Génocide culturel: le mot est lâché, mais pas repris par Harper

Stephen Kakfwi, ancien premier ministre des Territoires du Nord-Ouest, tenant dans ses bras sa petite-fille, Sadeya Kakfwi-Scott, était à Ottawa pour assister au dépôt du rapport tant attendu.
Photo: Adrian Wyld La Presse canadienne Stephen Kakfwi, ancien premier ministre des Territoires du Nord-Ouest, tenant dans ses bras sa petite-fille, Sadeya Kakfwi-Scott, était à Ottawa pour assister au dépôt du rapport tant attendu.

Le mot a été lâché et la salle a craqué sous un torrent d’applaudissements. Le Canada « a participé à un génocide culturel ». C’est la conclusion à laquelle est arrivée, après sept années de travaux, la Commission de vérité et réconciliation (CVR) devant faire la lumière sur le régime des pensionnats autochtones. Et pour atténuer les séquelles de ce génocide, les trois commissaires proposent pas moins de 94 recommandations.

Quelque 1000 personnes s’étaient réunies mardi à Ottawa pour assister à la cérémonie de présentation du rapport final de la Commission de vérité et réconciliation. « Loin de leurs familles et de leurs communautés, sept générations d’enfants autochtones ont été privées de leur identité, a déclaré l’ancien juge et président de la Commission, Murray Sinclair. Coupés de leur langue, de leur culture, de leurs traditions spirituelles et de leur histoire collective, ces enfants sont devenus incapables de répondre à des questions simples telles que “D’où viens-je ?”, “Où vais-je ?”, “Pourquoi suis-je ici ?” et “Qui suis-je ?”. » La « marque de commerce » des pensionnats autochtones, a continué M. Sinclair, a été d’« enlever la culture considérée comme inférieure pour la remplacer par une culture considérée comme supérieure. […] C’est l’essence même du colonialisme. »

La CVR, a rappelé le commissaire, a entendu le témoignage de 6750 personnes, non seulement d’anciens pensionnaires, mais aussi des gens qui en avaient la supervision à l’époque. « Ils nous ont parlé des démons qu’ils combattent pour n’avoir pas été capables de prendre soin de ces enfants ou de les protéger des abus. De cela, nous les remercions eux aussi. »

L’objectif de la CVR était de colliger les témoignages de survivants pour que ce pan de l’histoire du Canada soit rédigé officiellement et consigné pour les générations à venir. À plusieurs reprises, d’ailleurs, les commissaires ont souligné que cette histoire n’était pas un récit autochtone, mais un récit canadien que tous les citoyens devaient s’approprier. Plusieurs des recommandations visent d’ailleurs à faciliter cette appropriation (voir le texte ci-contre).

On estime que 150 000 enfants sont passés par les 139 pensionnats autochtones entre 1874 et 1996, soustraits de force à l’influence néfaste de leurs « sauvages » de parents pour mieux assimiler une éducation européo-chrétienne. Plusieurs n’en sont jamais revenus : morts de la tuberculose, de la grippe, de sévices physiques non documentés. Morts aussi d’avoir tenté de fuir ce régime assimilationniste. La Commission a pu recenser avec certitude 3200 de ces décès, mais assure qu’il y en a eu beaucoup plus : environ 5 % ou 6000.

La commissaire Marie Wilson a expliqué ce flou par le fait que, dans le tiers des cas, le nom de l’enfant n’était pas enregistré. Dans la moitié des cas, la cause de la mort non plus. « Pouvez-vous imaginer l’indignité de cela ? La tristesse totale de cela ? La dévastation parentale ? » Et fallait-il que la peine de ces enfants soit grande pour que certains s’enfuient en plein hiver dans une tentative désespérée de retrouver leurs parents ? « Certains se sont perdus, certains se sont noyés. D’autres ont été retrouvés, enlacés les uns aux autres, morts de froid. »

Le résumé du rapport final (la version définitive plus longue sera publiée en fin d’année) est parsemé d’extraits de témoignages crève-coeur. Ici, les enfants racontent comment les vêtements ou mocassins fabriqués par leurs parents qu’ils portaient fièrement pour la rentrée scolaire leur ont été retirés. Jetés à la poubelle. Là, une petite fille se souvient d’avoir anticipé la colère de sa mère en regardant tomber au sol ses nattes de cheveux qu’une religieuse lui coupait. Partout, toujours, ces enfants qui ont reçu le même message : ils devaient perdre leur « indiennité ».

La Commission suggère pas moins de 94 recommandations portant sur un vaste éventail de sujets, allant du financement de Radio-Canada à des demandes d’excuses de la part du pape. La plus symbolique demande que le gouvernement du Canada développe une Proclamation royale de réconciliation qui s’inspirerait de la Proclamation royale de 1763 et par laquelle une relation de nation à nation serait réaffirmée.

Le ministre des Affaires autochtones Bernard Valcourt, qui a assisté à toute la cérémonie de presque quatre heures, a pris acte des conclusions de la Commission. Il a parlé du « sombre chapitre » que représentent les pensionnats autochtones dans l’histoire du Canada. « Si la vérité nous permet de nous souvenir, elle nous permet aussi de penser à l’avenir, en nous montrant attentifs aux besoins des prochaines générations d’enfants », a-t-il déclaré. Il a ajouté que « la réconciliation ne consiste pas à pardonner et oublier, mais à se souvenir et à changer ».

Le ministre Valcourt s’est engagé concrètement à faire appliquer deux des recommandations : le gouvernement consentira une somme non récurrente d’un million de dollars pour l’établissement du Centre national de vérité et réconciliation, qui sera basé à Winnipeg, à l’Université du Manitoba. Ce centre consignera à des fins de consultations et de recherches savantes les témoignages récoltés par la Commission. De plus, M. Valcourt s’est engagé à verser un autre million de dollars pour financer deux initiatives visant à faire connaître aux Canadiens l’histoire des pensionnats.

À la fin de son discours, accueilli par des applaudissements polis, une dame s’est levée pour crier au ministre que les abus se poursuivaient, citant le taux élevé d’enfants autochtones pris en charge par la protection de la jeunesse et parfois hébergés dans des hôtels par manque de familles d’accueil.

Le ministre n’a pas repris à son compte le terme « génocide culturel » utilisé par Murray Sinclair, pas plus que le premier ministre Stephen Harper, qui a été interrogé sur la question. Autant le chef du NPD, Thomas Mulcair, que le libéral Justin Trudeau ont utilisé cette expression.

Mentionnons que des représentants de cinq églises (unie, presbytérienne, anglicane, jésuite et entités catholiques) ayant géré des pensionnats autochtones se sont présentés devant la foule pour offrir une fois de plus leurs excuses. Les églises ont participé à l’entente hors cours de règlement sur les pensionnats autochtones, entente qui a débouché sur une compensation financière de 1,9 milliard de dollars.

Le président de la Commission de vérité et réconciliation, Murray Sinclair (au centre), et les commissaires Wilton Littlechild et Marie Wilson, ont présenté les conclusions de leur rapport devant une audience d’environ 1000 personnes.
6 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 3 juin 2015 02 h 03

    Petit et mesquin

    Quel homme petit et mesquin, voila ce que c'est qu'un parvenu, une sorte d'arriviste acharné qui se prend pour le centre du monde, que le destin nous en débarasse au plus sacrant, un des secrets que possede le néolibéraliste, faire d'un conservateur un ambitieux

  • Yves Côté - Abonné 3 juin 2015 02 h 59

    Vivement...

    Sans vouloir déprécier le titre de l'article et encore moins le travail de Madame Buzzetti, pourrais-je souligner qu'un baume ne fait qu'apaiser ?
    Et qu'en dépit du bien-être qu'apporte de manière passaggère une diminution de la douleur, c'est surtout de lois égalitaires et d'instruments de développement que les Nations Autochtones ont besoin d'Ottawa pour se développer à leur juste mesure ?
    Et je le déplore, il me semble que le refus des politiciens fédéraux ci-nommés à consentir l'évidence du "génocide culturel" ne fait rien pour me rendre optimiste à cet égard au Canada...
    Vivement que Québécois, nous ayons enfin le courage de nous donner les outils collectifs pour aller plus loin dans notre part de responsabilité collective face aux abus et aux exploitations envers et contre les Autochtones !
    Ce n'est certainement pas ici pour nous d'une réminiscence de culpabilisation destructrice, mais bien une simple émanation libératrice de justice sociale assumée en tant que société.

    Merci à Madame Buzzetti et à mon journal de nous donner comme ils le font et de manière continue, l'heure juste sur la question autochtone.
    Et merci aussi de m'avoir lu.

  • Bernard Terreault - Abonné 3 juin 2015 09 h 46

    L'assimilation ou l'indépendance?

    Au delà des mauvais traitements incluant les punitions cruelles et même des abus sexuels, les pensionnats pour enfants autochtones, et plus généralement la politique globale de nos gouvernements relevaient en fait du sentiment partagé par une majorité de Canadiens que l'assimilation à notre culture, technologiquement plus avancée et avec l'anglais comme langue commune, constituait la meilleure chose pour assurer un avenir meilleur aux personnes d'origine autochtone. La supériorité de notre civilisation et de notre mode de vie semblait évidente, attestée par notre niveau de vie et le fonctionnement assez satisfaisant de notre société, comparativement à d'autres. Ce sentiment était même le contraire du racisme, puisqu'il croyait les autochtones "civilisables" alors que les vrais racistes les considéraient congénitalement inférieurs. La seule manière pour un peuple de conserver à la fois sa culture et devenir riche consiste à être politiquement indépendant, comme le démontrent ces nations asiatiques qui ont rattrapé l'Occident en cinquante ans, ou plus anciennement, les petits pays nordiques d'Europe. Évidemment, vu la dispersion des autochtones à travers tout le Canada, l'indépendance politique de ces divers peuples paraît utopique, à moins d'un miracle d'ingéniosité et de générosité politique, inédit dans l'histoire de l'humanité. Si l'on veut seulement devenir riche, sans se soucier de sa vieille culture démodée et de sa langue, l'assimilation est une solution, comme pour les Alsaciens, Bretons, Provençaux, Catalans, Écossais, Cajuns et Latinos des États-Unis, les nombreuses minorités de Russie, de Chine et d'Indonésie et, à en juger par sa récente évolution, la minorité francophone du Canada.

  • Gilles Théberge - Abonné 3 juin 2015 09 h 53

    Je trouve ça choquant

    J'en ai marre, vraiment marre. Les gouvernements font de la merde pendant des décennies quand ce n'est pas des siècles. Il font ce qu'ils veulent, avec des objectifs clairs et parfaitement immoraux.

    Les gens souffrent, s'étiolent, meurent. Des enfants ont été arrachés à leurs familles, maltraités, dénaturés. Ils ont perdu leur culture et ne la retrouveront jamais.

    Cela a souvent fait d'eux des adultes dysfonctionnels. Certains sont devenus des parents inadéquats et ont ainsi produit une autre génération d'êtres malheureux.

    À la fin quand ça devient une évidence tellement criante que même avec les yeux et les oreilles bouchées, les gouvernements font mne d'obtempérer. Et ils organisent une enquête pour faire semblant d'apprendre tout ce qu'on savait déjà.

    Puis, ils s'excusent..... Ils s'excusent!

    Tab.....!

    C'est avant, maintenant qu'il faut s'ouvrir les yeux, et agir comme du monde.

    Et aujourd'hui, qu'est-ce qu'on fait. Je veux dire qu'est-ce qu'ils font les gouvernements parce que ce n'est pas nous ici qui décidons n'est-ce pas? Qu'est-ce qu'ils font les gouvernements qui soit si différent de ce qu'ils ont fait dans le passé?

    Moi je vous dis que tout ce qu'ils font, c'est de préparer le prochain exercice de «vérité réconciliation»...

  • Yves Corbeil - Inscrit 3 juin 2015 10 h 55

    Vivement un Pays!

    Leur Pays. Ce pays ou ces gens avec des traditions ancestrales respectueuses de son environnement nous a accueillis comme des humains, différents mais des humains quand même.

    Des gens qui ont naĩvement cru en nous, des gens qui fondaient sûrement de grand espoirs qu'une association, nous permettraient de devenir une puissante nation.

    Quelle déception pour eux et quelle honte pour nous la suite de cette mauvaise histoire ou nos excuses demeureront insignifiantes pour tout ce gâchis.

    Mais aujourd'hui peut-être, enfin, qui sait... après s'être excuser et quelque peu pardonner ces grandes horreurs, on pourraient ensembles et avec de nouveaux joueurs le faire ce Pays au Québec.