«Je suis Charlie»… vraiment?

Comme plusieurs médias, <em>Le Devoir</em> s’est affiché sous la bannière «Je suis Charlie». À l’époque du scandale des caricatures de Mahomet, il avait été le seul média québécois à en publier une, toute petite.
Photo: Michaël Monnier Le Devoir Comme plusieurs médias, Le Devoir s’est affiché sous la bannière «Je suis Charlie». À l’époque du scandale des caricatures de Mahomet, il avait été le seul média québécois à en publier une, toute petite.

La fusillade dans la salle de rédaction de Charlie Hebdo mercredi à Paris a déclenché une vague de sympathie journalistique dans les salles de rédaction canadiennes (et de la planète). « Je suis Charlie », ont clamé plusieurs, faisant valoir que l’hebdomadaire satirique avait incarné un rempart contre les tentatives de musellement. Pourtant, l’appui était pour le moins timide, sinon absent, il y a neuf ans lors de la genèse de ce drame. Celui qui en a alors payé le prix crie à l’hypocrisie.

« C’est factice », tonne au bout du fil le commentateur et polémiste de droite Ezra Levant. « Je vois tous ces journalistes qui se font photographier avec une affichette “ Je suis Charlie ” ou qui l’utilisent en mot-clic sur Twitter. Mais ce n’est pas ce que Charlie Hebdo a fait. Si vous êtes vraiment Charlie Hebdo, ou aimez Charlie, utilisez une des caricatures comme avatar, ne vous cachez pas en dessous de votre bureau en chuchotant “ Je suis avec toi ”. »

Prémices d’un scandale

Retour à février 2006. Le monde musulman s’enflamme autour de 12 caricatures publiées par le journal danois Jyllands-Posten en réponse à l’assassinat de Theo van Gogh pour cause de film sur l’islam. Par solidarité, Charlie Hebdo (et d’autres médias en France) les reproduit à son tour. Au Canada, les rédactions s’interrogent. Doit-on publier les dessins ? Seulement deux répondent par l’affirmative : le Western Standard et le tout petit Jewish Free Press. Le Western Standard, publication albertaine tirée à 40 000 exemplaires aujourd’hui fermée, est alors dirigé par Ezra Levant, qui sévit aujourd’hui chez Sun News. Le Devoir sera le seul autre à en publier, mais une seule, toute petite, en guise d’accompagnement à un texte.

La réplique ne se fait pas attendre. Le premier ministre Stephen Harper dit « regretter » la publication des dessins. Une plainte contre le Western Standard est déposée à la police. Le bureau du procureur décide de ne pas déposer d’accusation criminelle puisqu’il est impossible de démontrer que le Western Standard avait l’intention d’instiller la haine. Syed Soharwardy, le président fondateur de l’Islamic Supreme Council of Canada, se dit « déçu » et se tourne vers la Commission des droits de la personne de l’Alberta pour sanctionner les deux publications. Il s’entendra à l’amiable avec le Jewish Free Press, et abandonnera sa cause. L’Edmonton Council of Muslim Communities, lui, persiste et la plainte suit donc son cours.

Ezra Levant sera convoqué devant la Commission pour s’expliquer, une séance de 90 minutes qui le choque tant qu’il la filme et la diffuse sur YouTube. Ce n’est que deux ans plus tard que la Commission décidera de ne pas confier le dossier au tribunal. Ezra Levant ne s’en réjouit pas le moins du monde. « Le censeur a approuvé ce que j’ai écrit. […] Je ne suis pas intéressé par son approbation. Le seul test de la liberté d’expression est de pouvoir écrire impunément ce qu’il désapprouve. »

 

La lâcheté comme responsable

Aujourd’hui, Ezra Levant raille la solidarité hypocrite des médias. « Bande de lâches ! », dit-il au Devoir. Il estime que si tous les médias avaient publié comme lui les caricatures en 2006, le carnage aurait peut-être pu être évité. « Qui aurait-on pu attaquer ? Si tout le monde publie, on ne peut plus alors cibler le Jyllands Posten ou Charlie Hebdo. C’est la couardise d’il y a neuf ans qui a rendu possible ceci. »

Mercredi, de nombreux médias ont annoncé qu’ils publieraient certaines des caricatures, dont Radio-Canada, le groupe Gesca et Le Journal de Montréal, qui avaient refusé de le faire il y a neuf ans.

En 2012, alors que la planète s’enflamme à nouveau à cause d’un mauvais film américain tourné pour le Web et se moquant de l’islam, Charlie Hebdo décide de publier une nouvelle fournée de caricatures de Mahomet. Les médias québécois crient à la provocation.

« Des citoyens français vivant à l’étranger perdront peut-être leur vie à cause de la décision de Charlie Hebdo. Qu’est-ce qui est le plus important dans ce cas : la liberté d’expression d’un journal qui veut se péter les bretelles et dire : “ Regardez, nous, on est courageux, nous, on ose ”, ou la protection des citoyens français ? Je n’ai pas de réponse »,demandait Richard Martineau dans Le Journal de Québec. « Dans un contexte aussi explosif, le coup de gueule de Charlie Hebdo apparaît à mon sens plus provocateur et opportuniste que courageux. Parce que, quoi qu’on en dise, cogner sur l’islam, c’est toujours vendeur », semonçait Rima Elkouri dans La Presse.

En 2007, le chroniqueur de La Presse Yves Boisvert avait reçu Philippe Val, le dirigeant de Charlie Hebdo. Tout en rappelant qu’il avait été d’accord avec la décision de ne pas publier les caricatures, M. Boisvert avait ajouté : « Il y a un seul truc que je regrette de ne pas avoir dit : nous avions peur. Peur d’un fou de Dieu, peur de l’assassin de Theo van Gogh […]. Peur de ceux qui menacent aujourd’hui Philippe Val. Pas peur d’un procès ni de la colère légitime de certains. Non. Je veux dire peur pour vrai, physiquement. Et nous ne l’avons même pas dit. Parce que nous avions honte de cette peur. »

Deux solitudes, une fortitude

Les douze principaux quotidiens francophones du Québec ont choisi de reprendre les fameuses caricatures de Mahomet. Les images d’origine danoises de 2006 ont déclenché la haine liberticide contre Charlie Hebdo. Les sites et les tirages des journaux de Gesca, de Québecor, du Devoir, du Métro et du 24 Heures, comme les écrans de Radio-Canada ne se privent pas depuis mercredi matin pour diffuser des unes de l’hebdomadaire satyrique, certaines très iconoclastes.

Des médias de tradition anglosaxonne jouent autrement de prudence avec les images impénitentes. À Montréal, The Gazette, comme tous les journaux canadiens du groupe PostMédia (National Post, Vancouver Sun, Ottawa Citizen…) a reçu la consigne de ne pas montrer les caricatures.

Le New York Daily News fait encore mieux (ou pire) en censurant une photo montrant le directeur Charb devant la rédaction du Charlie Hebdo en 2011, après un incendie criminel. Charb brandissait la une montrant une caricature du prophète déplorant être « aimé par des cons ». Le Daily News l’a brouillée. Le Telegraph de Londres a aussi tronqué la une du journal parisien pour n’en conserver que le bandeau.
Stéphane Baillargeon

#JeSuisCharlie: le monde exprime son soutien

Entre vigiles et messages d’indignation, la communauté internationale a aussi exprimé son soutien à Charlie Hebdo par le biais des réseaux sociaux. Le mot-clic de ralliement #JeSuisCharlie a ainsi été repris plus de 250 000 fois sur Twitter en quelques heures — sans compter ses déclinaisons en plusieurs langues.

La bannière « Je suis Charlie », lettres grises ou blanches sur fond noir, a été partagée abondamment au fil de la journée. De nombreuses rédactions — dont celles du Devoir, de Radio-Canada ou du Monde — ont publié des photos de leurs journalistes tenant cette affiche en guise de solidarité et d’appui à la liberté d’expression. Plusieurs autres organismes ou citoyens ont fait de même, alors que de nombreux dessinateurs de presse rendaient hommage à leurs collègues disparus à leur façon : par un trait de crayon.

Les internautes ont aussi été nombreux à partager les dessins de Charlie Hebdo tout au long de la journée. Le dernier tweet du journal, une caricature réalisée par Honoré et publiée à 11 h 28 (soit quelques instants avant la fusillade), a été partagé par des dizaines de milliers d’internautes. Le dessinateur fait partie des 12 victimes. Le dernier dessin de Charb, directeur de la publication, a également été partagé abondamment.
Guillaume Bourgault-Côté
22 commentaires
  • Pierre Valois - Abonné 8 janvier 2015 00 h 15

    Ce n'est peut-être pas le temps de parler de Harper...

    Mais je ne peux pas m'empêcher de trouver tout à fait hypocrite son comportement et son attitude d'aujourd'hui.

    Lui qui, depuis quelques années malmène de diverses façons la démocratie au Canada. On n'a qu'à songer aux entreprises de diversion utilisées par son parti lors d'élections, au congédiement des scientifiques qui faisaient la lumière sur les dossiers d'environnement, au contrôle de l'information exercée par son cabinet, à ses refus de parler à certains journalistes et j'en passe.

    Harper n'est pas un Charlie...Il met plutôt, à sa manière, notre démocratie en charpie.

    • Marc Lacroix - Abonné 8 janvier 2015 08 h 50

      Le point que vous soulevez, Monsieur Valois, et celui soulevé par Madame Buzetti valent la peine qu'on s'y arrête. Lorsque l'histoire des caricatures a fait surface, nombreux étaient les Occidentaux qui parlaient "des deux côtés de la bouche"; ils prétendaient vouloir respecter les musulmans en refusant la publication des caricatures alors qu'ils cédaient aux islamistes dans les faits contribuant ainsi à l'amalgame musulmans-islamistes. Nos partis fédéraux avec leur défense du multiculturalisme sans discernement ajoutaient encore au problème.

      Aujourd'hui, nous savons que M. Harper n'a rien d'un défenseur de la démocratie, et nous savons aussi que musulmans n'égale pas islamistes; les musulmans commencent heureusement à se faire entendre. Il serait temps que nos politiciens fédéraux réalisent l'incohérence de leur position quand ils disent être "contre les islamistes" et pour "le multiculturalisme". Qu'on le dise clairement le multiculturalisme qui permet le développement de groupes radicaux, comme les islamistes, est une aberration; la démocratie ne peut être compatible avec le meurtre de journalistes qui ont osé présenter des extrémistes pour ce qu'ils sont. Ce n'est pas respecter l'Islam que de respecter les dictats d'islamistes qui sont contre l'éducation des femmes et qui exigent que celles-ci se cachent derrière des voiles — tenons-nous debout !

    • Raymond Lutz - Inscrit 10 janvier 2015 09 h 10

      Mais comment publier du matériel illégal car jugé obscène par les lois fédérales?

  • Gaston Bourdages - Inscrit 8 janvier 2015 03 h 53

    Suis-je sur la «bonne» tribune pour oser...

    ...«dire» que l'Homme est capable de pire que La Bête ? Ce carnage, c'est douze fois ce que j'ai fait en 1989 et la Bête, à ce moment-là, y était. Je vous le confirme. Une Bête que j'ai identifiée après moult combats ( ni qualifiés, ni quantifiés) intérieurs: l'orgueil, la lâcheté et la vengeance. Il semble que ce dernier mot a été prononcé hier à Paris. La violence... toutes formes de violence contient sa génétique vengeresse. Que de crimes commis ayant aussi comme sources... l'orgueil ! ? Avoir recours à la violence est aussi probant signe de lâcheté. Je ne suis pas Charlie...je suis de l'autre «côté de la clôture», espace que je ne souhaite à aucun être humain sur cette planète. Mes respects madame Buzetti.
    Gastonn Bourdages,
    «Pousseux de crayon sur la page blanche»
    Saint-Mathieu de Rioux, Qc.

  • Luc Archambault - Abonné 8 janvier 2015 05 h 23

    Article indispensable ! Bravo !

    L'évidence même... « Il estime que si tous les médias avaient publié comme lui les caricatures en 2006, le carnage aurait peut-être pu être évité. « Qui aurait-on pu attaquer ? Si tout le monde publie, on ne peut plus alors cibler le Jyllands Posten ou Charlie Hebdo. C’est la couardise d’il y a neuf ans qui a rendu possible ceci. »

    Le fait donc de ne pas savoir faire la différence entre Islam et islamisme... entre islamophobie et islamistophobie, a tué 12 personne à Paris hier.

    CQFD : Être contre l'islamisme et l'islamisation de la culture et de l'État, ce n'est pas être islamophobe, mais islamistophobe, nuance !

    • André Chevalier - Abonné 8 janvier 2015 17 h 15

      Une phobie est une peur irrationnelle. La peur de l'islamisme est tout à fait rationnelle dans la mesure où il a la prétention d'imposer ses vues à toute la société. Je ne suis pas islamophobe, mais anti-islamique.

    • Michaël Lessard - Abonné 9 janvier 2015 02 h 07

      En effet. On doit dénoncer particulièrement les extrémismes et les incohérences chrétiennes, juives, musulmanes, patriotiques, etc.

      Il faudrait un autre mot par contre que « islamISME » étant donné qu'il est très confondant pour la plupart des gens, souvent même pour les journalistes. Personnellement, je parle des théocrates et des extrémistes.

      Évidemment, défendons aussi les peuples arabo-musulmans souvent victimes de préjugés violents.

  • Claire Dufour - Inscrite 8 janvier 2015 07 h 56

    Bravo!!!

    Il n'y a rien d'autre à rajouter et réagissons face à cette hypocrisie. CharleeH aurait adoré.

  • Marco Leclerc - Inscrit 8 janvier 2015 08 h 35

    Vous n'êtes pas crédibles

    Vous n'êtes pas Charlie.

    Vous n'avez pas le courage de Charlie. Si les médias qui osent se comparer à Charlie avaient le moindrement la liberté de conscience et d'expression au coeur, tous les journaux d'occident, dans un concert de protestation, reproduiraient les caricatures de mahomet qui ont mené au carnage.

    Mais vous ne le ferez pas.

    Car vous n'êtes pas Charlie.

    • Julien-Félix Carrier - Inscrit 8 janvier 2015 12 h 42

      Je ne sais pas si j'associerais la provocation légère à travers le satyre à du courage plutôt qu'à une désinvolture.

      Cela dit, la sympathie opportune des médias et des personnalités écoeure...Phénomène en croissance tant il est de plus en plus important d'être cité, 're-tweeté', d'être visible...Comme déposer de l'argent aux pieds d'un sans-abris mort de froid la nuit précédente.

    • Hélène Gervais - Abonnée 8 janvier 2015 12 h 48

      Ce serait en effet une excellente façon si tous les journaux crédibles de la Planète le faisait, même si ces caricatures ne sont pas très intéressantes. Juste pour faire face à ces fous furieux et leur dire que nous avons la liberté de penser NOUS.

    • Maurice Gauvreau - Inscrit 8 janvier 2015 13 h 13

      Et pourquoi devrait-on le faire si on juge que ces caricatures n'étaient pas un "bonne chose" même si on leur concéde le droit de l'avoir fait?

    • Marie-Claude Huot - Abonné 8 janvier 2015 13 h 53

      @Marco Leclerc: Avez-vous vu la caricature du jour? Le Devoir ainsi que la plupart des médias québécois ont reproduit aujourd'hui une caricature de Charlie Hebdo... suivant le mouvement de plusieurs médias occidentaux... dans un concert de protestation.