Joe Clark, orphelin politique

Considéré comme un «red tory», Joe Clark n’en est pas à sa première sortie contre ce qu’est devenu son ancien parti.
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir Considéré comme un «red tory», Joe Clark n’en est pas à sa première sortie contre ce qu’est devenu son ancien parti.

Plongé dans un monde en changements de plus en plus rapides et complexes, le Canada aurait besoin de représentants politiques rassembleurs et capables d’une pensée analytique et critique. Malheureusement, il a trop souvent eu le contraire avec le gouvernement de Stephen Harper, déplore Joe Clark.

L’ancien premier ministre progressiste-conservateur s’est vu remettre un doctorat honorifique par l’Université McGill au début du mois. S’adressant à un public principalement composé de finissants de la Faculté d’agriculture et des sciences environnementales, il a dit espérer que certains d’entre eux se lanceraient un jour en politique active. « Le Canada aurait besoin de plus d’élus qui, au lieu de se demander comment faire fonctionner le statu quo, se demanderaient pourquoi il faudrait continuer à agir ainsi et comment on pourrait faire les choses autrement. »

Cette rigueur intellectuelle et cette capacité de remettre en cause ses certitudes propres à l’approche scientifique seront des qualités essentielles dans un monde qui change vite et qui est de plus en plus complexe, leur a-t-il dit. Elles seraient aussi précieuses face à tous ces enjeux où la raison et la science se heurtent à des préjugés enracinés dans la population. Ce problème ne se retrouve pas seulement lors de campagne de vaccination dans des pays pauvres, a noté l’ex-politicien impliqué depuis longtemps dans toutes sortes de forums politiques et scientifiques liés à l’aide au développement. On l’observe aussi au Canada, particulièrement lorsque le débat se fait très polarisé comme sur les organismes génétiquement modifiés ou les changements climatiques.

Un gouvernement dogmatique et diviseur

Devant les étudiants, Joe Clark a préféré ne pas s’arrêter sur le rôle joué par le gouvernement de Stephen Harper à ce chapitre. Il n’a pas eu la même retenue en entrevue avec Le Devoir par la suite.

« Nous avons un gouvernement qui tient très fort à ses croyances, peu importe ce qu’en dit la science. C’est vrai aussi pour des questions relevant des sciences sociales, comme la prévention de la criminalité. C’est une faute lorsqu’on est à la tête de l’État. Cela donne aussi le mauvais exemple à la population. »

Cette attitude regrettable tend aussi à augmenter la polarisation de l’opinion publique plutôt que la recherche de consensus, dénonce l’ancien politicien. « C’est un enjeu très important et très concret. Arriver à une vision commune dans un pays aussi diversifié que le nôtre ne se fait pas facilement. Je ne dis pas cela par nostalgie, mais à mon époque les partis politiques cherchaient à se donner les plus larges bases d’appuis possible au centre, et cela commençait dans leurs propres rangs. »

La logique de segmentation de l’électorat poursuivie depuis quelques années au Canada est d’autant plus déplorable que ces antagonismes sont parfois artificiels. Il en veut pour exemple les déclarations en faveur d’une taxe sur le carbone de l’industrie pétrolière canadienne au lendemain de l’élection d’un gouvernement néodémocrate en Alberta. « Ç’a été une surprise pour ceux qui ne connaissaient pas le milieu, mais cette idée se discutait entre l’industrie et les environnementalistes depuis longtemps. Dans ce cas, les partis politiques ont été à la remorque de la société dans la recherche de consensus, plutôt que d’en être les facilitateurs. »

Considéré comme un red tory (conservateur de gauche) depuis son entrée en politique active en 1972, Joe Clark n’en est pas à sa première sortie contre ce qu’est devenu son ancien parti, après qu’il en eut lâché la barre et que le Parti progressiste-conservateur eut fusionné en 2003 avec l’Alliance canadienne pour devenir simplement le Parti conservateur. En 2013, il a publié un livre intitulé : Agir de concert : le Canada dans un monde en mouvement dans lequel il accusait Stephen Harper d’avoir dilapidé l’influence et la pertinence du Canada sur la scène internationale à force de faire une fixation sur les questions de commerce et de défense au détriment de la diplomatie et de l’aide au développement. Il y dénonçait le goût du premier ministre pour les déclarations spectaculaires au lieu du patient travail de fond.

Conseils discrets

Premier ministre qui a eu la vie brève (seulement 9 mois) au tournant des années 70, Joe Clark a plus marqué les mémoires à titre de ministre des Affaires étrangères de Brian Mulroney à l’époque où le Canada était aux avant-postes de la lutte internationale contre l’apartheid en Afrique du Sud au cours des années 80. Il avait ensuite hérité du portefeuille des Affaires constitutionnelles au lendemain de l’échec de l’Accord du lac Meech et lors du référendum sur l’Accord de Charlottetown. Il demeure très actif aujourd’hui à titre, notamment, de vice-président de la Global Leadership Foundation, une petite organisation indépendante regroupant un peu moins d’une quarantaine d’anciens dirigeants politiques et diplomates qui offrent des conseils discrets et désintéressés à des gouvernements étrangers aux prises avec les défis du pouvoir.

Joe Clark se garde bien aujourd’hui de faire des prédictions sur le résultat des élections fédérales à venir. « Je suis un orphelin politique dans le sens où je n’ai plus de parti politique qui reflète mes valeurs. Depuis quelques années, j’encourage les gens à appuyer le candidat local qui leur apparaît le plus efficace. Si j’étais dans la circonscription de [la chef du Parti vert] Elizabeth May, par exemple, je crois que je voterais pour elle. »

Joe Clark en cinq dates

1939 Naissance à High River, en Alberta.

1972 Premier de huit mandats comme député du Parti progressiste-conservateur à Ottawa.

1979 Plus jeune premier ministre de l’histoire canadienne (39 ans) dont le gouvernement minoritaire a été défait neuf mois plus tard.

1984-1993 Ministre des Affaires extérieures, puis des Affaires constitutionnelles dans le gouvernement Mulroney.

1998-2003 Retour à la politique comme chef de son parti après le départ de Jean Charest.
4 commentaires
  • Pierre Lefebvre - Inscrit 15 juin 2015 07 h 06

    Fantômes

    On sort les fantômes des placards. Pourquoi ? Afin de diriger les «branleux dans le manche» d'appuyer des partis qui ne pèseront pas lourd dans la balance du pouvoir, comme par exemple : le parti vert. Prochaine étape : Faire voter les morts. Plus ça change, plus c'est pareil.

    Ce «géni politique» de Joe Clark ne m'a jamais «impressionné» et il continue allègrement à ne pas le faire.

    PL

    • Daniel Bérubé - Abonné 15 juin 2015 11 h 52

      Tout ce que je puis dire, c'est que j'aimerais immensément mieux avoir Joe Clarck à la tête du parti PROGRESSISTE conservateur au pouvoir actuel... le Kanada actuel ne serait pas vu comme se dirigeant vers le délabrement de la planète et des valeurs sociales de son pays, mais comme un Canada demeurant au niveau international comme étant pour plusieurs comme un exemple à suivre...

  • Micheline Dionne - Inscrite 15 juin 2015 10 h 37

    Le juste milieu...

    Je crois que M. Joe Clark a souffert d'un manque de charisme car tout est dans l'image aujourd'hui. Hélas... Il m'a toujours semblé raisonnable, pragmatique et réfléchi. Loin de l'autorité arrogante et unilingue de ce que nous avions connu dans notre jeunesse sous un Mr J. Diefenbaker par exemple. Les placards et ses fantômes, cher Pierre, sont peut-être aussi les rappels de l'Histoire. Et nous aurions à gagner de mieux la connaître je pense.
    MD

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 15 juin 2015 14 h 14

      Je connais cette histoire Mme Dionne; j'ai même vu -en direct- les souhaits de joyeux noël de Mr J. Diefenbaker.

      Diefenbaker, Joe Clark, P.E.Trudeau. Cette histoire n'est pas de l'histoire pour moi madame, c'est mon vécu. Et l’Alzheimer ne m'a pas encore attaqué.

      Il faut concentrer notre attention sur la «raison» pour laquelle on ressort ces fantômes; et elle est : La résurgence de l'esprit indépendantiste. Si Trudeau père était toujours vivant, il serait aux barricades.

      Bonne journée.

      PL