Un monument commémoratif sème la controverse

Une autre voix s’élève contre l’érection à Ottawa d’un monument à la mémoire des victimes du communisme. Cette fois, c’est l’Institut royal d’architecture du Canada qui demande qu’à tout le moins, un nouvel emplacement soit choisi pour cette structure qui ne fait pas l’unanimité.

Le Monument aux victimes du communisme doit être bâti au coût de 5,5 millions de dollars : 3 millions seront fournis par le gouvernement fédéral tandis que le reste sera amassé dans la collectivité par le groupe Tribute to Liberty.

La structure retenue parmi six projets finalistes prend la forme d’un énorme triangle plié en accordéon formant six corridors dans lesquels les gens pourront déambuler. Les faces extérieures, les plus hautes atteignant une dizaine de mètres, seront recouvertes de « carrés commémoratifs ». Il y aura 100 millions de carrés pour représenter chacune de ce que le groupe désigne comme les victimes des régimes communistes.

La structure trônera sur la rue Wellington d’Ottawa, l’artère principale sur laquelle se retrouvent déjà les édifices du parlement, juste à côté de la Cour suprême du Canada. Ce site, admirablement bien situé, a été cédé par le gouvernement à Tribute to Liberty pour un dollar. L’IRAC éprouve un malaise par rapport à cet emplacement. « On ne veut pas critiquer le thème du monument,explique Ian Chodikoff, le directeur général de l’IRAC. Mais le choix de placer ce monument, qui n’est pas neutre, devant la Cour suprême ne respecte pas cette neutralité qu’incarne la Cour. »

M. Chodikoff rappelle en outre que ce monument, avec sa dizaine de mètres de hauteur, paraîtra déplacé, encerclé qu’il sera d’édifices de plusieurs étages partout autour. Dans son communiqué de presse diffusé jeudi, l’IRAC demande donc qu’Ottawa respecte la vocation initiale de ce site, qui était d’accueillir un jour un autre édifice relié à la justice pour compléter le triangle judiciaire formé par la Cour suprême et le ministère de la Justice, tout à côté. L’IRAC propose de déplacer le futur monument 300 mètres plus loin, de l’autre côté de la rue, dans un parc déjà existant.

Pour les promoteurs du projet, il n’en est pas question. Le président de Tribute to Liberty, Ludwik Klimkowski, estime que cet emplacement vise justement à donner aux visiteurs la perspective d’un Canada où s’applique la règle de droit. « Une fois que vous serez sur le pont de l’espoir [une énorme passerelle qui constitue l’autre composante du monument], vous aurez une vue sur la Cour suprême, le parlement et la tour de la Paix. »

La juge en chef de la Cour suprême, Beverley McLachlin, avait écrit à la sous-ministre des Travaux publics l’automne dernier pour « partager certaines préoccupations » concernant des projets finalistes. Certains pourraient envoyer « involontairement un message d’austérité et de brutalité qui ne sont pas compatibles avec un espace dédié à l’administration de la justice ». Mme McLachlin a refusé de préciser si ses commentaires s’appliquaient au projet finalement retenu.

Projet controversé

Au-delà de l’emplacement, il y a aussi le thème même du monument commémoratif qui ne fait pas l’unanimité. Patrice Groulx, chargé de cours à l’Université Laval en sciences historiques et patrimoniales, trouve le concept même de « victimes du communisme » très « flou ». « À quoi fait-on référence exactement ? »,demande-t-il. À des régimes politiques précis ? À des pays ? « Et parle-t-on de gens qui ont péri ou qui ont souffert du communisme ? Ce n’est pas la même chose. On souffre parce qu’on a fait la queue devant un magasin ou parce qu’on a été torturé en prison ? » Le fait de placer cet énorme monument sur la voie principale de la capitale du Canada crée une distorsion historique. « Le Canada n’a pas été victime du communisme, donc c’est un peu étrange. […] Il n’est pas un pays reconnu comme ayant accueilli beaucoup de réfugiés des régimes communistes. »

Professeur d’histoire spécialisé en stalinisme à l’UQAM, Jean Lévesque met aussi en garde contre le chiffre même de 100 millions. Ce chiffre est tiré du Livre noir du communisme, paru en 1994-1995, qui avait l’ambition de faire le bilan des régimes marxistes. Mais ce chiffre avait fait l’objet d’une controverse au sein même de l’équipe de rédaction de ce livre. « Pour la Chine, rappelle M. Lévesque, on parle de 25 à 50 millions de victimes. Mais on passe du simple au double ! Disons que 100 millions, c’est un raccourci, et cela représente certainement l’estimation la plus “généreuse” possible. […] Il n’y a certainement pas de consensus académique sur ce chiffre. »

Le Devoir a découvert que plusieurs des membres de Tribute to Liberty sont des donateurs du Parti conservateur. Quatre des membres, dont le président Klimkowski, ont ensemble donné plus de 4000 $ au parti de Stephen Harper. M. Klimkowski s’en défend bien, soutenant que les membres donnent aussi aux autres partis. Le Devoir n’a pu retrouver qu’un individu, Paul Grod, qui a donné autant au Parti conservateur qu’au Parti libéral. Un seul autre a fait trois dons totalisant 210 $ aux libéraux.

19 commentaires
  • Louise Villeneuve - Inscrite 6 février 2015 05 h 21

    N'importe quoi!

    Tout à fait incroyable. Je peux imaginer ce monument quelque part en Europe de l'Est. Ca n'a aucunement sa place a Ottawa. Qui sont ces membres de Tribute to Liberty? M. Klimkowski, les visiteurs au Canada n'ont nullement besoin de ce monument pour s'apercevoir que nous vivons dans une société où s'applique la règle de droit. C'est du n'importe quoi.

    • Patrick Lépine - Inscrit 6 février 2015 09 h 30

      Pour "la règle de droit" il aurait fallut commencer par ceux que Dieu nous a laissés comme règles, à savoir ne pas mentir... Mais pour les libéraux du Canada c'est impossible, on ne fait pas la lumière sur un génocide sans que ça n'entraîne de sérieuses accusations.

  • Benoît Landry - Abonné 6 février 2015 05 h 50

    Qu'est-ce que le communisme ?

    On parle ici de régimes dictatoriaix qui disaient s'inspirer du communisme, mais quant on pense à toutes les dictatures d'amérique du Sud comme celle de Pinochet et de Viléda,etc, ils seraient donc opportun de dénoncer aussi les victimes du capitalisme, non ?

    Les conservateurs ont cette facheuse habitude de faire dans des amalgames douteux. Après avoir fait disparaitre un musée de la civilisation pour le remplacer par un musée de l'histoire militaire financé par lIndustrie pétrolière ou bien fermer la biosphère pour le remplacer par .... rien, les voilà maintenant à faire dans l'idéologie tendancieuse sur des concepts flous à des fins électorales.

  • Denis Miron - Inscrit 6 février 2015 06 h 40

    À quand un monument à l'hypocrisie,socle du pouvoir?

    Il ne faut pas en vouloir aux conservateurs car ils ont seulement un côté du cerveau qui fonctionne, ce qui les rend inapte à saisir la réalité dans son ensemble.
    Pendant que Tribute to Liberty rend hommage aux victimes du communisme, le gouvernement du Canada continue å vendre des armes à un des régimes les plus sanguinaires de la planète, l'Arabie Saoudite, comme si de rien n'était. À quand un monument à l'hypocrisie, socle du pouvoir?

  • Simon Pelletier - Abonné 6 février 2015 07 h 10

    Et les victimes du capitalisme ?

    Ok correct mais qu'il y en ai un semblable pour les victimes du capitalisme sauvage, de l'austerité, des 1% de la dictature de l'argent. Comme les chiliens, argentins, vietnamiens etc...

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 6 février 2015 08 h 27

    Gaspillage d'argent

    Et dire que mes impôts serviront à cela. Je pense que les Conservateurs devraient dépenser moins à promouvoir leur idéologie et plus à corriger les lacunes de leur dérèglementation à outrance, notamment dans la sécurité du transport ferroviaire.