Perpétuer le souvenir des pensionnats pour changer les perspectives autochtones

Le juge Murray Sinclair (à droite) mercredi en compagnie de dignitaires lors de la publication du rapport de la Commission de vérité et réconciliation
Photo: Sean Kilpatrick La Presse canadienne Le juge Murray Sinclair (à droite) mercredi en compagnie de dignitaires lors de la publication du rapport de la Commission de vérité et réconciliation

La Commission de vérité et réconciliation a clos ses sept années de travaux cette semaine après avoir entendu près de 7000 témoins venus raconter le cauchemar des pensionnats autochtones. Des gens démolis par leur passé qui ont confié devant des inconnus, souvent pour la première fois de leur vie, comment ce traumatisme d’enfance les avait affectés en tant qu’adultes. À chacune de ces séances d’exorcisme publiques se trouvaient dans la salle des « témoins honoraires », des personnalités publiques à qui on avait demandé de devenir les dépositaires de cette parole. Discussion avec trois d’entre eux.

Paul Martin se souvient. Le futur premier ministre du Canada n’avait que 17 ou 18 ans à l’époque et il travaillait comme matelot sur les remorqueuses et les barges sillonnant le majestueux fleuve Mackenzie, aux Territoires-du-Nord-Ouest. « J’étais le seul Blanc. Les autres avec qui je travaillais étaient des Inuits, des Métis, des Denés. C’étaient des jeunes de mon âge. »

Il rigole en repensant qu’à cet âge, les conversations n’étaient pas très profondes. « Mais le soir, quand on accrochait nos remorqueuses, on jasait. On finissait par se connaître un peu. Et une chose devenait très claire. Mes amis à Windsor qui regardaient la vie devant eux avaient beaucoup d’espoir, ils étaient excités. Mais ces jeunes-là, qui étaient aussi intelligents que mes amis de Windsor, aussi travaillants, n’avaient pas le même espoir. Et je ne savais pas pourquoi. C’est 40 ans plus tard que j’ai compris. Ils étaient tous diplômés des écoles résidentielles. C’est la pire chose qu’on a faite : on leur avait ôté l’espoir de faire quelque chose dans la vie. »

Paul Martin a été l’un de ces témoins honoraires de la Commission de vérité et réconciliation (CVR), dont le fruit des travaux a été rendu public en grande pompe cette semaine à Ottawa. M. Martin avait assisté à la séance de témoignage de Montréal. « C’était très émotionnel », dit-il.

Dans le discours de clôture qu’il a livré, il a posé une question à l’assistance. « Combien parmi vous savaient que ça existait ? Il n’y a presque personne qui a levé la main, se rappelle-t-il. Il y avait des députés, des gens d’affaires, des enseignants, toute sorte de personnes non autochtones, et personne ne savait. C’est incroyable qu’une telle chose puisse se passer dans notre pays sans qu’on le sache. C’est une indication de l’écart, du manque de compréhension qui existe entre nos deux sociétés. »

L’ancienne vérificatrice générale, Sheila Fraser, et l’ancien premier ministre Joe Clark ont pour leur part été témoins honoraires à Saskatoon.

 

L’impact des écoles

« Ce fut pour moi une expérience très émouvante », reconnaît Mme Fraser. Elle se remémore ces personnes venues dire qu’elles n’avaient dans leur enfance « jamais connu l’amour, jamais célébré un anniversaire », et les problèmes qu’elles avaient, dans une majorité de cas, avec l’alcool aujourd’hui. « Ça m’a fait réaliser tout l’impact que ces écoles ont eu sur ces personnes et les générations qui ont suivi. »

Mme Fraser s’est de plus en plus intéressée à la question autochtone pendant son mandat de vérificatrice. Elle se souvient de cette visite dans la réserve de Musqueam, à Vancouver. Il fallait faire la file pour manger à la cafétéria, et un homme lui a dit qu’il refusait parce qu’il était allé dans un pensionnat. « Son père était pêcheur et il l’a caché sur son bateau pendant deux ans pour qu’ils ne viennent pas le chercher. Ça m’a fait réaliser comment les enfants ont été arrachés à leur famille, que la police allait souvent les prendre. C’est épouvantable ! »

Joe Clark, pour sa part, tient à souligner le courage de ces témoins qui ont remisé leur pudeur pour raconter leurs pires souvenirs au nom d’un impératif de mémoire collective. Il avoue avoir été mû par un sentiment de culpabilité. « J’ai grandi dans la petite ville albertaine de High River. À quelques miles à l’est, sur la rivière Bow, il y avait un endroit appelé Dunbow, où la pêche était bonne. Je n’ai jamais réalisé que Dunbow était une école résidentielle. […] J’aurais dû être mieux informé. Et je n’en savais pas assez à propos de cette histoire pour y porter attention quand j’ai été pr- emier ministre. » Joe Clark a brièvement dirigé le Canada en 1979. À cette époque, il existait encore plus d’une vingtaine d’écoles résidentielles.

Vous avez dit génocide ?

La Commission de vérité et réconciliation a établi qu’entre les années 1870 et 1996, 150 000 enfants autochtones ont été arrachés à leur famille pour être envoyés dans un pensionnat où leur langue, leurs croyances spirituelles et leurs vêtements traditionnels étaient interdits. Au moins 3200 d’entre eux y sont décédés — souvent dans l’anonymat — de la grippe, de la tuberculose, de froid ou de mauvais traitements. La CVR a conclu qu’il s’est agi d’une entreprise délibérée de la part du gouvernement de soustraire les enfants à l’influence de leurs parents pour « tuer l’Indien » en eux. La CVR a conclu que cette opération n’avait qu’un nom : « génocide culturel ».

La semaine précédant le dévoilement du rapport, c’est la juge en chef de la Cour suprême, Beverley McLachlin, qui avait utilisé cette expression. Et avant elle, le premier à l’avoir fait était Paul Martin, lors de son discours en tant que témoin honoraire à Montréal. « Je ne savais pas que j’étais pour parler, confie-t-il au Devoir. Quand j’ai prononcé la parole, je n’avais pas pensé le faire avant. » Est-ce à dire qu’il a parlé trop vite ? Pas du tout. « Pour moi, c’est une description exacte. »

Cette semaine, les médias anglophones ont fait grand cas de l’utilisation — ou pas — de l’expression « génocide culturel ». Les chefs néodémocrate et libéral l’ont utilisée, mais pas le premier ministre Stephen Harper, qui a plutôt parlé « d’assimilation forcée ». Paul Martin n’est pas d’accord.

L’assimilation, illustre-t-il, c’est son grand-père irlandais qui arrive ici et marie une Québécoise. C’est quitter une société pour en adopter une autre. « Il n’y a pas de doute que le mot assimilation n’est pas suffisant. […] Ces gens ont été totalement déracinés de leur société, mais ils ne faisaient partie d’aucune autre société. »

Autant Mme Fraser que M. Clark approuvent l’utilisation des mots « génocide culturel ». Mme Fraser tente de dégonfler le débat sémantique. « Certains se choquent un peu de l’utilisation de ce mot-là. Il ne faut pas trop attacher d’importance à cela. Il faut comprendre la réalité derrière. » Joe Clark abonde. « Le but n’est pas de montrer du doigt, mais de dire que quelque chose de terrible a été fait. »

Et maintenant quoi ?

La question qui turlupine les trois témoins honoraires (comme beaucoup d’autres d’ailleurs) est de savoir ce qu’il adviendra de ce rapport. Tous trois craignent qu’il subisse le même traitement que le volumineux rapport de 4300 pages de la commission royale Erasmus-Dussault sur les peuples autochtones, dont le rapport a essentiellement amassé la poussière depuis son dépôt en 1996. Déjà à l’époque, ce rapport contenait une section d’une quarantaine de pages sur les pensionnats. Les témoins honoraires ont pour mandat de continuer à parler en public de ce dossier.

Sheila Fraser estime cependant que « l’opinion publique a changé depuis 25 ans ». Joe Clark en veut pour preuve que même lorsqu’il donne des conférences à des gens de la construction ou des agents immobiliers, il parle du sujet et constate l’intérêt qu’il suscite.

Sheila Fraser se dit malgré tout « un peu déçue que le gouvernement n’ait pas répondu encore ». Elle estime que des choses simples pourraient être faites, notamment imiter l’Alberta, l’Ontario et les Territoires-du-Nord-Ouest en incluant dans le curriculum scolaire du primaire et du secondaire des cours sur l’histoire autochtone.

Paul Martin est pour sa part déjà passé à l’action. Il a mis sur pied avec son fils David le Fonds CAPE (Capitaux pour la prospérité et l’entrepreneuriat autochtone), qui investit dans les entreprises autochtones. CAPE est derrière l’essor de l’entreprise métisse Manitobah, qui fabrique des mukluks, ces bottes d’hiver en cuir et fourrure d’allure traditionnelle qui se sont invitées dans la mode urbaine des dernières années. L’entreprise est passée de trois à 50 employés.

L’éducation

Il a également lancé l’Initiative d’éducation autochtone Martin (IEAM). C’est avec excitation que Paul Martin raconte comment les méthodes d’enseignement ont été modifiées dans deux réserves ojibwées d’Ontario, Walpole Island et Kettle and Stony Point. La prémisse est que les méthodes traditionnelles d’enseignement de la lecture et de l’écriture fonctionnent seulement si les parents à la maison offrent un environnement propice à la littératie. Sans cet environnement, qui fait souvent défaut dans les réserves, un enseignement beaucoup plus soutenu est nécessaire.

Les résultats ont été spectaculaires. À ces deux écoles, en 2010, seulement 13 % des étudiants de troisième année avaient réussi le test provincial uniformisé en lecture, et 33 % celui d’écriture. Quatre ans plus tard, ces taux étaient de 67 % et 91 % ! L’investissement a été de 200 000 $ par année par école pendant cinq ans. D’où vient l’argent ? Pudique, le riche homme d’affaires et ex-premier ministre dira seulement « de moi et d’autres personnes. On ne fait pas de collectes de fonds populaires ».

Pour Paul Martin, qui ne digère toujours pas la mise au rancart par son successeur Stephen Harper de l’accord de Kelowna accordant 5 milliards de dollars à l’éducation et la santé autochtone, une grande partie de la solution passe par le financement accru de l’éducation.

« Le problème, c’est que les Canadiens n’ont pas su que ça existait, les pensionnats. Et moi, je suis convaincu qu’aujourd’hui, ils ne savent pas à quel point l’éducation, la santé et le bien-être autochtone sont sous-financés par le gouvernement fédéral. »