L’avenir des conservateurs se jouera-t-il au procès de Duffy ?

Mike Duffy est escorté par les journalistes à sa sortie de la Cour.
Photo: Justin Tang La Presse canadienne Mike Duffy est escorté par les journalistes à sa sortie de la Cour.

Mike Duffy était un homme sans scrupule dans une maison sans règles. Le mariage parfait.

Christie Blatchford résume dans le National Post l’essence du problème nommé Duffy. Le sénateur, qui subit depuis lundi un procès pour 31 chefs d’accusation de fraude, d’abus de confiance et de corruption, n’a pas tardé à profiter du laxisme des règles sur le remboursement des dépenses, au Sénat, pour s’en mettre plein les poches.

À peine 24 heures après sa nomination par le premier ministre Stephen Harper, le 22 décembre 2008, Duffy réclamait son tout premier remboursement : un montant de 81,55 $ pour un repas pris dans sa résidence d’Ottawa. Mike Duffy a déclaré comme résidence principale une bicoque de Cavendish, à l’Île-du-Prince-Édouard, ce qui lui a permis d’exiger des frais de résidence secondaire pour son domicile d’Ottawa, où il vit depuis plusieurs décennies.

Blatchford constate que Mike Duffy « s’est accroché comme un champion à la mamelle du contribuable ».

Le procès de Mike Duffy connaît une couverture retentissante. C’est l’affaire judiciaire de la décennie à Ottawa, le procès d’une culture politique. Des membres de la garde rapprochée du premier ministre Stephen Harper, des sénateurs et des députés seront appelés à témoigner au sujet de l’opération camouflage du scandale des dépenses excessives de Mike Duffy. Le chef de cabinet de M. Harper, Ray Novak, et son prédécesseur, Nigel Wright, seront notamment appelés à la barre.

Un « Waterloo »

Michael Den Tandt, chroniqueur au Post, croit que le procès porte les germes d’un « Waterloo » pour le premier ministre Harper, à la condition que les Canadiens n’épuisent pas leur capacité d’indignation avant la fin des procédures. Le procès de Duffy est aux conservateurs ce que la commission Gomery, sur le scandale des commandites, fut aux libéraux. « Le procès arrive au pire moment pour M. Harper, alors que ses chances de réélection sont déjà minées par la mollesse de l’économie et par une sclérose commune à tous les gouvernements canadiens vieux de plus d’une décennie », écrit-il.

Le chef libéral Justin Trudeau est le mieux positionné pour marquer des points dans l’électorat avec le procès Duffy, estime Michael Smyth, chroniqueur au quotidien de Vancouver The Province.

M. Trudeau doit rêver que le procès révèle assez de détails scandaleux et croustillants pour miner les appuis de Stephen Harper. Mike Duffy pourrait devenir « son meilleur nouvel ami » s’il se rebelle, lors du procès, contre le premier ministre et ses hommes de main qui l’ont si cavalièrement abandonné à son triste sort. « Trudeau et les libéraux espèrent que Duffy et ses avocats vont sortir un panier plein de linge sale des conservateurs à la cour, et l’étendre sur la corde à linge de la nation, afin que les électeurs de tout le pays puissent la contempler », écrit Smyth.

Les libéraux devront cependant veiller à donner une réponse appropriée au prochain budget du ministre des Finances, Joe Oliver. S’il fallait que le chef libéral s’oppose à un budget équilibré, il serait dépeint par ses adversaires comme une catastrophe en devenir, « pro- dépenses et pro-taxes », en matière d’économie. Aux élections, les Canadiens penseront à leur portefeuille avant de penser à l’affaire Duffy, prévient Smyth.

Un rôle à la mesure de l’homme

Dans le Toronto Star, le chroniqueur Rick Salutin s’en donne à coeur joie. Mike Duffy connaît son heure de triomphe. Son image fausse de gars ordinaire qui dénonce les abus de pouvoir est enfin tombée.

« Il a passé sa carrière à protéger les détenteurs du pouvoir tout en prétendant avec bravoure qu’il dénonçait leur hypocrisie », dit-il. Le courant ne passe pas entre ces deux hommes. Au début des années 90, Salutin avait qualifié Duffy, alors journaliste-vedette à la télé, de secrétaire de presse du gouvernement Mulroney.

Le procès donne enfin l’occasion à Duffy d’être à la hauteur du mythe qu’il a construit. Et s’il profitait de cette tribune pour dénoncer la duplicité du premier ministre dans ce fiasco entre hommes de déshonneur ?

Dans ce concert médiatique d’indignation et de condamnations hâtives, le Calgary Sun joue une fausse note.

Le « cirque Duffy » accuse déjà une certaine fatigue. Le procès n’est pas à la hauteur des comparaisons faites avec l’affaire O. J. Simpson, aux États-Unis. « Traiter de notes de frais ne fait pas du procès un feuilleton judiciaire prenant », note le Sun. Les « amis de la gauche » peuvent fantasmer autant qu’ils le veulent : le procès ne débouchera pas sur le témoignage et la déchéance du premier ministre Harper. « La philosophie politique de centre droit en général n’est pas en procès, les amis », lance le Sun en éditorial. Le quotidien réduit le procès à celui d’un homme, Mike Duffy, et de son interprétation laxiste de règles floues. Le Sun se réjouit au moins d’une chose : peu importe le verdict, le procès de Mike Duffy fera oeuvre de pédagogie utile pour clarifier les règles du Sénat en matière de notes de frais.

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