Luttes fratricides au Bloc

Les députés bloquistes ne sont plus que 33 à Ottawa, mais il y en aura deux de moins sur les rangs à la prochaine élection fédérale. Quatre d'entre eux se livreront bataille en assemblée d'investiture pour conserver leur droit de se présenter au scrutin. Deux y laisseront leur peau.

Ottawa — Nouvelle carte électorale oblige, certains députés bloquistes se feront la guerre entre eux pour conserver leur siège à la Chambre des communes. Au moins deux élus ont vu leur circonscription être avalée par celle d'un voisin collègue, ce qui donne naissance à autant de luttes fratricides.

Sur la Côte-Nord, les trois circonscriptions actuelles sont détenues par autant de députés bloquistes. Le hic, c'est que le comté de Manicouagan de Ghislain Fournier a grandi vers l'ouest, gobant une partie du comté de Charlevoix de son collègue Gérard Asselin. Comme M. Asselin habite à Baie-Comeau, la section qui a déménagé, il a décidé de tenter sa chance dans Manicouagan. Il devra au préalable gagner la course à l'investiture contre son collègue du caucus.

«Je me sens partir comme un joueur de baseball qui est au marbre avec trois balles, deux prises. C'est la prochaine balle qui va décider», concède M. Asselin. Mais pour lui, il est important de résider dans la circonscription qu'il représente et il ne voulait pas déménager. Son adversaire Ghislain Fournier comprend la situation mais ne s'en réjouit pas. «Ce n'est pas facile pour lui, ce n'est pas facile pour moi», résume-t-il. Mais il s'empresse d'ajouter que «c'est plus à lui d'être mal à l'aise» que lui-même.

Du côté du Saguenay-Lac-Saint-Jean, le conflit de territoire découle du fait que la région perd une circonscription, passant de quatre à trois. À l'heure actuelle, trois bloquistes (Sébastien Gagnon, Michel Gauthier et Jocelyne Girard-Bujold) et un libéral (André Harvey) y sont élus. L'un d'entre eux devra être sacrifié.

C'est le nouveau venu, Sébastien Gagnon (élu lors d'une élection partielle en décembre 2002), qui est désavantagé. Son comté a été fondu dans les trois autres. Sa base d'Alma est allée à Mme Girard-Bujold tandis que la section du Lac-Saint-Jean qu'il détenait a été donnée à M. Gauthier. Sébastien Gagnon a décidé de se colleter à Jocelyne Girard-Bujold dans le nouveau Jonquière-Alma. Elle l'attend de pied ferme.

Elle croit partir avec une bonne longueur d'avance parce qu'elle est connue dans sa circonscription contrairement à M. Gagnon qui «n'a aucune notoriété», selon elle. «À l'élection partielle, c'est le Bloc québécois qui a été élu, c'est pas lui. Il n'était pas connu.»

Mme Girard-Bujold ne cache pas que cette lutte interne qu'on lui impose lui déplaît. «Je trouve cela décevant et je l'ai dit à mon chef, raconte-t-elle au Devoir. J'ai dit aussi qu'au niveau politique ça ne se fait pas. Mais le chef dit qu'on ne peut pas dire à un autre député d'aller se présenter ailleurs même si toi ça fait deux mandats que tu es là, que tu as une notoriété et que le monde t'aime. Moi, je pense que oui, on pourrait le faire.»

La députée craint aussi que ne se répètent les irrégularités qui avaient entaché la première investiture ayant permis à M. Gagnon de se présenter (l'assemblée d'investiture avait été recommencée). «J'espère que ça se fera dans le respect des règles parce que beaucoup de choses avaient été contestées. C'est pour cela que ça m'inquiète beaucoup.» M. Gagnon a refusé de parler au Devoir hier.

Du côté libéral, on ne devrait pas voir ce genre de lutte fratricide. La circonscription actuelle du libéral Gilbert Normand (Bellechasse-Montmagny-L'Islet, sur la rive sud de Québec) a été partagée entre celle de son collègue de Lévis, Christian Jobin, et celle de son adversaire bloquiste à l'est, Paul Crête. La lutte n'aura probablement pas lieu parce que M. Normand songe à quitter la politique, déçu qu'il est de ne pas avoir été nommé au cabinet. «J'ai fait trop de choses dans ma vie pour être simple député. Je pourrais être beaucoup plus utile ailleurs», explique-t-il.

Sa décision n'est pas encore arrêtée et, s'il se présente encore, il aura le choix de se présenter contre son collègue Christian Jobin ou, ce qui semble être plus probable, contre le bloquiste Paul Crête. C'est à cette éventualité que se prépare ce dernier, qui reconnaît que le changement des limites n'est pas à l'avantage du Bloc québécois. «Avant, je gagnais avec une majorité de 11 000 voix; là, ça serait réduit à environ 4000. C'est encore bloquiste, mais il y a aussi l'effet Paul Martin.»

Le Québec n'ajoute ni ne retranche aucun de ses 75 sièges avec la nouvelle carte électorale, mais certaines régions en perdent au profit de zones métropolitaines comme Laval et les Laurentides. Trois nouveaux comtés y naissent, et si le PLC pense pouvoir aller chercher Marc-Aurèle Fortin (Laval et les Laurentides), il croit que ce sera beaucoup plus difficile dans le cas de Rivière-du-Nord (englobant Saint-Jérôme) et de Montcalm (regroupant Mascouche, Saint-Lin et d'autres villes des Laurentides).

L'Ontario aussi

Notons que les luttes fratricides ne sont pas propres au Québec, loin s'en faut. L'Ontario, qui a fait un gain net de trois sièges avec le redécoupage et qui est dominée par les libéraux, sera le théâtre d'un grand nombre de ces bagarres. Parmi les plus médiatisées, notons celle dans Hamilton East-Stoney Creek. L'ex-ministre et candidate défaite au leadership, Sheila Copps, devra se présenter en investiture contre son collègue devenu ministre des Transports, Tony Valeri, pour conserver son siège.