La GRC a orchestré la diffusion de la vidéo

Le 22 octobre dernier, Michael Zehaf-Bibeau abattait le caporal Nathan Cirillo et entrait armé au Parlement à Ottawa.
Photo: La Presse canadienne / HO - GRC Le 22 octobre dernier, Michael Zehaf-Bibeau abattait le caporal Nathan Cirillo et entrait armé au Parlement à Ottawa.

Ce n’est pas un hasard si la vidéo de Michael Zehaf-Bibeau a été rendue publique à la veille de l’étude du projet de loi antiterroriste des conservateurs. La Gendarmerie royale du Canada a beau être une entité indépendante du gouvernement, elle a soigneusement orchestré la diffusion de cet enregistrement afin de s’assurer, de son propre aveu, qu’elle n’éclipse pas les débats sur C-51.

Lorsque la GRC a décidé d’accepter l’invitation d’un comité parlementaire et d’y présenter la vidéo de l’auteur de l’attentat d’octobre dernier au parlement, l’opposition a rapidement soupçonné qu’elle le faisait de manière à promouvoir la rhétorique antiterroriste du gouvernement de Stephen Harper, qui venait de déposer son projet de loi C-51. Le commissaire Bob Paulson a même pris acte de cette impression. « Je sais pertinemment que le gouvernement présente de nouvelles dispositions législatives pour renforcer la lutte contre le terrorisme », avait-il consenti au Comité de la sécurité publique, en mars dernier. « La diffusion d’une telle vidéo pourrait apparaître comme une tentative d’influencer cette démarche. Je tiens à vous assurer que ce n’est pas mon intention », avait souligné M. Paulson aux députés.

L’Ottawa Citizen a mis la main sur un document de la GRC préparé en vue de la comparution de M. Paulson. Sa déclaration, récitée au début de la rencontre du comité de la sécurité publique, y est reproduite. De même qu’une « stratégie de communication ». La note — obtenue par le quotidien d’Ottawa en vertu de la Loi sur l’accès à l’information et consultée par Le Devoir — explique que le commissaire se présentera au comité pour présenter la fameuse vidéo enregistrée le 22 octobre, quelques minutes avant que Zehaf-Bibeau tue le caporal Nathan Cirillo et entre armé au parlement.

« L’approche proposée ci-dessous garantira que l’attention portée à la vidéo soit très élevée au cours de la fin de semaine, mais que l’enjeu se calme en début de semaine pour que l’accent soit sur les audiences du projet de loi C-51 », stipule le document. Invité à comparaître dès la mi-février, M. Paulson a répondu le 3 mars pour témoigner le 6, soit le vendredi d’une semaine de relâche parlementaire — alors que le comité ne devait pas se réunir. Le même comité parlementaire a étudié le projet C-51 le mardi suivant.

La GRC avait en outre prévu des « questions-réponses » pour son patron, vraisemblablement pour le préparer aux interrogations des députés et des médias. La première : pourquoi avez-vous mis tant de temps à rendre publique la vidéo ? Réponse rédigée pour M. Paulson : « À ce moment-ci de l’enquête, il est désormais possible de rendre publique la majorité de la vidéo pour vous aujourd’hui. J’ai profité de l’invitation de ce comité pour présenter la vidéo au moment où cela était possible et dans l’intérêt supérieur du public. »

Au comité, le commissaire a justement affirmé qu’il « n’est pas dans les habitudes de la GRC » de discuter des preuves recueillies alors qu’une enquête est toujours en cours. « La GRC tient à son autonomie dans la conduite de ses activités et la défend scrupuleusement. » Mais le corps policier a choisi de « dévier légèrement de ce protocole dans ce cas-ci, par égard pour la demande de votre comité et pour le vif intérêt public que cette affaire suscite », avait-il plaidé en reprenant habilement les consignes de son bureau.

Un ordre d’en haut ?

Le critique du NPD en matière de sécurité publique voit dans ce document la preuve que le gouvernement s’est servi de la vidéo pour promouvoir sa loi antiterroriste. « Cela fait partie d’un pattern entourant C-51, où tout devient hyperpolitique plutôt qu’une question de politique publique », a déploré le député Randall Garrison au Citizen. Son chef Thomas Mulcair s’est fait plus prudent, s’abstenant de critiquer l’autorité policière et faisant valoir qu’il faut « toujours pouvoir garder la confiance en nos services de sécurité ». Dès le départ, a-t-il rappelé, le NPD s’est inquiété de voir la GRC se raviser, après avoir promis de montrer la vidéo rapidement à l’automne. « Après, effectivement, le “ timing ” a changé. On s’était toujours posé la question. Mais voilà, on commence à avoir des explications », a commenté le chef néodémocrate, en refusant d’en dire plus.

Le leader libéral s’est fait tout aussi circonspect. « Je vais continuer de faire confiance à la GRC et à nos agences de sécurité », a simplement affirmé Justin Trudeau.

 

Le gouvernement se défend

La GRC n’a pas répondu aux questions du Devoir mercredi, notamment à savoir si la date de comparution de M. Paulson lui avait été ordonnée ou suggérée par le gouvernement ou l’un de ses ministres.

Le ministre de la Sécurité publique a nié avoir dicté à la GRC de retarder la diffusion de la vidéo pour qu’elle survienne juste à temps pour aider au débat sur la loi antiterroriste. « Absolument pas, a répondu Steven Blaney aux Communes. Les enjeux en matière opérationnelle relèvent de la GRC et ils ont toute ma confiance. » Son collègue à la Justice, Peter MacKay, a lui aussi rétorqué qu’il n’avait « absolument pas » transmis de directives à la GRC.

Le dossier de la GRC indique en outre que la Police provinciale de l’Ontario poursuit son enquête sur les gestes de la Gendarmerie royale ce jour-là. Dès que son rapport sera terminé, que la GRC l’aura étudié et qu’elle aura répondu aux conclusions, « nous serons alors en mesure de déterminer s’il [le rapport d’enquête] sera rendu public », stipule la réponse préparée pour le commissaire Paulson.


 
10 commentaires
  • Patrick Daganaud - Abonné 14 mai 2015 07 h 49

    Une manipulation tellement évidente

    Non seulement évident, mais tellement mal joué, mal récité, avec de si grosses et flagrantes ficelles. Le commissaire Paulson est un bien piteux acteur.

    La GRC ne fait pas « dans la dentelle» quand elle manipule. Harper non plus. Blaney et Mackay de même.

    C'est de la taille d'un bonhomme sept heures transformé en bibendum géant.

    Non, la surprise est plutôt au niveau du poisson : ce n'est pas parce que l'hameçon est énorme, peint en rouge, avec RCMP gravé sur son cheval, que le Jelly Fish n'y mord pas.

    Sans rire, quand tu (la GRC) connais des personnes fragiles, que tu les suis à la trace, qu'elles donnent des signes de glissement vers des extrêmes (oups, je viens d'un coup de dépeindre les quatre burlesques nommées précédemment, mais c'est pur hasard) et que tu les laisses, sous surveillance rapprochée, perpétrer des actes de « terrorisme » (lire des moments de folie), c'est que tu (la GRC) veux qu'elles les perpétuent, voire que tu les programmes pour ce faire.

    Même chose pour les agitateurs masqués (étudiants de techniques policières?), jamais arrêtés, des manifestations populaires…

    Ensuite, tu peux agiter ton spectre.

    Bouh! Tu m’as fait peur!

  • Raymond Chalifoux - Abonné 14 mai 2015 07 h 55

    Ça ne fait que commencer... il reste le dernier droit avant le scrutin!

    Allez savoir ce qu'ils ont en banque, mais je parierais ma dernière chemise que les Conservateurs nous réservent quelques coups d'éclat au registre de la manipulation des foules crédules et.. timorées...

    Après la GRC, m'est avis que ce sera l'armée...

    Ou pourquoi pas une menace d'acte terroriste à l'aide d'un nouveau virus pour lequel il n'y a aucun vaccin: ça ça ferait vraiment des ravages dans les chaumières!

    Bonjour la République de Bananes!

    • Bernard Plante - Abonné 14 mai 2015 08 h 43

      Ça ressemble plutôt à la Russie qu'à une République de banane. Poutine utilise les mêmes méthodes.

    • Raymond Chalifoux - Abonné 14 mai 2015 09 h 32


      En fait, l'image la plus prenante que tout cela me ramène à l'esprit, c'est un certain Colin Powell - pauvre homme - manipulant devant les caméras de télé, LA menace (une tite bouteille de poudre blanche) qui devait justifier l'intervention US en Irak en 2003; celle-là même à laquelle et la France de Chirac, et le Canada de Jean Chrétien ont dit NON MESSI!

      Quand on voit ce qu'il est advenu par la suite de ce pauvre pays - et l'influence qu'en bout de piste y a aujourd'hui l'Iran, et qu'on pense – fort justement - qu'à l'époque Harper aurait dit oui deux fois plutôt qu'une... ça donne froid dans le dos.

      Être militaire, c'est accepter de remettre son sort entre les mains de politiciens: t'as intérêt à bien choisir tes élus, mettons...

    • Francois Cossette - Inscrit 14 mai 2015 10 h 05

      Effectivement c'etait clair qu'on avait affaire a un acte concerté entre la GRC et le gouvernement harper avec, comme objectif, de nous faire peur. Il ne faut pas non plus minimiser les acteurs médiatiques qui se sont faits les courroies de transmission de toute cette mascarade.

      Nos démocraties comme a n'être plus que l'ombre d'elle mêmes. On se croirait plutot dans un régime totalitaire ou l'on peut, 1 fois par 4 ans, décider de celui qui va nous imposer ses vue durant 4 ans.

  • Nicole D. Sévigny - Abonnée 14 mai 2015 08 h 28

    Question..

    Pourquoi dire que c'est une vidéo "de" Michael Zahef-Bibeau...
    On aurait dû lire:..."sur" la tuerie orchestrée par Michael...etc j'aimerais bien avoir une réponse...le "de" fait confusion !?

  • Bernard Plante - Abonné 14 mai 2015 08 h 35

    Manipulation et propagande

    Où s'arrêtera-donc la manipulation médiatique?

    Avec les conservateurs et les libéraux au pouvoir, nous vivons une expansion inadmissible et inquiétante de ce fléau. Heureusement qu'il nous reste le Devoir!

  • André Côté - Abonné 14 mai 2015 08 h 36

    Du grand art!

    «La Gendarmerie royale du Canada a beau être une entité indépendante du gouvernement...» En terme de manipulation de l'opinion, c'est du grand art. Si la Gendarmerie succombe à une telle manipulation, comment ne pas penser que cela puisse se produire à d'autres niveaux, surtout quand on connait la propention de M. Harper à contrôler toute l'information qui émane de son gouvernement conservateur?