L’économie avant les droits de la personne

Partout dans le monde, d’autres voix ont demandé à l’Arabie saoudite de libérer Raïf Badawi.
Photo: Stephane de Sakutin Agence France-Presse Partout dans le monde, d’autres voix ont demandé à l’Arabie saoudite de libérer Raïf Badawi.

L’Arabie saoudite a été dénoncée partout dans le monde pour son traitement « cruel » du blogueur Raïf Badawi, condamné à 1000 coups de fouet pour avoir « insulté l’islam ». Mais le gouvernement Harper est pris entre l’arbre et l’écorce face à cet allié encombrant, qui vient d’acheter du matériel militaire d’une valeur de 15 milliards de dollars au Canada.

La pression augmente sur le gouvernement Harper pour qu’il condamne avec vigueur le régime saoudien, critiqué pour ses abus des droits de la personne. Ensaf Haidar, la femme de Raïf Badawi, réfugiée à Sherbrooke au Québec avec ses trois enfants, a dit craindre que son mari subisse de nouveaux coups de fouet dès vendredi. La Cour suprême saoudienne a maintenu dimanche la sentence contre le blogueur dissident.

« Le gouvernement canadien a pris fait et cause pour certains pays qui ont des problèmes du point de vue des droits de la personne, y compris l’Arabie saoudite », dit Marie-Joëlle Zahar, professeure au département de science politique de l’Université de Montréal.

« L’économie joue un rôle de plus en plus important en politique étrangère canadienne. On peut se demander si l’économie prend le dessus sur tout, dans un pays comme le Canada où la défense des droits de la personne est une valeur importante. Quelle est la ligne à ne pas dépasser ? Et le Canada l’a-t-il dépassée ? », ajoute la professeure, qui est aussi directrice scientifique au Réseau de recherche sur les opérations de paix.

L’Arabie saoudite est le troisième pays parmi ceux qui recourent le plus à la peine de mort, après la Chine et l’Iran, a rappelé Amnistie internationale. Le géant de la éninsule Arabique a exécuté à la fin du mois de mai un 90e prisonnier depuis le début de l’année 2015. La plupart des condamnés à mort sont décapités, souvent en public, ou fusillés.

Malgré ce sombre bilan en matière de droits de la personne, l’Arabie saoudite est un allié de l’Occident. Les Saoudiens sont riches et consomment beaucoup. Le pays regorge de pétrole et partage au moins deux ennemis communs avec le Canada et ses alliés, dont Israël : Riyad est un opposant farouche à la fois du régime chiite de l’Iran et des Frères musulmans, proches du Hamas, rappelle Mme Zahar.

L’économie d’abord

Le gouvernement Harper a annoncé en grande pompe, en février 2014, un contrat de 15 milliards de dollars pour fournir à l’allié saoudien des chars blindés légers. L’entreprise General Dynamics Land Systems Canada, établie à London en Ontario, a obtenu ce contrat qui doit aussi profiter à 500 fournisseurs canadiens.

Il faut se demander si les chars canadiens participeront à la répression politique, notamment des chiites, en Arabie saoudite et dans d’autres pays de la région comme le Bahrein, souligne Marie-Joëlle Zahar.

« Le premier ministre Harper devrait interpeller directement le roi d’Arabie saoudite [Salmane ben Abdelaziz Al Saoud] et lui dire que leur abus des droits de la personne est intolérable et que M. Badawi devrait être mis en liberté pour pouvoir rejoindre sa famille », a indiqué au Devoir Marc Garneau, porte-parole du Parti libéral du Canada pour les affaires étrangères.

« C’est le temps de passer aux grandes mesures et que le premier ministre indique clairement que c’est inacceptable pour un pays comme le Canada de tolérer cette situation. » À ses yeux, « c’est un moment important pour le premier ministre canadien de démontrer un leadership sur la question des droits de la personne ».

Johanna Quinney, attachée de presse du ministre des Affaires étrangères, a répété qu’Ottawa condamne le châtiment imposé à Raïf Badawi. « Nous sommes très préoccupés par le fait que Raïf Badawi, défenseur saoudien des droits de la personne, a été condamné à 1000 coups de fouet et à une peine d’emprisonnement de 10 ans, simplement pour avoir exercé son droit de liberté de religion et d’expression. La punition imposée à M. Badawi constitue une violation flagrante de la dignité humaine », a-t-elle écrit au Devoir.

« Les représentants canadiens ont soulevé cette question auprès du gouvernement saoudien. Comme M. Badawi n’est pas citoyen canadien, les démarches que nous pouvons entreprendre en son nom sont limitées. »

Partout dans le monde, d’autres voix ont demandé à l’Arabie saoudite de libérer Raïf Badawi. À la suite des diplomaties européenne et française, Washington a demandé lundi à son allié saoudien de renoncer à exécuter une condamnation « brutale » à 1000 coups de fouet, confirmée dimanche, contre le blogueur.

Le département d’État a fait part de sa « profonde préoccupation » après la décision irrévocable de la Cour suprême saoudienne, qui a confirmé des peines infligées en novembre 2014 à dix ans de prison, à 1000 coups de fouet (50 par semaine pendant 20 semaines) et à une amende de 266 000 $ pour « insulte à l’islam ».

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