Une loi à revoir, une vie à refaire

La publicité du Parti conservateur présente une sorte de comité d’embauche pour le poste de premier ministre, au moment où celui-ci étudie le C.V. de Justin Trudeau.
Photo: YouTube La publicité du Parti conservateur présente une sorte de comité d’embauche pour le poste de premier ministre, au moment où celui-ci étudie le C.V. de Justin Trudeau.

Si l’on se fie à la nouvelle publicité des conservateurs fédéraux, Justin Trudeau n’est pas prêt à être premier ministre « pour le moment ». Mais il a au moins pour lui d’avoir de beaux cheveux.

La publicité présente une sorte de comité d’embauche pour le poste de premier ministre, au moment où celui-ci étudie le C.V. de Trudeau. Le message commence avec une dame qui note que Trudeau a joint une photo à son dossier, et se conclut sur la remarque d’un homme au crâne dégarni qui envie visiblement la chevelure du chef libéral. Entre les deux, le comité s’entend vite sur le fait que Justin Trudeau manque de tout — sauf de charme, si l’on comprend bien.

Ce n’est qu’un début : d’ici la prochaine campagne électorale, les Canadiens seront inondés de publicités de ce type. Cette semaine, les trois principaux partis ont tous lancé des annonces pour promouvoir leur leader et démoniser celui des autres.

La guerre des pubs sera sans répit, dure, pleine de manipulations, coûteuse et envahissante (téléphones, tablettes, télévision…), prévient Michael Den Tandt (Postmedia). Il observe que les nouvelles publicités sont toutes produites avec professionnalisme, ce qui n’a pas toujours été le cas. Sauf que les thèmes sont les mêmes que d’habitude.

Les conservateurs font ce qu’ils ont fait dans les dernières campagnes : d’une part, présenter Stephen Harper comme un dirigeant expérimenté et travailleur. De l’autre, s’attaquer à un chef libéral qui n’est pas un leader (Stéphane Dion, 2008), qui n’est que de passage (Michael Ignatieff, 2011), ou qui n’est pas prêt (Trudeau, 2015). Same old, same old.

Libéraux et néodémocrates ont quant à eux des messages qui illustrent qu’ils parlent au même électorat, estime le chroniqueur. Un leader facile d’approche, optimiste, qui a de l’empathie, près des gens ordinaires. Là aussi, classique.

Outre les partis politiques, il y aura déferlante de publicités de la part de groupes d’intérêts, dit Den Tandt. Or, celui-ci dénonce que toutes les publicités lancées avant le déclenchement officiel de la campagne électorale ne seront pas comptabilisées dans le plafond des dépenses autorisées par la Loi.

C’est là un des effets d’avoir des élections à date fixe, mais cela va totalement à l’encontre de l’esprit des réformes du financement des campagnes adoptées à l’époque de Jean Chrétien, pense Den Tandt. Il estime qu’il faudrait donc revoir la Loi pour tenir compte du fait que la campagne débute avant la campagne, en somme.

Le problème — qui a été soulevé dans Le Devoir de mercredi par l’ancien directeur général des élections Jean-Pierre Kingsley — a aussi attiré l’attention d’Ian MacDonald. Sur le site iPolitics, il rappelle que les partis sont soumis à un plafond de dépenses d’environ 21 millions pendant la campagne, alors que les tiers partis (syndicats et autres) ont droit de dépenser près de 200 000 $. L’absence de règles pour la précampagne permet de contourner ces limites, et c’est pourquoi tous les partis ont sauté dans le train cette semaine, dit-il.

L’équipe éditoriale du Globe and Mail pense elle aussi qu’il faudrait revoir la Loi pour étendre la période de couverture au-delà des cinq semaines actuelles. On le voit aux États-Unis : les campagnes électorales sont permanentes, et le Canada est en train d’adopter ce modèle, relève le quotidien. D’où le besoin d’un ajustement, car les règles actuelles sont clairement dépassées, dit le Globe.

Khadr en liberté

Omar Khadr est maintenant libre… ce qui veut aussi dire libre de parler. Le Toronto Star a publié cette semaine un long reportage de la journaliste Michelle Shephard, qui a passé deux jours en compagnie de l’ex-détenu le plus célèbre du Canada.

Le texte qui en résulte permet d’esquisser la personnalité d’un jeune homme qui, à certains égards, demeure un adolescent de 15 ans — l’âge qu’il avait lors de son arrestation en Afghanistan. Il doit tout réapprendre, raconte Shephard en énumérant une série de gestes anodins pour le commun des mortels, mais moins évidents pour quelqu’un qui est devenu adulte dans l’univers hors-norme et totalement contrôlé de la prison de Guantánamo.

Khadr paraît aujourd’hui à la fois per sûr et confiant, calme et parfois agité (ou apeuré). Il ne désire que deux choses : que les Canadiens lui donnent la chance de prouver qu’il n’est pas le terroriste dépeint par le gouvernement Harper… et qu’il puisse, un jour, passer inaperçu dans la rue. D’ici là, il a un long chemin à parcourir pour apprendre à relaxer — autant par rapport à la vie que face à ses émotions.

Shephard revient sur les événements entourant son arrestation en 2002. Khadr a-t-il vraiment tué le soldat américain Chris Speer en lançant une grenade ? Il répond franchement qu’il ne le sait pas, rappelant qu’il a passé une semaine inconscient après avoir été capturé. Il a lancé une grenade alors que les Américains attaquaient la maison où il était, c’est vrai. Mais est-ce ce qui a tué Speer ? Les Américains n’ont jamais eu à prouver en cour ces allégations puisque Khadr a plaidé coupable afin de profiter d’une peine allégée.

Khadr paraît ne pas en vouloir à ceux qui l’ont torturé en prison : le passé appartient au passé, dit-il. Et lui souhaite maintenant regarder vers l’avant. À lire.