Un budget comme plateforme électorale

Stephen Harper et Joe Oliver peu avant la présentation du budget au parfum électoral.
Photo: Justin Tang La Presse canadienne Stephen Harper et Joe Oliver peu avant la présentation du budget au parfum électoral.

La Loi électorale du Canada impose une durée minimale de 36 jours pour une campagne électorale, mais aucun maximum. C’est une chance (ou une calamité, diront certains), car c’est à un marathon politique de 26 semaines que le gouvernement conservateur a convié les électeurs mardi en déposant le premier budget Joe Oliver. Le coup d’envoi des hostilités a été donné. Rendez-vous le 19 octobre.

Ce n’est pas un hasard si la défense du budget s’est faite non pas au Parlement mais sur le terrain. Les votes ne se gagnent pas à la Chambre des communes. Ainsi, le ministre des Finances ne s’est pas présenté à la période de questions depuis qu’il a déposé son plan 2015. Le premier ministre Stephen Harper, lui, a à peine fait acte de présence le lendemain du dévoilement. Dès jeudi, il était à Winnipeg pour livrer un discours digne d’un rallye partisan.

Le chef conservateur a exposé à visière levée ce qu’il croit que devrait être la question décisive de l’élection (« ballot question »). « C’est ce sur quoi va porter la prochaine élection. Voulez-vous garder ce que ce gouvernement met dans vos poches ou voulez-vous laisser M. Trudeau ou M. Mulcair le reprendre ? Je ne pense pas que les Canadiens vont laisser faire cela. »

 

Le choix

S’appuyant sur le budget Oliver, les conservateurs entendent demander aux électeurs de choisir entre la gauche et la droite, entre l’interventionnisme étatique et le libre arbitre du citoyen. La rhétorique conservatrice consiste à promettre aux contribuables de leur redonner le maximum possible d’argent et d’astreindre l’État à un régime minceur permanent.

Chantre libertarien par excellence, le ministre Maxime Bernier a le mieux expliqué cette semaine la logique de son parti : « De ce côté-ci de la Chambre,a-t-il lancé dans une atmosphère survoltée, nous savons que, lorsque nous diminuons les impôts des gens et que nous leur remettons l’argent dans les poches, cela crée de la richesse. Cela est bien clair. C’est ce qui est le plus important. L’opposition croit à, et glorifie même, un gros gouvernement et abaisse les citoyens. Nous croyons aux citoyens et nous leur remettons l’argent dans les poches. »

 

Deux mesures

Ce retour d’argent version conservatrice prend la forme de deux mesures connues depuis l’automne. La bonification — et l’élargissement à tous les enfants mineurs — de la Prestation universelle pour la garde d’enfants (PUGE) et le fractionnement du revenu. Au chapitre de la PUGE, chaque famille recevra 60 $ de plus par mois (720 $ par an, imposables) pour chaque enfant de moins de 18 ans. Les chèques, rétroactifs au 1er janvier, commenceront à arriver dans les boîtes à lettres en juillet. Coût annuel pour Ottawa : 2,6 milliards de dollars. Si cette mesure s’adresse à tous les parents, elle aidera davantage les familles à faible ou moyen revenu que celles mieux nanties, car elle s’accompagne de l’abolition d’un crédit d’impôt qui valait au maximum 335 $ par enfant. C’est à peu près ce qui restera dans les poches des plus riches une fois l’impôt prélevé sur la PUGE.

À l’inverse, le fractionnement du revenu favorisera un très petit nombre de contribuables, et du lot, surtout les plus riches. Coût annuel : 1,9 milliard. Comme il faut être encore en couple pour s’en prévaloir, et qu’il doit exister une importante différence salariale entre les deux conjoints, seulement 15 % des ménages se qualifieront, calcule le Directeur parlementaire du budget. Ainsi, quelqu’un comme Stephen Harper, qui à titre de premier ministre touche un salaire de 334 800 $, verra sa facture fiscale réduite de 2000 $ tandis qu’une mère célibataire qui gagne 35 000 $ n’aura, elle, pas un sou.

L’opposition

C’est dans cette apparente inégalité que le Nouveau Parti démocratique tout comme le Parti libéral espèrent trouver le moteur à leur argumentaire électoral. Dès le dépôt du budget, Thomas Mulcair et Justin Trudeau ont eu à peu près la même réaction. « Leur priorité est de venir en aide aux plus privilégiés de la société », a dit le chef néodémocrate. Ce budget « aide ceux qui en ont le moins besoin », a dit M. Trudeau.

Dans les coulisses, les libéraux se disent d’une certaine manière soulagés par ce budget. « Lorsqu’en novembre les conservateurs ont annoncé le fractionnement du revenu,explique un stratège qui requiert l’anonymat, c’est parce qu’ils avaient besoin, pense-t-on, de galvaniser leur base. [NDLR : les sondages n’étaient pas bons.] On a toujours pensé qu’ils allaient proposer plus tard des baisses d’impôt pour la classe moyenne. Mais le prix du pétrole a chuté et ils n’ont pas pu le faire. Il ne restait plus d’argent. C’est pour cela qu’il n’y a rien. C’est un peu un soulagement pour nous. »

L’absence de mesures fiscales pour la classe moyenne laisse le champ libre au Parti libéral, ajoute ce stratège, pour proposer une solution de rechange alléchante. Le parti de Justin Trudeau a l’intention de dévoiler d’ici la fin de juin comment il réaménagera l’assiette fiscale fédérale pour soulager la classe moyenne. « On a l’intention de faire campagne sur ça pendant l’été. »

Le NPD fait à peu près le même calcul. « Le message de justice sociale et d’équité, ça fonctionne avec nos électeurs », explique un stratège néodémocrate. Mais il estime être en meilleure position que les libéraux pour se présenter à l’électorat comme le défenseur de la classe moyenne. Comme les libéraux, le NPD promet d’abolir le fractionnement du revenu, mais, contrairement à eux, il entend aussi augmenter le taux d’imposition des entreprises, qui a atteint sous les conservateurs le creux historique de 15 % (contre 15 à 29 % pour les particuliers).

Les mêmes électeurs

Le NPD entend aussi abolir la déduction pour amortissement sur les options d’achat d’actions qui favorise les dirigeants de grandes entreprises. « On se battra pour les mêmes électeurs que les libéraux à ce sujet, mais les libéraux, eux, sont coincés entre la gauche et la droite. On sent un flottement. » Le NPD calcule que le Parti libéral ne se donne pas les moyens de ses ambitions.

Les libéraux rétorquent que les néodémocrates rêvent en couleurs. « En Ontario, on a vu ce que ç’a donné, ce genre de promesses, ajoute le stratège. Les libéraux avaient promis d’annuler les baisses d’impôt des entreprises consenties par le gouvernement de Mike Harris,

mais les entrées fiscales promises ne se sont jamais matérialisées. Il s’agit d’entités qui ont les moyens d’aller ailleurs, d’organiser leurs structures autrement. […] C’est un peu trop simpliste de dire qu’on va faire payer les grosses banques et les compagnies d’assurances. »

 

Populiste, le NPD ?

Dans les coulisses néodémocrates, on reconnaît qu’il y a parfois une dose de populisme dans le discours du parti, mais on souligne que cela tombe sous le sens compte tenu de ses racines. Les électeurs qui votent pour le Parti conservateur dans l’Ouest sont les mêmes qui ont dans le passé voté pour le Parti réformiste ou le Crédit social : des libertariens « qui ne sont pas aussi idéologiquement classables que les théories le laissent penser » et qui pourraient se laisser tenter par le NPD. « Il y a des fermiers socialistes de gauche qui disent “touche pas à mon gun ! »

En ce sens, le NPD ne craint pas d’opposer la loi antidéficit que les conservateurs entendent déposer d’ici la fin de la session parlementaire (mais qui ne sera pas adoptée avant l’élection). Une telle loi imposera aux ministres qui président à des déficits des gels ou des diminutions de salaire. « On va faire campagne pour que les conservateurs payent rétroactivement les amendes qu’ils auraient dû payer à cause de leurs déficits. On va envoyer une lettre dans les médias locaux des circonscriptions des ministres avec la facture qu’ils devraient payer. Notre message sera encore plus simple que le leur : payez pour vos déficits ! »

 

Une affaire de petite-fille

Quant au ministre des Finances, Joe Oliver, sa disparition des écrans radars depuis mardi soir s’explique peut-être par sa déclaration malheureuse à propos des générations futures. M. Oliver a haussé à 10 000 $ la limite des contributions annuelles permises dans le compte d’épargne libre d’impôt (CELI). Cette mesure est dénoncée unanimement par l’opposition (néodémocrates et libéraux promettent de l’annuler s’ils sont élus) et le Directeur parlementaire du budget. Tous font valoir qu’un tel niveau de cotisation, que par ailleurs seuls les plus nantis peuvent atteindre, aura pour effet à terme de placer des milliards de dollars en revenus d’intérêt hors de portée du fisc.

Le coût de cette mesure est en effet exponentiel. L’an prochain, elle ne fera perdre à Ottawa qu’environ 50 millions de dollars, selon les projections du DPB. Mais dès 2020, la perte sera neuf fois plus élevée : 450 millions. En 2040, elle s’élèvera à 6,3 milliards, soit trois fois plus que la perte de revenus fédéraux engendrée par le fractionnement du revenu. En 2080, on estime qu’Ottawa perdra presque 26 milliards. « J’entends qu’en 2080, on aura peut-être un problème. Eh bien, pourquoi ne laissons-nous pas à la petite-fille du premier ministre le soin de régler ce problème ? » a lancé M. Oliver sur les ondes de CBC. Depuis, les partis d’opposition s’en donnent à coeur joie en répétant que les conservateurs achètent des votes aujourd’hui à peu de frais et laissent aux générations futures un « dégât » sans précédent. Pas besoin d’attendre 65 ans pour savoir ce qu’en penseront les électeurs : 26 semaines suffiront.

1 commentaire
  • Yvonne Dolbec - Abonnée 25 avril 2015 19 h 58

    Maxime Bernier pour défendre ce budget

    C'est vraiment le degré zéro de respect pour le Québec que de nous avoir envoyé Maxime Bernier pour défendre le budget. Pauvre Gérard Filion, je n'aurais pas aimé être à sa place!