Omar Khadr de retour sur les bancs d’école

Omar Khadr
Photo: Nathan Denette La Presse canadienne Omar Khadr

L’ex-détenu de Guantánamo Omar Khadr a amorcé cette semaine un trimestre d’été à l’Université King’s, située à Edmonton, a indiqué au Devoir son avocat, Me Dennis Edney. Le jeune homme a bénéficié de quelques semaines de quiétude, depuis la sortie médiatique suivant sa mise en liberté sous caution.

La petite université chrétienne King’s avait tissé des liens avec le jeune homme alors qu’il était en prison et l’avait invité, en février dernier, à venir étudier dans son campus, une fois libéré. Chose promise, chose due. Celui qui envisage une carrière dans le domaine de la santé suit actuellement des cours à King’s dans le but de terminer sa douzième année scolaire, précise Me Edney. « Son éducation est l’une de ses priorités en ce moment. »

La philosophie de cette maison d’enseignement est de former les étudiants à devenir des agents de réconciliation et de réhabilitation dans la société.

Outre ses études, l’homme de 28 ans « profite de la vie » depuis sa libération sous caution le 7 mai, précise son avocat, qui l’héberge et s’occupe de lui comme s’il était son propre fils. M. Khadr fait « beaucoup » de vélo et est allé en vacances avec Me Edney et sa femme. « Ce sont des petits pas, mais de bons pas », insiste l’avocat.

Ce dernier souligne l’importance d’avoir une « approche douce ». « Ce n’est pas le temps de lui poser des questions sur ses priorités. C’est le temps pour lui de se familiariser avec son milieu et d’intégrer sa société. »

Omar Khadr n’est toutefois pas perdu dans son nouveau quotidien, assure son avocat. « Il sait ce qu’il veut faire. […] Il veut poursuivre ses études, avoir un diplôme, profiter de la vie. C’est un jeune homme très positif. »

Les 13 années d’emprisonnement — dont 10 à Guantánamo Bay — qu’a vécu Omar Khadr, après avoir été arrêté en Afghanistan, ont laissé chez lui de profondes blessures. « Quand j’ai rencontré pour la première fois Omar Khadr, il était très triste, avait peur et était blessé, se souvient son avocat. Mais qui n’aurait pas eu peur dans une telle situation ? Il avait été abandonné par le Canada. Il était le seul enfant à Guantánamo Bay. Le seul prisonnier provenant d’un pays de l’Ouest. Il n’avait aucun contact avec le monde extérieur. »

Le jeune homme que Me Edney côtoie aujourd’hui lui apparaît « plus fort ».

La peur reste toutefois difficile à surmonter. « C’est quelqu’un qui n’a pas vu le monde extérieur depuis l’âge de 15 ans. Il sera toujours prudent et au courant de la possibilité de retourner derrière les barreaux. Mais je souhaite me concentrer sur le positif. Il est libre et je vais m’assurer qu’il reste libre et qu’il puisse vivre sa vie », insiste Me Edney.

D’autres batailles

L’avocat hausse le ton lorsque vient le temps de parler des batailles judiciaires toujours en cours qui concernent son protégé. Aux États-Unis, M. Khadr conteste sa condamnation en 2010 par une commission militaire et attend que les tribunaux américains entendent sa cause en appel.

La veuve du soldat américain des forces spéciales qui aurait été tué par une grenade lancée par Omar Khadr ainsi qu’un soldat rendu partiellement aveugle au même moment ont quant à eux déposé une poursuite civile par défaut contre le jeune homme.

Au Canada, Omar Khadr poursuit au civil le gouvernement pour 20 millions de dollars. Le gouvernement canadien a quant à lui porté en appel la décision de libérer sous caution Omar Khadr en attendant que sa cause soit entendue aux États-Unis.

Advenant une victoire du gouvernement canadien dans cette dernière situation, Omar Khadr ne retournerait pas dans un pénitencier fédéral, confirme l’avocate et titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur la justice internationale pénale et les droits fondamentaux, Fannie Lafontaine. Une récente décision de la Cour suprême stipule en effet qu’il doit être traité comme un contrevenant mineur plutôt qu’adulte.

La poursuite des deux familles se déroulerait aux États-Unis et le montant final de dommages et intérêts serait déterminé par un juge américain, mais le jugement serait par la suite appliqué par un tribunal du Canada.

M. Khadr n’est pas représenté par un avocat dans cette poursuite pour le moment, indique Mme Lafontaine, mais ses avocats canadiens et lui « cherchent un avocat américain » pour le représenter dans ce dossier.

« J’invite [ceux qui voudraient poursuivre en justiceOmar Khadr] à traverser la frontière. Ensuite, j’y ferai face », lance Dennis Edney, en réaction à la poursuite des deux familles américaines.

L’avocat assure qu’il poursuivra les luttes avec son client. « J’ai toujours été celui qui a représenté Omar Khadr et je continuerai à l’être. » L’avocat a en effet représenté M. Khadr depuis les débuts de la bataille judiciaire, excepté durant la période où le jeune détenu l’avait congédié.

Omar Khadr se dévoile

Omar Khadr refuse de parler aux médias pour le moment, à l’exception d’une équipe de documentaristes du Toronto Star à qui il s’est confié sur ses premières journées de liberté et son séjour à Guantánamo.

Le jeune homme craint que les gens doutent de sa sincérité. « Vous êtes passé par un combat, un traumatisme, vous serez amer, vous allez détester des gens. C’est normal. Et ce gars, qui n’a pas ces émotions naturelles, cache probablement quelque chose », explique-t-il dans cette entrevue au coeur d’un documentaire qui sera diffusé à Radio-Canada samedi soir.

Omar Khadr affirme aussi ne pas bien se souvenir des événements de 2002 qui ont mené à son arrestation. « D’un côté, j’ai tué une personne et de l’autre, non. Ça fait une énorme différence », dit-il, incertain.
5 commentaires
  • Jean-Guy Mailhot - Inscrit 28 mai 2015 01 h 07

    Grâce à des gens admirablement humains tels l'avocat Me Edney et sa conjointe, et maintenant des gens de cette petite université chrétienne King's, nous sommes entrain d'assister à une petite résurrection. La sortie de l'enfer de cet enfant-soldat dans lequel l'avaient envoyé son père, les américains à Guantanamo ( et leur atroce système de torture et de lavage de cerveau par privation de sens ( vue, ouie, toucher ), noyade simulée etc etc ) ainsi que notre revenchard sans scrupule Stephen Harper, en se moquant en plus des lois internationales justement sur les enfants-soldats.

    Pour ce qui est des poursuites de deux familles américaines, que faisaient leurs proches en Irak, du tourisme je suppose? Où ils y étaient pour tuer et ont tué? Les Irakiens attaqués peuvent-ils les poursuivre ces mercenaires américanis survivants? Et pourquoi l'inverse se pourrait?

    Des citoyens canadiens sont entrain de faire un geste de réhabilation tellement humain avec cet ex-enfant soldat, c'est admirable.

  • Robert Morin - Abonné 28 mai 2015 09 h 44

    Guerre et poursuites...

    Si des Étasuniens ont la possibilité de poursuivre un soldat qui a abattu un autre soldat, combien de civils vietnamiens, irakiens et afghans pourraient entamer des poursuites contre des soldats étasuniens qui ont tué de leurs proches? Il me semble qu'il y a quelque chose qui cloche dans de tels recours devant les tribunaux...

    • Sylvain Auclair - Abonné 28 mai 2015 10 h 45

      Sans oublier les descendants des Anglais tués ou blessés par les insurgés américains au XVIIIe siècle!

  • Gilles Théberge - Abonné 28 mai 2015 11 h 34

    Honneur à vous Me Edney

  • Henry Boret - Inscrit 28 mai 2015 20 h 40

    Le métier des armes

    Effectivement, il est surprenant qu'un citoyen canadien (si j'ai bien compris) soit poursuivi pour des actes de guerre avec demande de dommages et intérêts. En revanche, je suis en désaccord avec les commentaires précédents : les prisonniers de guerre ont toujours existé (avant ils devenaient esclaves, par la suite ils ont été échangés). La nouveauté est en fait que des citoyens canadiens, ou américains ou français, puissent mener une guerre contre leurs concitoyens. Dans ce contexte, si ils sont faits prisonniers, j'ignore ce que prévoit le droit international.
    Quoi qu'il en soit, ce jeune homme de 28 ans ne ressemble sans doute plus à celui de 15 ans. Et le chemin offert par l'université King's ainsi que par son avocat est admirable.