas été officiellement déclenchée par le premier ministre Stephen Harper, probablement à la mi-septembre. Le scrutin à date fixe est prévu le 19 octobre.

« La création de ces groupes de pression est une façon très directe de contourner l’esprit de la loi électorale », s’insurge Jean-Pierre Kingsley, qui a été Directeur général des élections du Canada de 1990 à 2007.

Ce dernier a critiqué récemment, en entrevue au Devoir, l’avalanche de publicités électorales par les partis politiques qui échappent aux limites de la loi électorale. Les dépenses des partis sont plafonnées durant la campagne officielle d’une durée minimale de 37 jours, pour éviter d’accorder un avantage injuste aux partis les plus riches.

La filière conservatrice

D’ici au déclenchement de la campagne, les partis peuvent dépenser sans compter. Ils ne se gênent pas pour le faire. On constate maintenant que des organisations partisanes nouvellement créées, comme HarperPAC et Engage Canada, ajoutent leur voix à la valse des messages préélectoraux.

Selon Jean-Pierre Kingsley, il faudrait limiter les dépenses dès maintenant, et non s’en tenir aux 37 jours officiels de campagne. Il n’en revient pas du pouvoir immense que ce trou dans la loi accorde aux groupes de pression. « On ne sait pas où ils prennent leur argent. Ça peut provenir d’entreprises, de syndicats ou d’autres groupes du Canada, ou même de l’étranger, des États-Unis jusqu’à la Chine », affirme-t-il au Devoir.

« On s’était inspirés de René Lévesque pour limiter l’influence des entreprises et des syndicats dans la démocratie canadienne. Mais on s’en vient comme aux États-Unis, où il n’y a aucun contrôle sur l’argent dépensé en campagne électorale », ajoute M. Kingsley.

Le groupe HarperPAC confirme qu’il compte tout mettre en oeuvre pour faire passer son message dans les prochains mois. « Le groupe Engage Canada a déclaré mener une campagne de plusieurs millions de dollars. Nous voulons rivaliser avec eux », a indiqué au Devoir Stephen Taylor, un des instigateurs de la campagne HarperPAC.

Cet ancien dirigeant de la National Citizens Coalition — tout comme le premier ministre Stephen Harper — refuse de dire combien d’argent le groupe a amassé. Et qui sont les généreux donateurs. Chose certaine, les membres fondateurs sont tous proches du gouvernement Harper. Michele Austin a été chef de cabinet de Maxime Bernier. Chris Froggatt a travaillé pour John Baird. Kasra Nejatian, Dan Mader et Zoe Addington ont aussi oeuvré auprès de ministres conservateurs. Jonathan Denis a été ministre dans le gouvernement albertain et Brad Tennant a travaillé pour le parti Wild Rose, en Alberta.

« Nous allons mener une campagne très ciblée, qui visera aussi les Québécois francophones », dit Stephen Taylor. Il dit ignorer si le groupe HarperPAC s’inscrira auprès d’Élections Canada pour avoir le droit de dépenser durant la campagne électorale de l’automne.

La campagne électorale sera déclenchée le 13 septembre si le premier ministre Harper s’en tient à la durée minimale de 37 jours, indique John Enright, d’Élections Canada. Les dépenses électorales des tiers partis seront limitées à 205 800 $ durant ces 37 jours de campagne. D’ici là, les partis politiques et les groupes de pression peuvent dépenser sans aucune limite, ce qu’ils font à coups de millions.

Le premier message vidéo du HarperPAC, rendu public lundi, dépeint le chef libéral comme un politicien « immature », qui n’a pas les qualités requises pour diriger le Canada. « Après avoir commis des erreurs durant des mois, Justin Trudeau chute dans les intentions de vote. Les Canadiens d’un océan à l’autre constatent qu’il est inapte à devenir premier ministre. […] Mais Trudeau blâme les électeurs canadiens pour ses problèmes. Pouvons-nous vraiment nous fier à lui pour prendre des décisions difficiles en tant que premier ministre ? »

On s’était inspirés de René Lévesque pour limiter l’influence des entreprises et des syndicats dans la démocratie canadienne. Mais on s’en vient comme aux États-Unis, où il n’y a aucun contrôle sur l’argent dépensé en campagne électorale.

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