Aux armes, citoyens

Les citoyens devraient-ils utiliser leurs armes à feu pour se défendre eux-mêmes ? Le premier ministre Stephen Harper l’a laissé entendre et au moins une association policière met en garde contre un tel encouragement à l’autodéfense.

Stephen Harper a fait sa déclaration jeudi dernier, alors qu’il était de passage au congrès annuel de l’Association des municipalités rurales de la Saskatchewan (SARM). Il s’est prêté au jeu d’une entrevue devant un auditoire piloté par Ray Orb, le président de la SARM. M. Orb en arrive à poser, en ricanant, une question sur le registre des armes à feu désormais aboli. M. Harper a alors cette réponse :

« Ma femme vient d’une région rurale où, évidemment, la possession d’une arme à feu n’était pas que pour les besoins de la ferme, mais aussi pour assurer un certain niveau de sécurité lorsqu’une assistance policière immédiate n’était pas disponible. » Signe que la déclaration n’était pas fortuite, le lendemain soir, la directrice de campagne nationale du Parti conservateur, Jenni Byrne, envoyait un courriel aux militants les invitant à faire un don sur la foi de cette déclaration.

« Il a dit que la possession d’armes à feu est importante pour la sécurité de ceux qui n’ont pas accès à une aide policière immédiate, dit le courriel de Mme Byrne. Notre Parti conservateur reconnaît que les armes à feu sont importantes pour le mode de vie, les loisirs et la sécurité de nombreux Canadiens. »

L’Association des policiers provinciaux du Québec, qui représente environ 5400 agents syndiqués, trouve cette déclaration inappropriée. « Je suis un peu surpris par ce genre de déclaration », lance au Devoir son président, Pierre Veilleux. « Pour nous, ce n’est pas souhaitable. Cela lance un drôle de message à la population. […] Une arme à feu, ce n’est pas pour se défendre. C’est pour chasser ou pour faire du tir à la cible. » Seules quelques personnes dans des situations très particulières, par exemple un ancien policier étant encore dans la mire du crime organisé, peuvent obtenir un permis de port d’arme de protection. « Mais c’est au cas par cas », précise M. Veilleux.

Selon le policier, cela peut créer « un faux sentiment de sécurité ». Surtout, il y a un risque réel de se mettre soi-même « dans le trouble », explique M. Veilleux. La légitime défense n’autorise pas tout, rappelle-t-il. Il faut utiliser une force proportionnée au risque. « Nous, les policiers, sommes formés pour utiliser l’arme à feu dans le but de défendre et de protéger la vie, dans un continuum de force. »

« C’est lourd de conséquences d’envoyer le message que vos armes peuvent vous protéger, continue-t-il. Aux États-Unis, on voit plein de fusillades reliées à des vols par effraction, des erreurs sur la personne ou des tirs contre des gens qui n’étaient pas armés. Ça, c’est de la force excessive. Le résultat, au Canada, c’est que vous serez inculpé d’homicide involontaire. »

Il donne l’exemple d’un citoyen qui surgirait, carabine en main, dans la cuisine après avoir entendu un intrus. « Vous allez peut-être “shaker” un peu. Ça se peut que vous n’ayez pas l’esprit clair pour dire “Arrêtez, mains en l’air, etc.”, et tout ce continuum de force. Si ça brasse le moindrement, vous aurez peut-être le réflexe d’appuyer sur la détente et ce sera irréversible. »

Entreposage sécuritaire

M. Veilleux souligne en outre qu’un propriétaire responsable d’armes à feu devrait entreposer celles-ci dans un endroit verrouillé et placer les munitions dans un lieu distinct. « Si les armes sont entreposées comme il se doit, s’il y a un besoin urgent d’utiliser une arme, ce serait très difficile. Ce serait comme de dire au voleur “attends une minute”. » Bref, présenter les armes comme un moyen de défense en cas d’imprévu est une forme d’incitation à les entreposer de manière imprudente.

L’Association des chefs de police du Canada a refusé de commenter les déclarations de M. Harper, visiblement mal à l’aise de se lancer dans une guerre de mots avec le premier ministre. Même refus d’engager une « chicane » sur la place publique du côté de l’Association des directeurs de police du Québec.

En entrevue avec Le Devoir, le président de la National Firearms Association, Sheldon Clare, s’est réjoui des propos de Stephen Harper. « C’est très encourageant que le premier ministre dise cela, bien qu’il aurait pu être encore plus clair. » M. Clare estime que le principe qui devrait s’appliquer en ces circonstances est que « la demeure d’une personne est son château ». « Si quelqu’un entre chez vous pendant que vous y êtes avec de mauvaises intentions, pour obtenir sa prochaine dose par exemple, la force létale peut être une option, car appeler la police constitue un délai. »

«Ma femme vient d’une région rurale où, évidemment, la possession d’une arme à feu n’était pas que pour les besoins de la ferme, mais aussi pour assurer un certain niveau de sécurité lorsqu’une assistance policière immédiate n’était pas disponible»

Stephen Harper à l'Association des municipalités rurales de Saskatchewan
« Je suis un peu surpris par ce genre de déclaration. Pour nous, ce n’est pas souhaitable. Cela lance un drôle de message à la population. […] Une arme à feu, ce n’est pas pour se défendre. C’est pour chasser ou pour faire du tir à la cible.»

Pierre Veilleux, président de l’Association des policiers provinciaux du Québec
21 commentaires
  • Gaston Bourdages - Inscrit 17 mars 2015 04 h 30

    Hocher de la tête, se gratter l'occiput et se demander...

    ...si nous ne sommes pas à verser dans le monde «Bush/National Firearms Association» ? «Bush» pour le Texas du cinéma avec ses cowboys. Vraiment désolant! À tort ou à raison, est-ce important...j'y vois une si subtile invitation à la violence. Il me semble qu'un drame du genre «Steenkamp/Pistorius» a été et demeure suffisant. Monsieur Harper n'est vraiment pas «mon homme». Je respecte sa personne mais pas ce qu'il prône.
    Mercis madame Buzzetti pour vos fort pertinents interviews.
    Gaston Bourdages,
    Auteur.

  • Rémi Cloutier - Abonné 17 mars 2015 05 h 46

    Incroyable

    Je crois rêver,
    Tout a été dit sur le sujet,
    Plus les cytoyens ont accès aux armes,plus il y de victimes.
    Les USA sont la référence planétaire.
    Rémi Cloutier,
    Larouche.

  • Pierre M de Ruelle - Inscrit 17 mars 2015 06 h 05

    Tendre la joue...ou se defendre en cas de legitime defense?

    Peut etre que le permis de port d'armes ne devrait pas etre donne a tout le monde... Sans aucun doute..
    Par contre que faire si effectivement par malheur un intrus ou plusieurs animes de mauvaises intentions, violent votre intimite, essaient de vous tabasser, pour vous voler et que vous possedez une arme, vous en serviriez vous? En autant evidemment que votre arme etait a portee de main, tout ceci dans le noir et reveille brutalement? Auriez vous le temps aussi de telephoner a la police...J'en doute fort surtout pour le commun des mortels.
    Je crois qu'un bon systeme d'alarmes relie a une centrale serait plus utile qu'une arme a feu, et donnerait au moins le temps de se reveiller et de faire face a la situation arme ou pas..En tout cas vaut mieux etre confronte a un proces pour homicide involontaire , que de crever betement , battue, violee...par des gens pour qui la vie d'autrui ne compte absolument pas.. C'est triste mais c'est comme cela.

    • Brian Monast - Abonné 17 mars 2015 11 h 53

      Voilà un discours lucide, auréolé d’une recommandation pratique (l’alarme), qui offre un contraste assez saisissant par opposition à d’autres remarques qui ne semblent voir qu’un côté de cette question litigieuse.

      Il ne faut pas confondre

      «droit, dans un pays où la possession d’armes est autorisée, d’utiliser une arme qu’on a en sa possession pour se défendre d’intrus qui entre chez vous par infraction» et

      «droit de posséder des armes».

      Sur la base d’un réalisme social qui tient compte des suicides, des drames conjugaux, etc., on peut, avec raison, militer contre le droit de posséder des armes. Mais le droit d’utiliser une arme légitimement détenue dans certains contextes particuliers doit plutôt être traitées comme une question à part.

      Ceci dit, autoriser la possession d’armes tout en déployant tous les efforts requis pour en détruire le registre, ça, c’est à se gratter l’occiput pendant longtemps, sans espoir d’y trouver une explication.

  • André Chevalier - Abonné 17 mars 2015 06 h 06

    Une culture de western carégorie B

    Harper est imprégné de la culture western primaire d'un bon nombre d'américains dont Ronald Reagan était promoteur, il y a plus de trente ans, et entretenue par la NFA. Ils tentent de perpétuer le mythe du mâle qui défend sa famille et sa propriété contre les intrus les armes à la main.

    Pitoyable!

  • Maryse Veilleux - Abonnée 17 mars 2015 06 h 48

    Au pays du far-west

    Bien sûr! Nous allons devenir comme aux États-Unis ou toutes les bonnes raisons sont toujours présente pour que des gens de la population se tuent entre eux, ou fassent des tueries dans des écoles.... heureusement que monsieur Harper est là pour améliorer notre qualité de vie...