Le sénateur Boisvenu dans la mire de la GRC

Photo: Pawel Dwulit La Presse canadienne

Champion conservateur de la loi et l’ordre, le sénateur Pierre-Hugues Boisvenu a rompu jeudi soir ses liens avec le caucus de Stephen Harper, son dossier étant sur le point d’être confié à la GRC par le vérificateur général. Le jour même, on apprenait aussi que les trois sénateurs les plus haut placés de la Chambre haute, ceux-là mêmes qui s’occupent de l’enquête qui suivra le rapport sur le scandale des dépenses au Sénat, sont de ceux qui seront blâmés pour leurs actions.

Le rapport tant attendu sera rendu public mardi et reprochera à une vingtaine de sénateurs des dépenses « contestables ». Pierre-Hugues Boisvenu et huit autres, dont les actions sont jugées « graves », verront leur dossier être acheminé à la Gendarmerie royale. Plusieurs médias citent le sénateur libéral Colin Kenny, encore en poste, parmi ceux-ci.

En soirée jeudi, le sénateur Boisvenu, nommé par Stephen Harper il y a cinq ans à peine, annonçait qu’il siégerait dorénavant comme indépendant. « J’ai pris cette décision après avoir appris que je ferai l’objet d’une enquête de la GRC », a déclaré le fondateur de l’Association des familles de personnes assassinées ou disparues, ajoutant qu’il « expliquera sa position au cours des prochains jours ».

Les conclusions de l’enquête du vérificateur quant aux dépenses réclamées par 117 sénateurs de 2011 à 2013 ont enfin été remises au président du Sénat, Leo Housakos, jeudi. Avant même qu’il ait le document en main, des informations circulaient selon lesquelles il serait lui-même sommé de rembourser quelques milliers de dollars. Selon les informations du Devoir, M. Housakos, qui a confirmé que son nom était cité dans le rapport,serait invité à rembourser 5000 $ ou 6000 $. Le vérificateur lui reprocherait une « erreur technique » en ce qui a trait au contrat d’un conseiller politique.

Le leader libéral James Cowan n’a pas été épargné. Lui aussi fait les frais du rapport du vérificateur général, qui lui reproche « un peu plus de 10 000 $ » en frais de déplacement. Des voyages qui remontent à 2011. « Ces demandes [de remboursement] se réfèrent à des voyages que j’ai menés dans le cadre de mes fonctions de sénateur », s’est défendu le sénateur Cowan, « respectueusement en désaccord » avec les conclusions du vérificateur. Le sénateur libéral a soumis ses demandes de remboursement, appuyées de factures et de cartes d’embarquement, et les réclamations ont été payées sans que le Sénat pose davantage de questions, a-t-il argué. Selon nos informations, le sénateur Cowan aurait fait ces voyages pour aller voir sa fille à Toronto. Les vérificateurs lui auraient demandé des preuves qu’il allait y faire du travail parlementaire. Le sénateur aurait rétorqué qu’ils n’avaient pas de preuve que ce n’était pas le cas.

Le leader conservateur au Sénat, Claude Carignan, serait quant à lui visé par le rapport en raison d’une erreur commise par un de ses employés. Celui-ci, travaillant toujours pour le sénateur, aurait mal rempli ses notes de frais pour une dizaine de déplacements. Il a depuis remboursé 3000 $ au Sénat.

Neuf sénateurs, dont M. Boisvenu, ont effectué des dépenses si graves que leur dossier sera confié à la GRC. Sept sont à la retraite. Un autre, un libéral, siège toujours à la Chambre haute. On lui aurait enjoint de quitter son caucus, à l’instar de M. Boisvenu. Même si le Sénat refusait de confier ces cas à la GRC, la police enquêterait d’elle-même, a indiqué un de ses sergents cette semaine.

Trois leaders mal placés pour juger

Avant même que le rapport ne soit public, déjà les critiques fusent en coulisses. Les sénateurs déplorent que leurs collègues Housakos, Carignan et Cowan soient seuls responsables du sous-comité qui a coordonné le travail du vérificateur, puis recruté l’ex-juge de la Cour suprême Ian Binnie afin de faire l’arbitre entre les blâmes du vérificateur et l’interprétation que font les sénateurs de leurs droits et des règles qui les entourent.

Les trois leaders n’avaient pas ces tâches au départ. Ils ont plutôt tenu à remplacer les sénateurs Elizabeth Marshall (ex-vérificatrice générale de Terre-Neuve), George Furey et Larry Smith — qui, eux, n’auraient rien à se reprocher.

Dans les couloirs, plusieurs « grommellent qu’ils ont pris contrôle [du sous-comité] lorsqu’ils ont appris qu’ils étaient dans une situation délicate », a rapporté une deuxième source du Devoir. Le sénateur Leo Housakos a été nommé président du Sénat début mai — à la suite du décès de Pierre-Claude Nolin —, sous recommandation des deux leaders du Sénat, M. Carignan et M. Cowan. Tous trois auraient déjà su qu’ils allaient figurer parmi les sénateurs critiqués par le vérificateur général, puisque ce dernier a envoyé des lettres aux parlementaires concernés il y a quelques mois.

Incompréhension comptable

Plusieurs sénateurs déplorent en outre depuis des mois que le vérificateur ne comprenne rien au rôle d’un sénateur. Ceux qui savent ce qui constitue des tâches parlementaires — et qui peuvent donc être remboursées par la Chambre haute — n’arriveraient pas à ses conclusions, selon eux. Et c’est une des raisons pour lesquelles l’ex-juge Binnie a été recruté.

Le sénateur Housakos a justement l’intention de contester les reproches qui lui sont adressés. Le sénateur Cowan s’apprête à faire de même. Au printemps, la sénatrice conservatrice Nancy Ruth s’était plainte que le vérificateur lui demande d’expliquer qu’elle ait facturé un petit-déjeuner, alors qu’elle aurait pu manger dans l’avion. « Ces déjeuners sont assez horribles », avait-elle justifié aux journalistes en déplorant du « camembert glacé avec des craquelins brisés ». Et lorsque les sénateurs assistent à des réceptions, ils facturent parfois un souper, car ils passent la soirée à causer dans ces salles où on ne sert que de petites bouchées, avaient expliqué d’autres de ses collègues.

Le Québécois Jean-Guy Dagenais a quant à lui carrément remis en question les méthodes du vérificateur. « Moi, quand je faisais mes enquêtes, je ne les faisais pas comme ça. […] Disons peut-être que j’y allais plus en profondeur », a suggéré à La Presse canadienne cet ex-policier de la Sûreté du Québec.

Avec Philippe Orfali

J’ai pris cette décision [de siéger comme sénateur indépendant] après avoir appris que je ferai l’objet d’une enquête de la GRC

12 commentaires
  • Cyr Guillaume - Inscrit 5 juin 2015 00 h 46

    Si ça ce n'est pas de l'ironie

    Lui qui était venu en politique fédéral pour faire changer les choses...quand le destin nous tiens!

  • Gilles St-Pierre - Abonné 5 juin 2015 01 h 49

    Que celui qui n'a pas péché...

    ... lance la première pierre.

    Et bien ce ne sera pas le sénateur Pierre-Hugues Boisvenu; car finalement qui tue par l'épée, périra par l'épée.

  • Jacques Boulanger - Inscrit 5 juin 2015 02 h 45

    À fond la caisse

    Allez les gogos , continuez béatement de payer la facture. En bout de ligne, vous n'avez que vous à blamer.

  • Christian Montmarquette - Abonné 5 juin 2015 04 h 14

    Le donneur de leçons


    « Pierre-Hugues Boisvenu, ce «donneur-de-leçons» par excellence qui préconisait le retour de la peine de mort, et considérait que chaque assassin devrait avoir le droit de se suicider dans sa cellule, vient de se pendre avec sa propre corde.

    Souhaitons-lui un bon séjour en enfer.

    Christian Montmarquette

    Référence :

    «À chaque assassin sa corde?» :

    http://www.ledevoir.com/politique/canada/341656/a-

    .

    • Pierre Valois - Abonné 6 juin 2015 08 h 46

      On devrait peut-être l'enfermer avec un stylo...pour qu'il puisse effectuer ses remboursements de sa cellule...

  • Anne-Marie Allaire - Abonnée 5 juin 2015 08 h 15

    la chute

    Et ainsi chuta l'auto-proclamé défenseur de la Loi et l'Ordre. Ce qui nous prouve que, malheureusement, la douleur n'est pas toujours bonne conseillère.