Défense de se plaindre

Pour déterminer s’il y a consentement sexuel, la règle est simple : « non veut dire non ». Mais lorsqu’il s’agit d’accepter les recommandations d’un panel indépendant sur l’inconduite sexuelle au sein des Forces armées canadiennes, oui veut-il vraiment dire oui ? La question se pose alors que la Défense nationale dit accepter les conclusions de l’ancienne juge de la Cour suprême, Marie Deschamps, tout en ne garantissant pas que sa conclusion principale — la création d’un centre indépendant de réception des plaintes — sera mise en oeuvre.

Mme Deschamps a reçu le mandat l’année dernière de faire la lumière sur la prévalence de la violence sexuelle au sein des Forces armées canadiennes (FAC) après la publication d’une enquête fracassante par le magazine L’actualité. La conclusion de Mme Deschamps ne laisse place à aucun doute. Il règne au sein des FAC, écrit-elle, un « climat de sexualisation » tel que l’environnement de travail est « hostile » pour les femmes et les personnes homosexuelles.

Ce climat, est-il écrit dans le rapport dévoilé jeudi par la Défense nationale, est « caractérisé par la profération fréquente de jurons ou d’expressions très humiliantes faisant référence au corps des femmes, de blagues à caractère sexuel, d’insinuations ou de commentaires discriminatoires portant sur les compétences des femmes et par des attouchements sexuels non sollicités. Cumulativement, de tels comportements créent un milieu hostile aux femmes et aux LGBT, et propice aux incidents graves que sont le harcèlement sexuel et l’agression sexuelle ».

Le rapport de Mme Deschamps donne un aperçu de la vulgarité des propos entendus. Ainsi nous apprend-on que l’expression « à un poil de plotte près » est souvent utilisée comme unité de mesure. Qu’une femme, au lieu d’être désignée comme un soldat, un marin ou un aviateur, est appelée « chienne » ou « salope ». Exagérations ? Le rapport prend la peine d’indiquer que ces informations proviennent de discussions… avec des militaires masculins.

« D’autres ont fait valoir que les incidents inappropriés sont simplement le résultat inévitable de l’intégration des femmes dans les FAC, est-il écrit. Ou encore, ils sont d’opinion qu’un certain degré d’agression est approprié chez les militaires. En particulier, la plupart des hommes ne voyaient pas les propos à caractère sexuel comme du harcèlement et estimaient que les tentatives d’“ assainir ” leurs propos seraient “ ridicules ”. Comme l’a exprimé un des participants masculins, “ les filles qui entrent à l’armée savent à quoi s’attendre ”. » D’ailleurs, indique le rapport, un dicton en vogue dans les rangs veut qu’une femme entre dans les FAC « pour se trouver un homme, quitter un homme ou devenir un homme ».

L’ancienne juge Deschamps note qu’il existe un important déficit de signalement des cas de harcèlement et d’agressions sexuelles, car les victimes craignent de ne pas être crues, d’être perçues comme des faibles (ce qui est mal vu dans un milieu qui valorise la force) ou de faire l’objet de représailles professionnelles. En outre, le traitement des plaintes est souvent si compliqué et aboutit à des sanctions jugées à ce point « dérisoires » que plusieurs victimes ayant signalé leur agression ont jugé leur expérience « atroce ».

C’est pour cette raison que la recommandation principale de Marie Deschamps est la création d’un « centre indépendant de responsabilité en matière de harcèlement sexuel et d’agression sexuelle ». Ce centre serait situé à l’extérieur des Forces armées canadiennes. Il aurait la responsabilité de recevoir les plaintes qui enclencheraient ou pas (selon la volonté de la victime) une enquête. Ce centre aurait aussi la responsabilité, outre d’offrir du soutien aux victimes, de colliger toutes les données relatives au harcèlement et aux agressions sexuelles : nombre de signalements faits, de plaintes déposées, d’accusations portées, etc., le tout regroupé dans un rapport annuel.

Oui ou « noui » ?

Les Forces armées canadiennes disent accepter cette recommandation « en principe ». Elles étudieront, dit la réponse officielle, « de façon approfondie la manière dont d’autres organismes canadiens et étrangers s’attaquent au comportement sexuel inapproprié et consultera d’éminents spécialistes du domaine, au Canada et ailleurs, dans le but de se doter d’une capacité centralisée qui soit adaptée au contexte canadien ». Ainsi, le centre « indépendant » et « extérieur » que réclame Mme Deschamps devient dans la bouche de la Défense nationale une entité « centralisée ».

En conférence de presse, le fossé entre la recommandation et ce que les FAC entendent en faire était béant. « Pour moi, a répondu Mme Deschamps, c’est crucial que le centre soit totalement indépendant de la chaîne de commande et ce que j’ai compris, c’est que la chaîne de commande s’arrête au chef d’état-major. Donc quand je parle d’indépendance, je veux dire indépendance des Forces armées. C’est crucial parce que pour l’instant, les victimes ne se sentent pas en confiance de se rapporter à la chaîne de commande ou à leurs supérieurs. »

Le chef d’état-major, Tom Lawson, a plutôt dit que l’important était de partager le même objectif, soit la protection des victimes. « Nous avons des modèles avec la police militaire et le système de justice militaire. Il y a déjà un système avec un degré d’indépendance. »

La nouvelle « équipe d’intervention stratégique sur l’inconduite sexuelle » qui a vu le jour aura la responsabilité de donner suite au rapport Deschamps. Sa dirigeante, la majore-générale Chris Whitecross, a indiqué que l’équipe sera la « genèse de cette entité centralisée » qu’on entend créer. Qu’en pense Mme Deschamps ? « Je n’entends pas un “ non ”, alors c’est un début. Mme Whitecross ira recueillir des informations. S’ils trouvent de meilleures pratiques que celles que j’ai trouvées, je resterai à l’écoute », a-t-elle répondu, une pointe de sarcasme dans la voix.

Malgré cet important bémol, les hauts gradés de la Défense nationale ont dit accepter le rapport Deschamps, reconnaissant que les comportements sexuels inappropriés constituent « un problème grave ». Le général Lawson a parlé d’un climat « corrosif » qui était « complètement contraire » à l’esprit des Forces armées. Il promet des actions et des rapports d’étape d’ici la fin de l’année.

Pas vraiment d’excuses

Pendant la conférence de presse, les journalistes ont à de nombreuses reprises demandé aux représentants des FAC s’ils offraient leurs excuses aux victimes pour avoir présidé à un tel climat malsain. L’adjudant-chef Kevin West a répondu : « Je m’excuse pour la conduite de certaines personnes à l’intérieur des Forces armées. » Le général Lawson a ajouté : « Je prends toute la responsabilité pour toute action ou opération des FAC. Mais juste de dire que je prends la responsabilité n’est pas assez. On doit faire quelque chose. »

Le ministre de la Défense, Jason Kenney, qui se trouvait pourtant à Ottawa jeudi, ne s’est pas rendu disponible pour commenter le rapport une fois rendu public. Le critique néodémocrate en matière de défense, Jack Harris, s’est désolé de l’accueil tiède de la Défense nationale à la principale recommandation de Mme Deschamps. « Combien d’autres femmes devront être victimes d’agressions sexuelles avant que les forces armées changent leur culture ? », a-t-il demandé. Du côté libéral, le député David McGuinty a soutenu que le premier ministre devrait se lever à la Chambre des communes pour « s’excuser auprès de tous les membres des Forces armées canadiennes ».

Avec Marie Vastel

7 commentaires
  • Gaston Bourdages - Inscrit 1 mai 2015 04 h 20

    À la lecture de ce fort intéressant article de...

    ...madame Vastel que je remercie, une particulière question m'est montée. Question dont le coeur se situe dans le rapport de madame Deschamps. «Qu'en est-il de la dignité ? Celle de ces militaires-masculins dont des propos sont rapportés et celle des militaire-féminines qui sont visées?»
    Un grand, peut-être très grand mot que celui de la dignité. «Vaste monde» comme dirait Le Survenant.
    Gaston Bourdages,
    Auteur - Conférencier.

  • Jean-Pierre Lusignan - Abonné 1 mai 2015 05 h 47

    Chair donnée en pâture à qui veut bien la prendre...

    En dépit de ses actes de bravoure, notre armée se fait honte et me fait honte. Nous savons depuis longtemps que la culture militaire canadienne actuelle méprise sexuellement les soldates à son emploi et laisse aussi la violence criminelle de certains de ses membres masculins s'exprimer impunément. Pour s'exprimer, cette culture a besoin de structures réglementaires, organisationnelles et hiérarchiques tellement volontairement aveugles et complaisantes pour les collègues-agresseurs sexuels qu'elles en deviennent effrayantes pour leurs victimes et les sonneurs d'alertes (whistleblowers): les victimes se tairont ou quitteront. C'est d'ailleurs ce que cette enquête nous révèle. La police et la justice militaires ne doivent donc pas traiter de crimes commis par des soldats, et surtout pas de crimes sexuels commis par des soldats à l'égard de d'autres soldats. Plus généralement, la plupart des pays occidentaux abolissent la juridiction criminelle des cours martiales lorsque la paix revient chez eux. Au Canada, pourquoi cette situation a-t-elle changé en 1998 pour les crimes sexuels? En attendant de révoquer d'urgence cet amendement législatif malheureusement culturellement favorable, ne pourrait-on pas confier ces enquêtes criminelles uniquement aux corps policiers aux corps policiers civils ? Toutefois, ce serait là seulement un petit début, le véritable changement s'amorçant seulement lorsque les agresseurs et complices sauront qu'ils seront administrativement sanctionnés et criminellement poursuivis et leurs victimes (et donneurs d'alertes) aidées. Nous n'en sommes malheureusement pas encore là.

    • Pierre M de Ruelle - Inscrit 1 mai 2015 10 h 00

      Ce qui me dégoute c'est la généralisation, justement c'est a cause de cela que des guerres sont déclarées en partie, loin de d'accepter des actes criminels, je vous fais remarquer que la situation des femmes et du traitement qui les concernent sont a peu pres égaux dans toutes les sphéres de notre société... Un peu de discernement serait a considerer dans le cas qui vous et nous préocupe. Les instances Militaires sont a meme de regler ces problémes à bras le corps.
      Je suis et nous devons etre fiers de nos armées, terre, air, mer. Mais je crois sincèrement que se pourrait il que vous tromperiez de pays?
      Un ancien Officier de Marine
      Pierre m de ruelle

  • Catherine-Andrée Bouchard - Abonnée 1 mai 2015 06 h 47

    Plutôt une lecture obligatoire de la " chair interdite"!

    Un centre de plaintes, c'est une solution, mais pas totale.
    Car vu qu'il y a des ( je ne peux dire "trous de cul" ds le Devoir, mais eux disent ben "chiennes" en public...) comiques, et bp, qui pensent précisément cela:" les filles qui entrent à l’armée savent à quoi s’attendre ", ce sera très très long avant que change leur attitude infecte et nocive.

    Ce qui arrivera est que les plaintes se multiplieront, car presque toute femme de l'armée est sujette à être l'objet de ces sympathiques quolibets sur ses seins ou la forme de ses fesses qu'ils sont dix morrons ( Chrétien l'a déjà employé pour qualifier Bush Jr. Alors si un premier ministre à droit, je me permets) à rire à chaudes larmes, alors qu'elle n'arrive pas à embarquer ds ces supers gags si inoffensifs; et les sanctions deviendront + sévères et enfin les males n'oseront + faire ce types de farces plutot perturbantes pour une Femme seule de sa gang; de peur des représailles, mais ca engendrera une tension entre les sexes au sein de l'armée, et tous les commentaires sexistes débiles susmentionnés se diront tjs, mais entre membres du " sexe fort" ( Ha! Ha! Si ça les rassure de le croire!) et naitra une opinion pop chez ces petits machos selon laquelle ils seraient mieux entre gars, sans " salopes" bonnes à rien, hormis leur empecher de parler aussi cavalièrement qu'ils en ont envie en public.

    Non. Ils doivent plutôt tous lire " la chair interdite" recommandé chaudement ce matin par Mme Payette. Pour garder leur poste dans l'armée, ils devraient réussir un examen basé sur la compréhension dudit bouquin. Il faut un changement de mentalité! ABSOLUMENT!

    Ultime brève chose, je sais irriter autrui par mes sagas persos, mais j'ai fait 3 mois à peine ds un resto ds le sud de la France ou c'est HYPER macho, et je travaillais, vivais et mangeais avec 9 mecs. Ca a déclanché à 20 ans ma toute 1 ère psychose. Et aucun viol, que des farces!!!

    Alors du fond du cœur, portez plainte, et so-so-so-solidarité!

    • Céline A. Massicotte - Inscrite 1 mai 2015 22 h 45

      Réponse à M de Ruelle

      Vous écrivez "je vous fais remarquer que la situation des femmes et du traitement qui les concernent sont a peu pres égaux dans toutes les sphéres de notre société... Ha oui? vos sources SVP.

      J'ai moi-même travaillé dans des groupes en santé mentale et s'il y avait parfois des abus d'ordre sexuel, rien à voir avec ce qu'on peut lire dans cet article ou entendre à la télé: les femmes pouvaient se plaindre et leurs plaintes à 99% étaient considérées, ce qui ne veut pas dire jugées vraies, automatiquement, mais prise en compte. J'ai travaillé dans de grands restaurants et les quelques plaintes dont j'ai entendu parlé était reçues et aussi tenu en compte, en toute justice.


      Vous écrivez aussi "Les instances Militaires sont a meme de regler ces problémes à bras le corps. Je suis et nous devons etre fiers de nos armées, terre, air, mer." Là encore vos propos semble ne s'appuyer que sur du vent et contredisent non seulement les victimes, mais des gens qui travaillent dans les instances auxquelles vous vous référez justement. Et je voudrais bien savoir au nom de quoi nous devrions être si fiers de notre armée. Rien n'est parfait, rien ni personne, il faut donc avoir l'oeil ouvert et je me demande aussi pourquoi vous prenez si exclusivement le côté des hommes qui seraient tous innocents... de nature peut-être? En général se sont les femmes et les enfants qui sont violés, pas les hommes, et ça c'est une réalité. Ça vous dérange?

      Souvenez vous de cet homme haut gradé, qui a tué je ne sais plus combien de femmes qui travaillaient aussi dans l'armée; il les tuait chez elles après les avoir violés, tout cela pris en photo où il apparaissait lui même déguisé en femme. Et j'en passe et j'en passe.

      Alors comme certains le disent Réveillez vous cher monsieur, retombez sur terre, ça urge!

  • François Dugal - Inscrit 1 mai 2015 08 h 09

    Notre armée

    Notre armée est-elle à l'image de notre pays?

  • Robert Aird - Abonné 1 mai 2015 08 h 39

    Système de justice militaire

    Pour avoir lu avec attention l’article de l’Actualité, M. Lawson, le systѐme judiciaire militaire échoue lamentablement pour venir en aide avec justice aux soldates. Et je serais étonné que vous l’ignoriez. Il semblerait que votre souci demeure celui d’exclure toute intervention civile de votre corps militaire et non d’empêcher vos militaires masculins d’abuser de celui des femmes. Faut dire que depuis que l’homme mѐne la guerre, violence et viol ont toujours fait bon ménage. Et ce n’est pas la guerre moderne avec ses armes sophistiquées qui a changé ces mœurs militaires millénaires.