Le sénateur Boisvenu victime de sa renommée?

C’est en se faisant grand défenseur des victimes criminelles que Pierre-Hugues Boisvenu s’est fait connaître. Mais il semble que ce sera aussi pour cette raison qu’il devra répondre à la GRC.

Selon les informations du Devoir, le vérificateur général Michael Ferguson reprochera au sénateur Boisvenu, dans son rapport qui sera rendu public mardi, des frais de déplacement encourus pour participer à des conférences sur les droits des victimes d’actes criminels. La facture atteindrait 50 000 $, selon Le Journal de Québec.

Porte-étendard de la politique de la loi et de l’ordre de Stephen Harper, M. Boisvenu — dont la fille Julie a été assassinée par un récidiviste — a fait de la protection des victimes son combat personnel. En 2004, il a fondé l’Association des familles de personnes assassinées ou disparues. Depuis sa nomination au Sénat, en 2010, il accompagne régulièrement le premier ministre aux annonces en matière de loi criminelle.

La question est de savoir si ces activités ciblées par le vérificateur relèvent de son intérêt plus personnel ou de sa responsabilité de législateur.

Parti pour l’Europe, M. Harper n’a pas commenté les démêlés de son fidèle soldat. « Le sénateur ne fait plus partie de notre caucus. L’usage abusif de l’argent des contribuables est inacceptable », a réagi sa porte-parole, Catherine Loubier.

M. Boisvenu a quitté le caucus conservateur jeudi soir, après que les conclusions du vérificateur ont filtré dans les médias.

Il prévoit « faire une mise au point importante en début de semaine prochaine », a-t-il noté sur sa page Facebook, quand le rapport sera rendu public. « Beaucoup d’entre vous ont été aussi surpris que moi en apprenant cette nouvelle. »

Ce n’est pas la première fois que le sénateur Boisvenu doit justifier ses dépenses. En 2012, il avait accepté de rembourser 907 $ d’allocations de logement au Sénat. Il avait logé chez son amie de coeur à Gatineau pendant quelques mois plutôt que dans sa résidence de Sherbrooke, qu’il venait de quitter puisqu’il était en instance de divorce. Il avait aussi été forcé à l’époque de s’excuser de fréquenter cette adjointe — ce qui est interdit par les règles du Sénat.

Un autre sénateur toujours en poste verra lui aussi son cas envoyé à la GRC : le libéral Colin Kenny. « Il continuera à oeuvrer pour sa défense et est fermement convaincu qu’il sera blanchi à la fin du processus », a indiqué son bureau par voie de communiqué.

Chacun se défend

La GRC héritera en outre de sept autres dossiers, tous de sénateurs retraités dont les dépenses étaient si graves que le vérificateur recommandera qu’elles fassent l’objet d’une enquête criminelle.

Ces individus n’ont pas l’intention de se laisser faire. Chacun leur tour, ils ont rejeté les conclusions du rapport. L’ex-conservateur Don Oliver s’est dit « très déçu », arguant que les reproches qui lui sont adressés « ne sont pas basés sur tous les faits ». L’ex-libérale Marie-Paule Charette-Poulin a déclaré àCBCavoir toujours géré son budget sénatorial « de façon professionnelle et éthique ». Elle a prévenu qu’elle s’opposerait « vigoureusement » à ce que ses dossiers soient livrés à la GRC.

Au total, le vérificateur général dénoncera dans son rapport 977 000 $ de dépenses indûment réclamées, selonLaPresse canadienne. Cinq sénateurs auraient à eux seuls illégitimement facturé 546 000 $. Outre les 9 individus dont les dossiers seront transmis à la GRC, 21 autres sénateurs — dont le président du Sénat, le conservateur Leo Housakos — se verront reprocher des dépenses exagérées.

Une source policière a noté que la GRC étudiera aussi ces 21cas, car, bien que jugés moins graves, il n’est pas dit qu’ils ne sont pas pour autant criminels.

Au cours d’une entrevue avec Le Devoir, le sénateur Housakos a montré la page du document le concernant pour prouver que ce qui lui est reproché est mineur. Une de ses adjointes s’est fait rembourser des dépenses non admissibles de déplacement à Montréal pour l’organisation d’un événement-bénéfice que devait présider le sénateur pour un groupe caritatif. L’employée a remboursé les 1609 $. Les 6710 $ restants lui étant reprochés sont en lien avec l’embauche d’un contractuel. Le contrat n’aurait pas spécifié toutes les tâches que cette personne a fini par accomplir.

Le sénateur montréalais se plaît à dire qu’il figure parmi les sénateurs les moins dépensiers, parce qu’il a utilisé son budget pour embaucher une seule personne. « J’ai décidé, pour des raisons d’efficacité économique, dene pas aller chercher un conseiller politique/conseiller législatif/attaché politique. […] En six ans et demi, j’ai dépensé 180 000 $ en employés [contractuels]. Je suis cheap au boutte ! » lance-t-il. Cette façon de faire, dit-il, devrait lui mériter des félicitations, pas des remontrances. « J’ai épargné au Sénat 300 000 $. I’m the fucking poster boy here pour la façon dont j’ai géré mes ressources humaines ! »

M. Housakos reconnaît qu’il se savait déjà l’objet d’un blâme du vérificateur général lorsqu’il a annoncé, le 26 mai, la nomination du juge à la retraite Ian Binnie comme arbitre de tout différend entre un sénateur et le vérificateur. Conflit d’intérêts ? Pas du tout, répond-il. Ce mécanisme avait déjà été envisagé par son prédécesseur Pierre Claude Nolin. « Je suis arrivé là quand la job était faite. »

Abolition sans condition, dit le NPD au Québec

Le Québec n’a pas intérêt à faire du chantage constitutionnel, prévient le député du NPD Craig Scott. Selon lui, le Québec devrait donner son accord à l’abolition du Sénat sans exiger en contrepartie une réouverture de la Constitution canadienne. « Il va falloir que le gouvernement du Québec fasse attention à son propre peuple. Les Québécois sont d’accord et ils ne demandent pas de conditions. Ils veulent que le Sénat soit aboli », a déclaré le député torontois.

Le NPD a profité des fuites sur les dépenses sénatoriales pour réitérer sa promesse d’abolir le Sénat s’il est élu. La Cour suprême a tranché l’an dernier que l’abolition de la Chambre haute nécessite l’unanimité des dix provinces canadiennes. Qu’à cela ne tienne, a répété M. Scott : le chef Thomas Mulcair ne « tournera pas le dos » au défi. « C’est quelque chose qu’il faut forcer. On va discuter avec les provinces. » C’est lorsqu’on lui a fait remarquer que le Québec exige de discuter de Constitution de manière plus large qu’il a fait sa mise en garde.

L’an dernier, le ministre québécois des Affaires intergouvernementales canadiennes, Jean-Marc Fournier, avait posé les conditions du Québec. « Si d’aventure se soulève la question de la réforme du Sénat qui doit, selon le jugement, devenir une question constitutionnelle qui appelle tous les partenaires, je vous annonce que nous allons y participer. Je vous annonce aussi que nous ne parlerons pas que du Sénat. »
 
Hélène Buzetti

Neuf autres sénateurs à la GRC

En fonction :

Pierre-Hugues Boisvenu, Québec, nommé par Stephen Harper en 2010

Colin Kenny, Ontario, nommé par Pierre Elliott Trudeau en 1984

Retraités :

Donald Oliver, Nouvelle-Écosse, nommé par Brian Mulroney, 1990-2013

Gerry St. Germain, Colombie-Britannique, nommé par Brian Mulroney, 1990-2012

Sharon Carstairs, Manitoba, nommée par Jean Chrétien, 1994-2011

Rose-Marie Losier-Cool, Nouveau-Brunswick, nommée par Jean Chrétien, 1995-2012

Bill Rompkey, Terre-Neuve, nommé par Jean Chrétien, 1995-2011

Marie-Paule Charette-Poulin, Ontario, nommée par Jean Chrétien, 1995-2015

Rod Zimmer, Manitoba, nommé par Paul Martin, 2005-2013
6 commentaires
  • Daniel Smolla - Abonné 6 juin 2015 05 h 14

    Sous-titre approprié ?

    Le sous-titre de cet article paraît, sinon tendancieux, à tout le moins ambiguë. Il donne à penser que M. Boisvenu a réclamé 976 627 $ en dépenses, alors qu'à la lecture de l'article, c'est plutôt d'un montant de 50 000 $ qu'il s'agit...

    D. Smolla

  • Gaston Bourdages - Abonné 6 juin 2015 06 h 03

    Être «victime» de....

    ...ma perception de simple citoyen, j'en ferais une question de stricte conscience. Ces argents mis à la disposition de ces gens publics sont avant tout nos argents; nous payeurs, ou individuels, ou collectifs ou corporatifs de taxes et d'impôts. Ces gens en sont-ils conscients ? Ce n'est pas une question de bleu conservateur, de rouge libéral, d'orange N.P.D. ou de vert du parti du même nom...c'est une question de élémentaire voire essentielle de conscience.
    Lorsque chroniqueur dans un décédé journal hebdomadaire, j'y ai écrit un «papier» sur l'élasticité des consciences dans le cadre de la tenue des travaux de La Commission Charbonneau. Quel vaste monde que celui de la conscience et de l'élastique !
    Mes respects et mercis mesadames Buzzetti et Vastel.
    Gaston Bourdages,
    Auteur - Conférencier.

  • François Dugal - Inscrit 6 juin 2015 07 h 27

    Le recrutement

    Les "problèmes" au Sénat Canadien ne vient-il pas du "type" de personnes que l'on y recrute?

  • Normand Carrier - Inscrit 6 juin 2015 07 h 46

    Honte a Boisvenu ......

    Quant le champion de la loi et l'ordre est obligé de démisionner et qu'il est accusé de ne pas avoir respecté les lois pour piger dans l'assiette au beurre et profiter de ses privilèges pour s'enrichir , cela dénote une hypocrisie certaine et ce faisant il perd toute crédibilité pour dicter les sentences et faire la morale .....

  • Yves Corbeil - Inscrit 6 juin 2015 10 h 58

    Le bar ouvert...

    De nos institutions et la tendance a banalisé leurs actions est devenu indécente.

    Aujourd'hui on parle de milliers et millions comme de la menu monnaie pendant que beaucoup de gens remettent des articles à la caissière à l'épicerie pour quelques piastres manquantes dans le budget.

    Le coeur me lève en ouvrant l'ordi le matin. Les histoires d'horreur politique font maintenant parti de nos banalités quotidiennes. Un détournement de quelques milliers, une enquête de vingt millions pour deux ans, une prime d'un demi million, une pension indexée de cinq cents mille, une garderie pour la belle soeur, une subvention pour le beau frère, un appart pour la maitresse et ça continue comme ça.

    En même temps, on va faire respecter les droits et liberté dans le monde avec des CF-18 et propagé le modèle démocratique à l'occidentale.