Une commission pour faire la paix des âmes

La juge en chef de la Cour suprême du Canada, Beverley McLachlin, a soutenu jeudi que les politiques assimilationnistes du Canada envers les autochtones au début de la Confédération s’appelleraient, <em>«dans le langage du XXIe siècle, un génocide culturel».</em>
Photo: Fred Chartrand La Presse canadienne La juge en chef de la Cour suprême du Canada, Beverley McLachlin, a soutenu jeudi que les politiques assimilationnistes du Canada envers les autochtones au début de la Confédération s’appelleraient, «dans le langage du XXIe siècle, un génocide culturel».

La route de la guérison est parfois longue. Pour certains autochtones qui ont subi le régime des écoles résidentielles, elle sera peut-être sans fin. Mais pour la Commission de vérité et réconciliation du Canada, qui visait à leur donner un forum d’expression, elle s’arrête maintenant ici.

Après avoir recueilli des milliers de témoignages et rétabli certains faits, cette commission rendra public mardi le résumé de son rapport final et, du coup, fermera — peut-être — un sombre chapitre de l’histoire du Canada.

Est-ce donc la fin, vraiment ? En entrevue avec Le Devoir, Marie Wilson, une des trois commissaires, préfère dire que « c’est le début de la continuation ».

L’histoire recueillie sera pérennisée, notamment au Centre national de recherche que la commission a mis sur pied à Winnipeg et où sera consignée la masse d’informations et de témoignages qu’elle a amassés pendant ses sept années de travaux.

L’objectif ultime

L’objectif ultime de la Commission de vérité et réconciliation (CVR) était de recueillir la version des faits de ces enfants devenus grands. « Nous n’avions pas, au Canada, de rapport officiel sur ce qui s’est passé dans les pensionnats selon la perspective des enfants. On avait de vastes archives provenant du gouvernement et des quatre grandes églises qui ont géré les écoles pour le gouvernement, mais les enfants, eux, n’écrivaient pas d’archives », explique Mme Wilson.

La CVR a entendu 7000 personnes, très souvent (mais pas toujours) devant public. Des témoignages de 15 à 20 minutes en moyenne, mais parfois beaucoup plus longs — jusqu’à sept heures dans un cas.

On estime qu’environ 150 000 enfants autochtones ont été arrachés de leur famille et placés dans des pensionnats, souvent situés à des centaines, voire des milliers de kilomètres de leur domicile, pour forcer leur assimilation à la culture européenne et chrétienne dominante de l’époque.

Certains avaient la « chance » de revenir dans leur famille chaque été. D’autres n’y retournaient qu’après des années.

Il leur était interdit de parler leur langue. Plusieurs ont été agressés physiquement ou sexuellement. Il existait 139 de ces écoles, dont 10 au Québec. La dernière a fermé en 1996, à Regina.

En 2006, alors que les actions judiciaires collectives se multipliaient devant les tribunaux, le gouvernement fédéral et les quatre églises ont signé une entente à l’amiable de 1,9 milliard.

Les quelque 80 000 survivants (ils sont 10 000 de moins depuis) ont droit à une compensation forfaitaire de 10 000 $ chacun, plus 3000 $ pour chaque année supplémentaire passée dans ces écoles.

Ceux qui ont subi des violences ont droit à une compensation additionnelle pouvant atteindre 275 000 $. Jusqu’à présent, soutient Mme Wilson, plus de 40 % des survivants ont déposé une demande à ce titre et le taux d’acceptation des cas étudiés a été de 90 %…

La création de la CVR était une condition d’acceptation de l’entente posée par les victimes.

Saganash se souvient

Le rapport final de la CVR tiendra en plusieurs volumes. Le résumé, qui devrait compter quelques centaines de pages, sera rendu public mardi en grande pompe.

Les commémorations débuteront dimanche par une marche symbolique de Gatineau à Ottawa.

La participation du gouvernement fédéral dans les cérémonies n’est pas encore connue, mais une porte-parole du premier ministre assure que le gouvernement sera présent à chaque étape.

Une personne qui assistera assurément aux cérémonies est le député néodémocrate Romeo Saganash. Comme il le dit lui-même, Romeo Saganash est né en 1960 sous la tente, dans la forêt, quelque part près du lac Théodat, entre Chibougamau et la baie James.

Il aura pourtant passé 10 ans au pensionnat anglican de La Tuque, où on a tenté de « tuer l’Indien » en lui. « Ma mère a perdu 13 de ses 14 enfants de cette manière », raconte-t-il.

Le petit Romeo ne parle que le cri lorsqu’il arrive à ce pensionnat qui opère en anglais et cette école qui enseigne en français. Esprit rebelle, il refusera pendant deux ans de parler ces deux langues, qu’il apprend pourtant vite. « C’était ma façon à moi de me battre contre ce qui arrivait. […] J’étais révolté. »

Il se souvient du jour où le directeur de l’école convia par interphone toute la progéniture Saganash à son bureau. « Dans la même phrase, le directeur nous a balancé : “ Votre père est décédé, le pensionnat ne dispose pas de budget pour vous envoyer aux funérailles. ” Je me souviens de la scène, du directeur assis devant moi. Il y avait mes frères et soeurs. Je continuais à le regarder et à regarder les deux photos de ses enfants derrière lui. Je n’ai pas pleuré. Je n’ai fait que le regarder dans les yeux. » Esprit rebelle. Esprit fort.

Romeo Saganash a livré en public pour la première fois son récit à la CVR. Un exercice pendant lequel il s’est « effondré », mais qui a été « nécessaire ». « J’estimais que j’avais fait la paix avec tout ça et que j’avançais à partir de là. Parce que tu traînes cette peine, cette haine, cette révolte que tu as depuis le début. Tant et aussi longtemps qu’on n’a pas eu l’occasion de raconter officiellement cette histoire, on la traîne toujours. Ça m’a libéré. Toute ma vie, sans m’en rendre compte, j’essayais de me souvenir d’être fort devant tout. » L’esprit fort a pu s’apaiser.

Des morts trop nombreuses

Un des frères de Romeo, Jonish, ne reviendra jamais du pensionnat où il avait été placé. « On n’a jamais su de quoi il était mort. On n’a jamais eu de certificat de décès. » Il faudra 40 ans pour que, au hasard d’un reportage, sa soeur devenue journaliste apprenne où son frère avait été enterré.

Cette mort mystérieuse et banalisée n’est pas unique, tant s’en faut. La Commission avait aussi le mandat de documenter les cas. Elle conclura à plus de 3000 décès, révèle Marie Wilson, soit un taux nettement plus élevé que la moyenne de l’époque.

« Beaucoup sont morts de la tuberculose et de la grippe, dit Mme Wilson. Il y a eu des suicides et des morts suspectes, ainsi que des morts jamais documentées et des morts violentes des suites de blessures physiques. » C’est pour eux aussi que la CVR aura travaillé.

« Génocide culturel »

La juge en chef de la Cour suprême du Canada, Beverley McLachlin, s’est aventurée sur le terrain politique jeudi dans un discours prononcé au Centre mondial du pluralisme. Elle a soutenu que les politiques assimilationnistes du Canada envers les autochtones au début de la Confédération, dont les écoles résidentielles, s’appelleraient, « dans le langage du XXIe siècle, un génocide culturel ».

Elle a soutenu que les Canadiens comprenaient aujourd’hui que ces politiques étaient mal avisées. « Pourtant, l’héritage de cette intolérance subsiste dans la vie des gens des Premières Nations et de leurs enfants, un héritage fait de trop de pauvreté, de trop peu d’éducation et de surreprésentation autochtone devant nos tribunaux. »
4 commentaires
  • Hélène Gervais - Abonnée 30 mai 2015 07 h 03

    J'espère que l'on se souviendra longtemps .....

    du génocide de ces enfants et qu'on comprendra mieux pourquoi, même aujourd'hui, il y a autant de tristesse parmi eux. Perdre sa famille pour être obligés de vivre dans une autre langue, dans une religion imposée par une église, quelle qu'elle soit est inacceptable. La réconciliation des peuples autochtones et des blancs devrait être une priorité pour tous. Nous avons beaucoup à apprendre les uns des autres. Leur langage est d'une grande beauté. J'ai eu la chance d'entendre parler un algonquin Twaminik et je vous assure que si vous l'entendiez parler sa langue vous auriez vous aussi les larmes aux yeux. J'ai hâte qu'ils s'expriment partout où ils passent. J'ai adopté un nom autochtone qui me convient en souvenir de mes racines autochtones.

    Djiwan Hélène

  • Bernard Terreault - Abonné 30 mai 2015 11 h 47

    Malheur aux vaincus

    Les Britanniques du Canada n'ont pas fait pire, mais pas mieux non plus, que tous les conquérants.

    • Sylvain Rivest - Inscrit 31 mai 2015 19 h 36

      Bernard Terreault de qui parlez-vous?
      Les français? ils n'étaient pas des conquérants mais des gens qui signaient des ententes commerciales avec les peuples d'ici. Ce sont les anglais qui sont venu foutre la terreur et les crimes. Américain ou anglais ils ont assassinés les millions de gens ici en amérique. Comme des pirates ils ont volé, pillé et violé ces peuples.
      J'ai toujours eu honte d'être blanc.

      Allez lire sur la guerre de 7 ans... ou sur l'histoire des coureurs des bois.

  • Loyola Leroux - Abonné 1 juin 2015 17 h 27

    La juge en chef se présentera-t-elle aux prochaines élections ?

    ‘’La juge en chef de la Cour suprême du Canada, Beverley McLachlin, a soutenu jeudi que les politiques assimilationnistes du Canada envers les autochtones au début de la Confédération s’appelleraient, «dans le langage du XXIe siècle, un génocide culturel».’’

    Il serait intéressant de connaitre l’opinion, puisqu’il s’agit bel et bien de son point de vue comme citoyenne, sur le génocide arménien. La juge en chef donne l’impression de vouloir se présenter aux prochaines élections. Qu’en est il du devoir de réserve des juges ?

    Est elle au courant que le Globe and Mail, dans son éditorial, du 30 aout 2014, affirmait ceci : Toutefois, il y a maintenant beaucoup plus de jeunes aborigenes sous la protection de l’état qu’il y a avait d’étudiants dans les écoles résidentielles a n’importe quel moment de leur histoire déplorable. (Nevertheless, there are now for more aboriginal children in the care of the state than there were students in the residential school at any time in their deplorable history.)

    Il me semble qu’elle devrait faire attention a ces prises de positions.