Putsch en douceur au Bloc

Gilles Duceppe et Mario Beaulieu ont assisté aux funérailles nationales de Jacques Parizeau.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Gilles Duceppe et Mario Beaulieu ont assisté aux funérailles nationales de Jacques Parizeau.

Le Bloc québécois n’allait nulle part et Mario Beaulieu l’a compris : le chef du parti fédéral a cédé mardi aux pressions de stratèges et militants souverainistes en acceptant de laisser sa place à Gilles Duceppe. Ce dernier effectue ainsi un improbable retour à l’avant-scène politique, quatre mois avant les élections.

Les deux hommes confirmeront la nouvelle ce mercredi matin à la permanence du Bloc. Mais ils l’ont déjà fait officieusement mardi, et à l’ancienne : sur le parvis de l’église où se tenaient les funérailles de Jacques Parizeau. Ils y ont chacun reçu des dizaines de salutations discrètes pour leur décision respective — s’éclipser, ou revenir.

Après la cérémonie, des souverainistes de tous horizons sont allés serrer la main de Mario Beaulieu, le félicitant pour son geste d’abnégation. « C’est très courageux », lui a lancé un élu péquiste dans le creux de l’oreille.

À quelques pas de M. Beaulieu, Gilles Duceppe, 68 ans, recevait moult félicitations. « Ça va vite », a-t-il dit à un député qui avouait être « totalement surpris » par le revirement de situation. Avant la célébration, M. Duceppe, qui a dirigé le Bloc entre 1997 et 2011, avait été accueilli par une ovation de la foule rassemblée devant l’église. Plusieurs ont scandé son nom pendant qu’il s’engouffrait dans l’église, verres fumés sur le nez.

Selon nos informations, M. Beaulieu demeurera « président » du Bloc québécois, poste où il a été élu le 14 juin 2014. Dans les faits, le président du Bloc a toujours été le chef du parti, mais rien n’empêcherait qu’il en soit autrement. « Jusqu’ici, ça a été ça », a brièvement commenté M. Beaulieu mardi. La tenue d’un conseil général extraordinaire serait cependant nécessaire pour officialiser la division des deux fonctions.

Pression

 

Différentes sources indiquent que les tractations pour convaincre Mario Beaulieu de céder sa place duraient depuis une dizaine de jours, mais que tout s’est finalisé dans les 48 dernières heures. Quelques ex-conseillers politiques du Bloc ont fait pression sur lui pour qu’il abandonne l’idée de mener la prochaine campagne électorale.

La difficulté à recruter des candidats, les problèmes de financement du parti et les sondages catastrophiques (le dernier CROP donnait au Bloc la quatrième place, avec 13 % des votes) ont été mis en exergue. Un sondage privé a ensuite été commandé à Léger pour permettre à M. Beaulieu de mieux mesurer l’ampleur du problème : avec lui comme chef, le Bloc pointait à 14 %. Mais avec le nom de Gilles Duceppe dans l’équation, les appuis auraient doublé, à 28 % — apparemment à égalité avec le NPD.

Bernard Landry a confirmé mardi avoir parlé à Mario Beaulieu dans le cadre de sa réflexion. « D’après les sondages, Mario a pris une bonne décision, loyale, en faisant passer l’intérêt collectif avant le sien, a-t-il dit. Duceppe est en train de prendre la bonne [décision] lui aussi. » L’ancien premier ministre voit dans le geste de sacrifice de M. Beaulieu une démarche semblable à celle suivie par Jacques Parizeau en 1995, quand il avait cédé le devant de la scène à Lucien Bouchard. « Je trouve qu’il y a une belle symbolique dans l’histoire », a-t-il dit avant d’assister aux obsèques de M. Parizeau.

Les stratèges gravitant autour du Bloc québécois ont semble-t-il compris très rapidement après son élection que Mario Beaulieu ne pourrait pas relever le parti : l’homme est avant tout un activiste politique, dit-on. On lui aurait fait comprendre qu’il serait mieux de céder sa place sans esclandre, de manière à passer pour un héros de la cause plutôt qu’un fossoyeur de l’option.

Un des initiateurs du mouvement, Louis-Philippe Bourgeois, a travaillé à l’organisation de la course à la chefferie de Pierre Karl Péladeau. Selon ce qu’on indique, le chef péquiste a été tenu au courant de la démarche, sans en être l’instigateur. M. Péladeau avait remis la pertinence du Bloc en question l’automne dernier, avant de se rétracter. Il y a trois semaines, il a fait une visite éclair lors de l’investiture de M. Beaulieu, sans prononcer le discours qui était prévu.

La nouvelle du retour de M. Duceppe a été reçue avec soulagement par plusieurs bloquistes — la plupart préférant s’exprimer anonymement pour le moment. « On ne pouvait souhaiter mieux, a indiqué un ex-député. Ça prenait un électrochoc, et on l’a. Ce n’est pas gagné d’avance avec M. Duceppe, mais au moins ce n’est pas perdu d’avance. »

Le vétéran député Louis Plamondon cachait mal sa joie. « La venue de M. Duceppe dans une campagne active avec le Bloc, c’est très intéressant, a-t-il dit. C’est un plus, et je suis très heureux d’apprendre cette nouvelle. Je suis très admiratif de Mario Beaulieu pour sa générosité : il n’est pas là pour sa carrière, mais pour la cause. »

Jean-François Fortin et André Bellavance, deux députés bloquistes qui avaient claqué la porte après l’élection de M. Beaulieu, n’ont pas souhaité commenter.

Fédéral

 

Dans les coulisses conservatrices, on ne se montre pas trop inquiets par le retour de M. Duceppe. Si les Québécois en avaient assez en 2011 des « vieilles chicanes » et de l’axe fédéraliste-souverainiste, le message du Bloc ne passera pas mieux cette année, fait-on valoir.

En fait, les conservateurs semblent davantage se réjouir. On fait le calcul que les appuis néodémocrates au Québec sont dans une large mesure le fait d’anciens électeurs bloquistes, et que ces gens pourraient rentrer au bercail.

Cette dynamique des vases communicants entre le Bloc et le NPD pourrait ainsi aider le Parti conservateur, calcule-t-on en citant le cas des circonscriptions de Josée Verner et Lawrence Cannon.

 

Du côté des néodémocrates, on consent que des électeurs nationalistes pourraient peut-être tourner le dos au parti de Thomas Mulcair. Mais les Québécois ont d’abord et avant tout envie de remplacer Stephen Harper, et ce n’est pas le Bloc qui le fera, relève-t-on. « Les Québécois ont soif de changement à Ottawa. Le retour de Gilles Duceppe, ce n’est pas exactement un signe de renouveau », a soutenu un stratège néodémocrate.

Avec Marco Bélair-Cirino et Hélène Buzzetti

Un politicien en attente

Gilles Duceppe ne s’est jamais réellement retiré de la politique depuis son départ en 2011 : il a mené une campagne larvée pour remplacer Pauline Marois à la tête du Parti québécois au début de l’année 2012. Mme Marois l’a ensuite nommé coprésident de la Commission nationale d’examen de l’assurance-emploi, un élément de sa « gouvernance souverainiste ». M. Duceppe a autrement abondamment commenté l’actualité politique, surtout au Journal de Montréal. Guillaume Bourgault-Côté


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