Mulcair jubile face aux conservateurs incrédules

Exultation. Il n’y a que ce mot pour résumer l’atmosphère qui régnait mercredi à Ottawa dans le camp néodémocrate. Plusieurs élus voient dans l’élection du NPD en Alberta le prélude à un balayage orange à l’échelle du pays en octobre prochain. Les conservateurs, eux, imputent la défaite à une division de la droite locale qui n’aura aucun écho sur la scène fédérale, tandis que les libéraux y lisent un désir de changement qu’ils sauront le mieux harnacher cet automne.

« Ça sent la coupe ! » a lancé Thomas Mulcair à ses troupes survoltées. Pour l’occasion, les journalistes avaient été invités à assister au début de la réunion hebdomadaire du caucus. Les députés en liesse ont scandé « Tom ! Tom ! Tom ! » avant d’entonner le « ho-é ! » caractéristique des fins de matchs de hockey victorieux. « Ils ont dit que le NPD ne ferait jamais une percée au Québec. Ils ont dit que le NPD ne pourrait jamais gagner en Alberta. Les Canadiens veulent du changement. Le changement s’opère sous la bannière du NPD », a rappelé M. Mulcair.

Son député Craig Scott estime d’ailleurs que le résultat de mardi convaincra les Canadiens ailleurs au pays que c’est le NPD qui est le mieux placé pour montrer la porte à Stephen Harper. « Toronto est en train de réaliser que nous conserverons le Québec. Nous aurons bien plus que 50 députés au Québec, si ce n’est le même nombre que la dernière fois. Dès qu’ils le réaliseront, les Torontois vont voter différemment, a dit celui qui représente une circonscription torontoise. C’est la clé et le résultat en Alberta ne nuit pas. Car ça frappe l’imaginaire des gens que nous ne vivons plus dans un univers à deux partis au fédéral. »

Le chef libéral Justin Trudeau partage la lecture des néodémocrates, mais en tire une conclusion différente. « Les gens cherchent un meilleur plan, une meilleure vision, une alternative, même si c’est quelque chose de différent, et surtout si c’est nouveau. C’est pour cela que je suis si fier du plan que j’ai présenté lundi [d’allégements fiscaux pour la classe moyenne]. » Le NPD fédéral a présentement un seul député en Alberta (Linda Duncan), et les libéraux n’en ont aucun.

Mardi soir, Rachel Notley a mis un terme à l’hégémonie conservatrice en Alberta, qui durait depuis octobre 1971, en faisant élire un gouvernement néodémocrate majoritaire. Le chef progressiste-conservateur et premier ministre sortant, Jim Prentice, a été réélu dans sa circonscription, mais a aussitôt annoncé sa démission et la fin de sa carrière politique. M. Prentice avait été ministre dans le cabinet de Stephen Harper. Plusieurs analystes lui prêtaient l’ambition de lui succéder. Son adversaire de droite, le Wildrose Party, était dirigé par Brian Jean, un ancien collègue, M. Jean ayant été député conservateur fédéral jusqu’en janvier 2014.

Division à droite?

Le ministre de la Justice, Peter MacKay, voit justement dans les racines politiques communes de MM. Prentice et Jean l’explication principale à la victoire du NPD. « Mon expérience fédérale est que la division des conservateurs est une recette pour la défaite. Point à la ligne », a-t-il déclaré mercredi matin.

M. MacKay parle d’expérience. C’est lui qui avait accepté (après avoir promis de ne pas le faire) de fusionner son Parti progressiste-conservateur à l’Alliance canadienne de Stephen Harper, en 2003. « Je connais Brian Jean et Jim Prentice et je sais qu’ils sont avant tout des conservateurs pragmatiques. Ça deviendra peut-être un peu plus compliqué et ce sera peut-être reporté avec le départ de M. Prentice, mais je les encourage certainement à explorer cette idée. […] Plus longtemps ils seront divisés, plus longtemps ils se retrouveront dans l’opposition. Nous avons vécu cette expérience ici à Ottawa. » Le point de vue est le même du côté de John Barlow, député de Macleod. « La tendance générale est encore à droite. C’est juste qu’il y a la division de la droite. » D’autres conservateurs fédéraux d’Alberta doutent comme lui que leur province ait subitement viré à gauche.

« Je ne pense pas qu’il y ait eu un mouvement vers le NPD comme tel. Cela a été un vote pour punir un parti qui était devenu déconnecté du peuple », a dit Leon Benoit. C’est pour cela qu’à son avis, le vote provincial ne permet pas de prédire une vague orange en Alberta cet automne. « Thomas Mulcair n’est pas Rachel Notley. Rachel Notley a cette façon d’attirer les gens quand elle parle. […] Thomas Mulcair n’est pas comme ça. »

Deepak Obhrai, qui a fait du porte-à-porte pour les progressistes-conservateurs pendant l’élection, estime que le message de Jim Prentice n’était pas clair. Si le message du grand frère fédéral demeure clair, dit-il, il n’y aura aucun problème cet automne. N’empêche qu’il est le seul à le reconnaître : « Lors des six précédentes élections auxquelles j’ai participé, je n’avais pas de compétition de la part du NPD. Là, je m’attends à une compétition du NPD. […] Le NPD est devenu un joueur. »

  

L’Albertistan

Le député Steven Fletcher, dont l’humour caustique est devenu la marque de commerce, a résumé ainsi l’incrédulité de ses semblables. « Je me demandais si le soleil allait se lever ce matin. Et lorsqu’il s’est levé, il avait une légère teinte orangée. Très déconcertant. » Craint-il pour l’élection d’octobre ? « Le ciel est toujours bleu. »

Chose certaine, si les visages des députés néodémocrates rayonnaient, ceux des conservateurs étaient plutôt renfrognés. Le ministre Ed Fast a seulement dit : « Je suis très déçu. » Quand on lui a demandé si, comme les néodémocrates, les conservateurs avaient chanté et joué de la musique pendant leur réunion de caucus, Peter Mackay a répondu candidement : « C’était plus comme une morgue. Certains ont dit que c’est comme l’Albertistan, maintenant. »

1 commentaire
  • Pierre M de Ruelle - Inscrit 7 mai 2015 09 h 06

    Le vrai mystere de la nature humaine!

    Voila ce qui m'étonne, Mr Prentice a voulu dresser un tableau réaliste de la situation économique de l'Alberta, en envisageant des corrections, ( impots, taxes) corrections qui n'ont pas été acceptées par une majorité relative d'électeurs.
    Constatons que jouer a visage découvert n'est pas rentable politiquement...Ce qui me met vraiment mal a l'aise!
    Comment donc reprocher aux politiciens par calcul éléctoral de présenter un programme qui va etre le contraire de leurs promesses électorales?
    J'avoue benoitement ne rien y comprendre, et n'entrevoir aucune solution. Maintenant outre cette reflexion sur les us et coutumes des motivations qui ont porte le NPD au pouvoir, il doit avoir plusieurs autres bonnes raisons, que je laisse aux autres le soin de dévelloper.
    Quand a Mr Mulcair ....je serais plus prudent a sa place avant de m'exciter le poil des jambes...