L’isolement plutôt que les soins

Les prisons fédérales utilisent de façon excessive les cellules d’isolement pour gérer les détenus jugés problématiques. C’est la conclusion du rapport dévoilé jeudi par l’enquêteur correctionnel du Canada, Howard Sapers, qui dénonce cette pratique en hausse depuis dix ans.

Le document indique que près de 50 % des quelque 15 000 détenus dans les pénitenciers fédéraux ont déjà été mis en isolement, qui est décrit comme « la forme d’incarcération la plus grave que l’État puisse juridiquement imposer au Canada ». « Cette donnée m’a totalement surpris, je ne m’attendais pas à un chiffre si élevé, c’est très inquiétant », affirme M. Sapers, en entrevue avec Le Devoir. Il précise que certains groupes incarcérés sont plus affectés que d’autres : les femmes, les Noirs et les Autochtones se retrouvent plus souvent que les autres en isolement. Ils passent 23 heures par jour confinés dans une minuscule salle munie d’un lit et d’une toilette, de laquelle ils ne peuvent sortir qu’une heure pour faire un peu d’exercice. Ils prennent leur repas dans la cellule et ont droit à une douche tous les deux jours. La moyenne des périodes d’isolement est de 27 jours.

Besoin des centres de traitement

Les données recueillies amènent M. Sapers à conclure que le service correctionnel a très souvent recours à l’isolement pour gérer les comportements associés à la maladie mentale. Selon l’enquêteur, il faudrait plutôt se tourner vers les centres régionaux de traitement (hôpitaux psychiatriques). « L’approche du gouvernement se base sur la sécurité, alors que parfois c’est une approche médicale qui est nécessaire », ajoute-t-il. Ce dernier s’inquiète des effets de la nouvelle politique fédérale en santé mentale qui, à terme, mènera au retrait de 450 lits dans les hôpitaux psychiatriques des prisons, n’en laissant plus que 150 pour l’ensemble du pays. En plus de réduire la capacité d’accueil de ces hôpitaux, le seul de la région atlantique sera quant à lui complètement fermé.

Le gouvernement veut miser sur une nouvelle stratégie pour aider les détenus souffrant de problèmes de santé mentale, avec notamment de l’aide immédiate de professionnels sur place, explique M. Sapers. « C’est une bonne idée, mais elle ne devrait pas compromettre les centres de traitement pour autant, ils demeurent nécessaires », dit-il.

Laissés à eux-mêmes

Cela fait un bon moment que l’enquêteur correctionnel, en poste depuis 11 ans, dénonce le fait que l’isolement prolongé a des conséquences graves sur les détenus, qui développent une série de symptômes aggravant leur situation, allant de l’insomnie à la dépression, en passant par l’hallucination. Comme le soulevait un rapport antérieur, la moitié des 30 prisonniers fédéraux s’étant enlevé la vie étaient dans une cellule d’isolement. « C’est troublant de constater qu’autant de prisonniers meurent dans un lieu où la surveillance de leurs gestes est censée être accrue », relate Howard Sapers, qui agit comme ombudsman du service correctionnel fédéral.

La directrice générale de la maison de transition Thérèse-Casgrain pour femmes incarcérées, Ruth Gagnon, est aussi inquiète de cette tendance à isoler plutôt que soigner. « La détresse psychologique, ça ne se soigne pas au trou, il faut un soutien médical, un soutien humain », affirme-t-elle.

Mme Gagnon n’est pas surprise par les chiffres qui révèlent que les femmes se retrouvent plus souvent en cellule d’isolement que la moyenne. Au moment de leur entrée en prison, les détenues ont souvent plus de problèmes de santé mentale que leurs homologues masculins. « On observe qu’elles sont plus nombreuses à avoir vécu des problèmes antérieurs de sévices, d’avoir développé des troubles anxieux ou dépressifs », souligne-t-elle. C’est à son avis une population déjà plus vulnérable, qui ne répond pas bien à un traitement trop axé sur la sécurité. « À l’heure actuelle, lorsqu’une détenue est jugée dangereuse pour elle-même ou pour l’institution, ce n’est ni l’infirmière ni le psychiatre qui décide de son traitement, c’est le gestionnaire aux opérations… qui l’envoie en isolement. Il faut que ça change. »

Poser des balises

L’enquêteur correctionnel Howard Sapers insiste sur la nécessité de modifier la loi carcérale, qui permet l’isolement illimité. À son avis, il faudrait interdire le recours à la cellule d’isolement pour les détenus diagnostiqués comme souffrant d’un problème de santé mentale, ainsi que les prisonniers de moins de 21 ans. De plus, il souhaite que soit imposée une limite initiale de 30 jours d’isolement pour l’ensemble des détenus. Un arbitre indépendant serait alors responsable d’évaluer les demandes de prolongation.

C’est une mesure qui est tout à fait pertinente, fait savoir Michel Gagnon, directeur général de la Maison Cross Roads, qui offre des services de réinsertion sociale aux prisonniers en voie d’être libérés. « L’isolement en cellule n’a rien de bénéfique ; ça empire les problèmes mentaux de ceux qui en ont, et ça en crée à ceux qui n’en avaient pas », résume-t-il.

Selon les propos rapportés par plusieurs ex-détenus qu’il côtoie, M. Gagnon estime que les conditions de vie en prison se sont aggravées sérieusement sous le règne du gouvernement conservateur de Stephen Harper. Diminution de la quantité de nourriture dans les assiettes, élimination des services de réinsertion, mises en semi-liberté plus tardives qu’auparavant… « Tous les progrès qui ont été faits au cours des dernières décennies sont en train de disparaître », déplore M. Gagnon.

Selon ses sources, l’insatisfaction dans les pénitenciers commence à être généralisée et le recours excessif à l’isolement ne fait qu’exacerber les tensions internes. « Nous sommes plusieurs à être très inquiets de voir éclore des émeutes », admet-il.

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Près de 50 % des détenus ont été mis en isolement pendant leur peine.
31 %
La proportion des détenus qui risquent de développer un problème de santé mentale après un séjour en isolement.

C’est troublant de constater qu’autant de prisonniers meurent dans un lieu où la surveillance […] est censée être accrue

8 commentaires
  • Jocelyn Cloutier - Inscrit 29 mai 2015 07 h 50

    Nécessité ou intolérance ?

    L'isolement dans les prisons est un phénomène qui ressemble étrangement à celui des nombreuses prescriptions de ritalin dans les écoles ou aux contentions chimiques dans les CHSLD ?
    Ces mesures devraient constituer des mesures de grandes exceptions mais elles semblent devenir de plus en plus comunes entrainant avec elles des effets fort déplorables.
    Le seuil de tolérance de nos fonctionnaires serait-il en train de disparaitre graduellement pour céder la place à une autorité aussi excessive que malsaine ?

  • Denis Paquette - Abonné 29 mai 2015 08 h 03

    Quels barbares

    Il est troublant qu'en 2015 avec les connaissances que nous avons, que des gens soient traités de la sorte, qui sont ces gens qui administrent ces institutions, n'y aurait-il pas lieux d'intenter un procès pour non-assistances a des personnes en détresse, quel genre de société sommes nous donc pour traiter des gens de cette façon, digne d'un autre âge

  • François Séguin - Abonné 29 mai 2015 08 h 05

    À abolir

    L'isolement, le "trou", dans les prisons devrait être aboli. Point à la ligne. Il s'agit d'un traitement inhumain. Indigne d'une société prétendument civilisée.

    Il ne faut pas compter sur le gouvernement Harper pour améliorer le sort des détenus. Ce gouvernement n'a que la vengeance comme philosophie lorsqu'il est question de criminalité.

    François Séguin
    Knowlton

  • Dominique Goubau - Abonnée 29 mai 2015 08 h 53

    la honte

    Mettre au «trou» des détenus souffrant de maladie mentale plutôt que de les soigner est une injustice totale. Les constats de Howard Sapers sont affligeants et ils mettent en lumière des pratiques indignes du Canada. Le pénitenciers sont encore et toujours des lieux de non-droit et d'abus de pouvoir. Reste à espérer que le rapport de l'enquêteur correctionnel du Canada ne restera pas lettre morte, mais je ne suis pas certain que cela soit une priorité pour Stephen Harper.

    • Sylvain Auclair - Abonné 29 mai 2015 13 h 28

      Bien sûr que rien de changera, parce que ça coûterait cher et que la réinsertion n'importe aucunement au parti conservateur.

  • Micheline Dionne - Inscrite 29 mai 2015 09 h 16

    non conforme à l'esprit canadien

    Je suis triste en lisant cet article. Il me semble que pour la majorité des Canadiens, le traitement éthique des personnes incarcérées serait une valeur qui mériterait qu'on y consacre les sommes nécessaires.