De premier ministre à avocat-conseil

Ottawa — Comme bien des premiers ministres avant lui, Jean Chrétien n'a pas attendu longtemps avant de se faire une place dans un grand bureau d'avocats. L'ancien chef libéral se joindra au bureau d'Ottawa de la firme montréalaise Heenan Blaikie et y agira à titre d'avocat-conseil, a annoncé le cabinet d'avocats hier.

Pour Heenan Blaikie, il s'agit du troisième premier ministre recruté en presque 20 ans. Pierre Elliott Trudeau y a travaillé de 1984 jusqu'à son décès en septembre 2000. L'ancien premier ministre québécois Pierre Marc Johnson y travaille depuis 1996.

Les anciens premiers ministres fédéraux et provinciaux sont considérés comme des prises de choix par les plus grands bureaux d'avocats du pays. L'allégeance politique importe peu. Qu'il s'agisse du péquiste Lucien Bouchard (Davies Ward Phillips & Vineberg), du conservateur Brian Mulroney (Ogilvy Renault), des libéraux Daniel Johnson (McCarthy Tétrault), Frank McKenna (McInnes Cooper), John Turner (Miller Thomson) ou du néo-démocrate Bob Rae (Goodman, Phillips & Vineberg), ce qui pèse lourd est l'expérience gouvernementale et le réseau de contacts qui vient avec.

«Des hommes comme M. Chrétien, qui ont été à la tête d'un pays sont des gens qui ont un profil de grande envergure, qui ont des contacts incroyables, qui ont un réseau dont on ne peut s'imaginer [l'ampleur]. Alors, évidemment, c'est ce qu'on cherchera à mettre à contribution, et on lui confiera des missions à la hauteur de son profil et des ses capacités», de noter Me Guy Tremblay, de Heenan Blaikie.

Mais il y a des limites à ce que les bureaux d'avocats peuvent attendre des anciens politiciens, éthique oblige. En vertu du code fédéral régissant la conduite des titulaires de charge publique, un ministre ne peut, durant les deux années suivant son départ, «intervenir, pour le compte d'une personne ou d'une entité, auprès d'un ministère avec lequel il a eu des rapports officiels directs et importants au cours de l'année ayant précédé la fin de son mandat». Il ne «doit pas non plus donner des conseils fondés sur des renseignements non disponibles au public concernant les programmes ou les politiques des ministères pour lesquels il a travaillé».

Dans le cas du premier ministre, ces restrictions visent tout le gouvernement, a confirmé hier le conseiller à l'éthique Howard Wilson. Ce dernier a d'ailleurs discuté de la question avec M. Chrétien avant la passation des pouvoirs à Paul Martin.

Heenan Blaikie reconnaît d'emblée ces contraintes et compte s'y plier, note Me Tremblay, mais cela ne l'empêche pas de bénéficier de l'expérience de M. Chrétien. «La période de deux ans s'applique au gouvernement du Canada, mais il y a d'autres gouvernements dans le monde et M. Chrétien est bien en vue tant au Moyen-Orient qu'en Afrique et qu'en Europe», dit-il.

Selon Denis Saint-Martin, professeur de sciences politiques à l'Université de Montréal, on pourrait s'interroger sur l'éthique d'un passage si rapide des corridors du pouvoir aux coulisses d'un grand bureau d'avocats. «La question se pose, car les bureaux d'avocats sont aussi des lobbyistes», dit-il en rappelant certaines déclarations du Barreau du Québec.

Il note cependant que ces bureaux ne tiennent pas à recruter des premiers ministres pour négocier directement avec des clients ou influencer le gouvernement, mais pour des raisons de prestige et pour leur pouvoir d'attraction.

«Il est évident qu'on ne demande pas à quelqu'un comme [M. Chrétien] d'aller plaider devant les tribunaux. Son rôle est de promouvoir le cabinet et de développer la clientèle. [...] M. Chrétien est un avocat-conseil. Or, le rôle d'un avocat-conseil est de conseiller le cabinet, les associés. Ce n'est pas quelqu'un qui, comme tel, fait du travail avec les clients», convient Me Tremblay. Il précise toutefois que des clients pourraient vouloir connaître ses vues sur certaines questions.

L'expérience que M. Chrétien apporte est imposante. Diplômé en droit de l'Université Laval, il a été élu pour la première fois député de 1963 avant de gravir les échelons et diriger une dizaine de ministères, dont ceux des Finances, des Affaires indiennes et de la Justice. Il a été premier ministre pendant 10 ans, jusqu'à sa retraite le 12 décembre dernier.

Il n'a interrompu sa longue carrière politique qu'à une seule autre occasion, soit de 1986 à 1990, alors que John Turner était chef du Parti libéral du Canada. Durant cette période, il a travaillé au sein du bureau d'Ottawa du cabinet Lang Michener Lawrence & Shaw. Il a aussi été conseiller auprès de la compagnie montréalaise Gordon Capital.

M. Chrétien, qui aura 70 ans dimanche, travaillera surtout à Ottawa, mais passera environ une journée par semaine à Montréal et offrira ses services aux sept autres bureaux de la firme dans le pays. Heenan Blaikie compte plus de 345 avocats à son service.